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PniUerstty of Toronto
The Estate of the late
G. Percival Best, Esq.
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QUATRIÈME LIVRE
F. RABELAIS
Pantagruel
ÉDITION JOUAUST
Paris, 1876
LES CINCLLIVRES
DE
F. RABELAIS
Livre IV : Pantagruel
<^
LES MOUTONS DE DINDENAULT,
I Rabelais. L, If, C. a )
LES CINQ. LIVRES
. DE
F. RABELAIS
PUBLIÉS
AVEC DES VARIANTES ET UN GLOSSAIRE
PAR P. CHÉRON
ET ORNÉS DE
Onze Eaux-Fortes par E. Boihin
Livre IV : Pantagruel
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXVI
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LE Q.UART LIVRE
Rabelais. IV.
LE QJJART LIVRE
DES FAICTZ ET DICTZ HEROÏQUES DU NOBLE
PANTAGRUEL, COMPOSÉ PAR M. FRANÇOIS RABELAIS,
DOCTEUR EN MEDICINE ET CALLOIER DES
ISLES HIERES. A LYON, l'aN MIL
CINQ^ CENS QUARANTE
ET HUICT
PROLOGUE DU QUART LIVRE PANTAGRUEL
EUVEURS tresillustres, et vous, goutteus tres-
precieux, j'ay veu, receu, ouy et entendu
l'ambassadeur que la seigneurie de voz sei-
gneuries ha transmis par devers ma paternité,
wr^^l) et m'a semblé bien bon et facond orateur. Le
sommaire de sa proposition je réduis en trois motz, lesquelz
sont de tant grande importance que jadis, entre les Romains,
par ces trois motz le prêteur respondoit à toutes requestes
exposées en jugement. Par ces trois motz decidoit toutes
controversies, tous complainctz, procès et différents, et es-
toient les jours dictz malheureux et néfastes ezquelz le prê-
teur n'usoit de ces trois motz; fastes et heureux, esquelz
d'iceulx user souloit. Vous donnez, vous dictes, vous adjugez.
O gens de bien ! je ne vous peulx voir. La digne vertu
de Dieu vous soit, et non moins à moy, éternellement en
aide. Or çà, de par Dieu, jamais rien ne faisons que son
tressacré nom ne soit premièrement loué.
4 PROLOGUE
Vous me donnez. Quoy? Un beau el ample bréviaire.
Vraybis, je vous en remercie : ce sera le moins de m®n
plus. Qiiel bréviaire fust certes ne pensoys, voyant les rei-
gletz, la rose, les fermailz, la relieure et la couverture, en
laquelle je n'ay omis à considérer les crocs et les pies pein-
tes au dessus, et semées en moult belle ordonnance. Par
lesquelles, comme si fussent lettres hieroglyphicques^ vous
dictes facilement qu'il n'est ouvraige que de maistres, et
couraige que de crocqueurs de pies. Crocquer pie signifie
certaine joyeuseté, par métaphore extraicte du prodige qui
advint en Bretaigne, peu de temps avant la bataille donnée
prés Sainct Aubin du Cormier. Noz pères le nous ont ex-
posé, c'est raison que noz successeurs ne l'ignorent. Ce fut
l'an de la bonne vinée ; on donnoit la quarte de bon vin
et friand pour une aiguillette borgne.
Des contrées de levant advola grand nombre de gays d'un
cousté, grand nombre de pies de l'autre, tirans tous vers le
ponant. Et se coustoyoient en tel ordre que, sus le soir, les
gays faisoient leur retraicte à gauche, entendez icy l'heur de
l'augure, et les pies à dextre, assez prés les uns des autres.
Par quelque région qu'ils passassent, ne demouroit pie qui
ne se ralliast aux pies, ne gay qui ne se joingnist au camp
des gays. Tant allèrent, tant volèrent, qu'ilz passèrent sus
Angiers, ville de France, limitrophe de Bretaigne, en nom-
bre tant multiplié que, par leur vol, ilz tollissoient la clarté
du soleil aux terres subjacentes.
En Angiers estoit pour lors un vieux oncle, seigneur de
Saint George, nommé Frapin : c'est celuy qui a faict et
composé les beaux et joyeux noelz en langaige poictevin.
Il avoit un gay en délices à cause de son babil, par lequel
tous les survenans invitoit à boire, jamais ne chantoit que de
boire, et le nommoit son Goilrou, Le gay, en furie martiale,
rompit sa caige, et se joignit aux gays passans. Un barbier
voysin, nommé Bahuart, avoit une pie privée bien gallante.
Elle de sa personne augmenta le nombre des pies, et les
suyvit au combat. Voicy choses grandes et paradoxes, vrayes
toutesfois, veues et avérées. Notez bien tout.
Qii'en advint il? Quelle fut la fin? Qu'il en advint, bon-
PROLOGUE 3
nés gens ? Cas merveilleux. Prés la croix de Malchara fut
la bataille tant furieuse que c'est horreu-- seulement y penser.
La fin fut que les pies perdirent la bataille, et sus le camp furent
felonnement occises, jusques au nombre de 2 589 362 1 09, sans
les femmes et petis enfans , c'est à dire sans les femelles et
petitz piaux, vous entendez cela. Les gays restèrent victo-
rieux, non toutesfois sans perte de plusieurs de leurs bons
souldards, dont fut dcmmaige bien grand en tout le pays.
Les Bretons sont gens, vous le sçavez. Mais, s'ils eussent
entendu le prodige, facilement eussent congnu que le mal-
heur seroit de leur cousté. Car les queues des pies sont en
forme de leurs hermines, les gays ont en leurs pennaiges quel-
ques pourtraictz des armes de France.
A propos, le Goitrou, trois jours après, retourna tout
hallebrené et fasché de ces guerres, ayant un œil poché.
Toutesfois, peu d'heures après qu'il eust repeu en son ordi-
naire, il se remist en bon sens. Les gorgias peuple et escol-
liers d'Angiers par tourbes accouroient voir Goitrou le bor-
gne, ainsi accoustré. Goitrou les invitoit à boire comme de
coustume, adjoutant à la fin d'un chacun invitatoire : « Croc-
quez pie. » Je présuppose que tel estoit le mot du guet au
jour de la bataille ; tous en faisoyent leur debvoir. La pie
de Behuart ne retournoit point: elleavoit esté crocquée. De
ce fut dict en proverbe commun : Boire d'autant et à grand
traictz estre pour vray crocquer la pie. De telles figures à
mémoire perpétuelle feist Frapin peindre son tinel et salle
basse. Vous la pourrez voir en Angiers, sus le tartre Sainct
Laurent.
Ceste figure, sus vostre bréviaire posée, me feist penser
qu'il y avoit je ne sçay quoy plus que bréviaire. Aussi bien
à quel propos me feriez vous présent d'un bréviaire? J'en
ay. Dieu mercy, et vous, des vieulx jusques aux nouveaux.
Sus ce double , ouvrant ledit bréviaire , j'apperceu que
c'estoit un bréviaire faict par invention mirifîcque, et les
reigletz touts à propos , avec inscriptions opportunes.
Doncques vous voulez qu'à prime je boive vin blanc, à
tierce, sexte et nonne, pareillement ; à vespres et compiles,
vin clairet. Cela vous appelez crocquer pie ; vrayement.
b PROLOGUE
vous ne fustes oncques de mauvaise pie couvez. J'y don-
neray requeste.
Vous dictes. Quoy? Qu'en rien ne vous ay fasché par
tous mes livres cy devant imprimez. Si, à ce propos, je vous
allègue la sentence d'un ancien Pantagrueliste , encores
moins vous fascheray ?
Ce n'est, dict il, louange populaire
Aux princes avoir peu complaire.
Plus dictes que le vin du tiers livre a esté à vostre goust,
et qu'il est bon. Vray est qu'il y en avoit peu, et ne vous
plaist ce que l'on dit communément : u Un peu et du bon. »
Plus vous plaist ce que disoit le bon Evispande Verron :
" Beaucoup et du bon. » D'abondant m'invitez à la conti-
nuation de l'histoire pantagrueline, allegans les utilitez et
fruictz parceuz en la lecture d'icelle entre tous gens de bien;
vous excusans de ce que n'avez obtempéré à ma prière,
contenant qu'eussiez vous réservés à rire au septante huic-
tiesme livre. Je le vous pardonne de bien bon cueur. Je ne
suis tant farouche ne implacable que vous penseriez, mais
ce que vous en disoys n'estoit pour vostre mal. Et vous dy
pour response , comme est la sentence d'Hector proférée
par Nevius, que c'est belle chose estre loué de gens
louables. Par reciprocque déclaration, je dy et maintiens
jusques au feu exclusivement, entendez et pour cause, que
vous estes grandz gens de bien , tous extraictz de bons
pères et bonnes mères; vous promettant, foy de piéton,
que, si jamais vous rencontre en Mésopotamie, je feray tant
avecques le petit comte George de la basse Egypte qu'à
chascun de vous il fera présent d'un beau crocodille du Nil
et d'un cauquemarre d'Euphrates.
Vous adjugez. Quoy? A qui? Tous les vieux quartiers
de lune aux caphardz, cagotz, matagotz, botineurs, pape-
lards, burgotz, patespelues, porteurs de rogatons, chatte-
mittes. Ce sont noms horrificques, seulement oyant leur
son, à la prononciation desquelz j'ay veu les cheveulx
dresser en teste de vostre noble ambassadeur. Je n'y ay
PROLOGUE
7
entendu que le hault allemant, et ne sçay quelle sorte de
bestes comprenez en ces dénominations. Ayant faict dili-
gente recherche par diverses contrées, n'ay trouvé homme
qui les advouast, qui ainsi tolerast estre nommé ou designé.
Je présuppose que c'estoit quelque espèce monstrueuse de
animaulx barbares, on temps des haultz bonnetz; mainte-
nant est deperie en nature, comme toutes choses sublu-
naires ont leur fin et période, et ne sçavons quelle en soit
la diffinition, comme vous sçavez que, subject pery, facile-
ment périt sa dénomination.
Si, par ces termes, entendez les calumniateurs de mes
escripts, plus aptement les pourrez vous nommer diables,
car, en grec, calumnie est dite diabole. Voyez combien dé-
testable est devant Dieu et les anges, ce vice dict calumnie,
c'est quand on impugne le bien faict, quand on mesdict des
choses bonnes, que, par iceluy, non par autre, quoy que
plusieurs sembleroient plus énormes, sont les diables d'en-
fer nommez et appeliez. Ceux cy ne sont, proprement par-
lant, diables d'enfer, ilz en sont appariteurs et ministres. Je
les nomme diables noirs , blancs , diables privez, diables
doraesticques , et ce que ont faict envers mes livres , ilz
feront , si on les laisse faire, envers tous autres. Mais ce
n'est de leur invention. Je le dy, afin que tant désormais ne
se glorifient au surnom du vieux Caton le censorin.
Avez vous jamais entendu que signifie cracher au bassin?
Jadis les prédécesseurs de ces diables privez, architectes
de volupté, everseurs d'honnesteté, comme un Philoxenus,
un Gnatho, et autres de pareille farine, quand, par les ca-
baretz et tavernes, esquelz lieux tenoient ordinairement leurs
escoUes, voyans les hostes estre de quelques bonnes viandes
et morceaux friandz serviz, ilz crachoient villainement de-
dans les platz, à fin que les hostes, abhorrens leurs infâmes
crachatz et morveaux , désistassent manger des viandes
apposées, et tout demourast à ces villains cracheurs et mor-
veux. Presque pareille, non toutesfois tant abominable his-
toire, nous conte l'on du medicin d'eau doulce, neveu de
l'advocat de feu Amer, lequel disoit l'aele du chapon gras
estre mauvaise, et le croppion redoutable, le col assez bon.
8 PROLOGUE
pourveu que la peau fust ostée, afin que les malades n'en
mangeassent, tout fust réservé pour sa bouche.
Ainsi ont faict ces nouveaux diables engipponnés. Voyant
tout ce monde en fervent appétit de voir et lire mes escritz,
par les livres precedens, ont craché dedans le bassin, c'est
à dire les ont tous par leur maniment conchiez, descriez et
calumniez, en ceste intention que personne ne les eust,
fors leurs poiltronitez. Ce que j'ay veu de mes propres
yeulx, ce n'estoit pas des aureilles, voyre jusques à les
conserver religieusement entre leurs besongnes de nuict, et
en user comme de bréviaires à usage quotidian. Hz les ont
toUuz es malades, es goutteux, es infortunez, pour lesquelz
en leur mal esjouyr les avois faitz et composez. Si je pre-
noie en cure tous ceulx qui tombent en meshaing et ma-
ladie, ja besoing ne seroit mettre telz livres en lumière et
impression.
Hippocrates ha faict un livre exprés, lequel il ha intitulé
De l'Estat du parfaict medicin; Galien l'a illustré de doctes
commentaires, auquel il commande rien n'estre au medicin,
voyre jusques à particulariser les ongles, qui puisse offenser
le patient; tout ce qu'est au medicin, gestes, visaige, ves-
temens, parolles, regardz, touchement, complaire et délecter
le malade. Ainsi faire en mon endroict, et à mon lourdoys
je me peine et efforce envers ceulx que je prends en cure.
Ainsi font mes compaignons de leur cousté , dont, par ad-
venture , sommes dictz parabolains au long faucile et au
grand code , par l'opinion de deux gringuenaudiers aussi
follement interprétée comme fadement inventée.
Plus y a : sur un passaige du sixiesme des Epidémies du-
dict père Hyppocrates, nous suons, disputans à sçavoir, non si
la face du medicin chagrin, tetricque, reubarbatif, mal
plaisant, mal content, contriste le malade, et du medicin la
face joyeuse, sereine, plaisante, riante, ouverte, esjouyst le
malade, cela est tout esprouvé et certain, mais que telles
contristations et esjouyssemens proviennent par appréhension
du malade contemplant ces qualitez, ou par transfusion des
espritz sereins ou ténébreux, joyeux ou tristes, du medicin
au malade, comme est l'advis des Platonicqueset Averroistes.
PROLOGUE O
Puis doncques que possible n'est que de tous malades soys
appelle, que tous malades je prenne en cure, quelle envie
est ce tollir es langoreux et malades le plaisir et passetemps
joyeux, sans offense de Dieu, du Roy, ne d'autre, qu'ilz
prennent oyans en mon absence la lecture de ces livres
joyeux?
Or, puis que, par vostre adjudication et décret, ces mes-
disans et calumniateurs sont saisiz et emparez des vieux
quartiers de lune, je leur pardonne; il n'y aura pas à rire
pour tous désormais , quand voyrons ces folz lunatiques,
aucuns ladres, autres bougres, autres ladres et bougres en-
semble, courir les champs, rompre les bancz, grinsser les
dens, fendre carreaux, battre pavez, soy pendre, soy noyer,
soy précipiter, et à bride avallée courir à tous les diables,
selon l'énergie, faculté et vertu des quartiers qu'ilz auront
en leurs caboches, croissans, initians, amphicyrces, brisans et
desinens. Seulement, envers leurs malignitez et impostures,
useray de l'offre que fit Timon le misanthrope à ses ingratz
Athéniens.
Timon, fasché de l'ingratitude du peuple athénien en son
endroict, un jour entra au conseil public de la ville, requé-
rant luy estre donnée audience pour certain négoce con-
cernant le bien public. A sa requeste fut silence faict, en
expectation d'entendre choses d'importance, veu qu'il estoit
aa conseil venu, qui tant d'années auparavant s'estoit ab-
senté de toutes compagnies et vivoit en son privé. Adonc
leur dist : « Hors mon jardin secret, dessoubz le mur, est un
ample , beau et insigne figuier, auquel vous autres mes-
sieurs les Athéniens désespérez, hommes, femmes, jouven-
ceaux et pucelles, avez de coustume à l'escart vous pendre
et estrangler. Je vous adverty que, pour accommoder ma
maison, j'ay délibéré dedans huictaine démolir iceluy figuier ;
pourtant, quiconques de vous autres et de toute la ville
aura à se pendre s'en despeche promptement. Le terme
susdict expiré, n'auront lieu tant apte, ne arbre tant com-
mode. »
A son exemple, je dénonce a ces calumniateurs diabo-
licques que tous ayent à se pendre dedans le dernier chan-
lO PROLOGUE
teau de ceste lune, je les fouiniray de licolz; lieu pour se
pendre je leur assigne entre Midy et Faverolles. La lune
renouvellée, ilz n'y seront receuz à si bon marché, et seront
contrainctz eulx mesmes à leurs dépens achapter cordeaux,
et choisir arbre pour pendaige , comme feist la seignore
Leontium, calomniatrice du tant docte et éloquent Theo-
phraste.
LE
QUART LIVRE
DES FAICTS ET
dicts héroïques du bon
Pantagruel
Composé par M. François Rabelais
Docteur en medicine
A PARIS
De l'imprimerie de Michel Fezandat, au mont
S. Hilaire, à Vhostd d'Albret
M. D. LU
Avec privilège du Roy
A TRE5ILLUSTRE PRINCE ET REVERENDISSiME
MON SEIGNEUR ODET, CARDINAL
DE CHASTILLON
^ous estez deuement adverty, Prince tres-
illustre, de quants grands personaiges j'ay
r,,^. ^esté et suis journellement stipulé, requis et
7-<^^ importuné pour la continuation des mytholo-
V^^^vgies pantagruelicques, alleguans que plusieurs
gens languoureux, malades, ou aultrement faschez et désolez,
avoient à la lecture d'icelles trompé leurs ennuictz, temps
joyeusement passé, et repceu alaigresse et consolation nou-
velle. Es quelz je suis coustumier de respondre que, icelles
par esbat composant, ne pretendois gloire ne louange aul-
cune, seulement avois esguard et intention par escript don-
ner ce peu de soulaigement que povois es affligez et ma-
lades absens, le quel voluntiers, quand besoing est, je fays es
presens qui soy aident de mon art et service.
Quelques fois je leur expose par long discours comment
Hippocrates en plusieurs lieux, mesmement on sixiesme
livre des Epidémies, descrivant l'institution du medicin son
disciple; Soranus ephesien, Oribasius, Cl. Galen, Hali Abbas,
autres autheurs consequens pareillement, l'ont composé en
gestes, maintien, reguard, touchement, contenence, grâce,
honnesteté , netteté de face, vestemens, barbe, cheveulx.
14 A MONSEIGNEUR ODET
mains, bouche, voire jusques à particularizer les ongles,
comme s'il deust jouer le roUe de quelque amoureux ou
poursuyvant en quelque insigne comœdie, ou descendre en
camp clos pour combatre quelque puissant ennemy. Defaict,
la practique de medicine bien proprement est par Hippo-
crates comparée à un combat, et farce jouée à trois person-
nages : le malade, le medicin, la maladie.
Laquelle composition lisant, quelquefois m'est soubvenu
d'une parolle de Julia à Octavian Auguste, son père. Un
jour elle s'estoit devant luy présentée en habiz pompeux,
dissoluz et lascifz, et luy avoit grandement despieu, quoy
qu'il n'en sonnast mot. Au lendemain elle changea de ves-
temens, et modestement se habilla, comme lors estoit la cous-
tume des chastes dames romaines; ainsi vestue, se présenta
devant luy. Il, qui le jour précèdent n'avoit par parolJes
déclaré le desplaisir qu'il avoit eu la volant en habitz im-
pudicques, ne peut celer le plaisir qu'il prenoit, la volant
ainsi changée, et lui dist : « O combien cestuy vestement
plus est séant et louable en la fille de Auguste ! » Elle eut
son excuse prompte, et luy respondit : « Huy, me suis-je
vestue pour les yeulx de mon père. Hier, je l'estois pour le
gré de mon mary. »
Semblablement pourroit le medicin ainsi desguisé en face
et habitz, mesmement revestu de riche et plaisante robbe à
quatre manches, comme jadis estoit Testât, et estoit appelée
Philonium, comme dict Petrus Alexandrinus in 6. Epid.,
respondre à ceulx qui trouveroient la prosopopée estrange :
« Ainsi me suis je acoustré, non pour me guorgiaser et pom-
per, mais pour le gré du malade lequel je visite, auquel
seul je veulx entièrement complaire, en rien ne l'offenser ne
fascher. »
Plus y a. Sus un passaige du père Hippocrates, on livre
cy dessus allégué , nous suons, disputans et recherchans ,
non si le minois du medicin chagrin , tetrique, reubarbatif,
catonian , mal plaisant, mal content, severe, rechigné, con-
triste le malade, et du medicin la face joyeuse, seraine, gra-
tieuse, ouverte, plaisante, resjouist le malade, cela est tout
esprouvé et trescertain, mais si telles contristations et esjouis-
CARDINAL DE CHASTILLON l5
semens proviennent par appréhension du malade contem-
plant ces qualitez en son medicin, et par icelles conjecturant
l'issue et catastrophe de son mal ensuivir, sçavoir est, par
les joyeuses, joyeuse et désirée, par les fascheuses, fascheuse
et abhorrente, ou par transfusion des espritz serains ou té-
nébreux, aërez ou terrestres, joyeulx ou melancholicques,
du medicin en la persone du malade, comme est l'opinion
de Platon et Averroïs.
Sus toutes choses les autheurs susdictz ont au medicin
baillé advertissement particulier des parolles, propous, abou-
chemens et confabulations qu'il doibt tenir avecques les ma-
lades de la part desquelz seroit apellé, lesquelles toutes
doibvent à un but tirer, et tendre à une fin, c'est le resjouir
sans offense de Dieu, et ne le contrister en façon quelcon-
ques. Comme grandement est par Herophilus blasmé Cal-
lianax, medicin, qui à un patient l'interrogeant et deman-
dant : « Mourray-je? •> impudentement respondit :
« Et Patroclus à mort succumba bien.
Qui plus estait que ne es homme de bien. »
A un aultre, voulent entendre Testât de sa maladie et
l'interrogeant à la mode du noble Patelin :
<i Et mon urine
Vous dict elle poinct que je meure ? »
il follement respondit : » Non, si t'eust Latona, mère des
beaulx enfans Phœbus et Diane, engendré. »
Pareillement est de Cl. Galen , Lib. 4. Comment, in 6,
Epidemi., grandement vitupéré Quintus, son praecepteur en
medicine, lequel à certain malade en Rome, homme hono-
rable, luy disant: « Vous avez desjeuné , nostre maistre,
vostre haleine me sent le vin » , arroguamment respondit :
'< La tienne me sent la fiebvre ; duquel est le flair et l'odeur
plus délicieux, de la fîebvre ou du vin? »
Mais la calumnie de certains canibales , misantropes,
agelastes, avoit tant contre moy esté atroce et desraisonnée
l6 A MONSEIGNEUR ODET
qu'elle avoit vaincu ma patience, et plus n'estois délibéré en
escrire un iota, car l'une des moindres contumelies dont ilz
usoient esfoit que telz livres tous estoient farciz d'heresies
diverses. N'en povoient toutes fois une seule exhiber en en-
droict aulcun ; de folastreries joyeuses, hors l'offense de Dieu
et du Roy, prou : c'est le subject et thème unicque d'iceulx
livres; d'heresies poinct, sinon perversement, et contre tout
usaige de raison et de langaige commun, interprétant ce que
àpoine de mille fois mourir, si autant possible ^st oit, ne voul-
drois avoir pensé; comme qui pain ïnteTpreiro'it pierre ; poissorij
serpent; auf, scorpion. Dont quelquefois me complaignant
en vostre prœsence, vous dis librement que, si meilleur Chris-
tian je ne m'estimois qu'ilz ne montrent estre en leur part,
et que si en ma vie, escriptz, paroUes, voire certes pensées,
je recognoissois scintille aulcune d'heresie, ilz ne tomberoient
tant detestablement es lacs de l'esprit calumniateur, c'est
Atâêci/oç, qui par leur ministère me suscite tel crime. Par
moymesmes , à l'exemple du Phœnix, seroit le bois sec
amassé, et le feu allumé, pour en icelluy me brusler.
AUors me dictes que de telles calumnies avoit esté le de-
funct roy François, d'eterne mémoire, adverty ; et, curieuse-
ment aiant par la voix et pronunciation du plus docte et
fîdele anagnoste de ce royaulme ouy et entendu lecture dis-
tincte d'iceulx livres miens, je le diz par ce que meschante-
ment l'on m'en a aulcuns supposé faux et infâmes, n'avoit
trouvé passaige aulcun suspect, et avoit eu en horreur quel-
que mangeur de serpens qui fondoit mortelle hérésie sus
une N mise pour une M par la faulte et négligence des im-
primeurs. Aussi avoit son filz, nostre tant bon, tant vertueux
et des cieulx benist roy Henry, lequel Dieu nous vueille
longuement conserver, de manière que pour moy il vous
avoit octroyé privilège et particulière protection contre les
calumniateurs. Cestuy évangile depuys m'avez de votre béni-
gnité reïteré à Paris, et d'abondant, lorsque nagueres visi-
tastez monseigneur le cardinal du Bellay, qui, pour recou-
vrement de santé après longue et fascheuse maladie, s'estoit
retiré à Sainct Maur, lieu, ou, pour niieulx et plus propre-
ment dire, paradis de salubrité, aménité, sérénité, commo
CARDINAL DE CHASTILLON
7
dite, délices, et tous honestes plaisirs de agriculture et vie
rusticque.
C'est la cause. Monseigneur, pourquoy praesentement,
hors toute intimidation, je mectz la plume au vent, espérant
que par vostre bénigne faveur me serez contre les calumnia-
teurs comme un second Hercules gauUoys en sçavoir, pru-
dence et éloquence, akxicacos en vertuz, puissance et auc-
torité, duquel véritablement dire jepeuz ce que de Moses le
grand prophète et capitaine en Israël dict le saige roy Sa-
lomon, Ecclesiastici 46 :
« Homme craignant et aymant Dieu, agréable à tous hu-
mains, de Dieu et des hommes bien aymé, duquel heureuse
est la mémoire. Dieu en louange l'a comparé aux preux, l'a
faict grand en terreur des ennemis, en sa faveur a faict
choses prodigieuses et espoventables; en praesence des roys
l'a honoré; au peuple par luy a son vouloir déclaré, et par
luy sa lumière a monstre; il l'a en foyet debonnaireté con-
sacré et esleu entre tous humiins; par luy a voulu estre sa
voix oiiye, et à ceulx qui estoient en ténèbres estre la loy de
vivifîcque science annoncée. »
Au surplus vous promettant que ceulx qui par moy
seront rencontrez congratulans de ces joieulx escriptz, tous
je adjureray vous en sçavoir gré total, unicquement vous en
remercier, et prier nostre Seigneur pour conservation et
accroissement de ceste vostre grandeur; à moy rien ne attri-
buer fors humble subjection et obéissance voluntaire à voz
bons commandemens, car par vostre exhortation tant hono-
rable m'avez donné et couFaiga et invention, et sans vous
m'estoit le cueur failly, et restoit tarie la fontaine de mes
espritz animaulx. Nostre Seigneur vous maintienne en sa
saincte grâce. De Paris, ce 28 de janvier i552.
Vostre treshumble et tresobeïssant serviteur,
Franc. Rabelais, medicin.
Rabelais. IV.
PROLOGUE DE L'AUTHEUR
M. FRANÇOIS RABELAIS
POUR LE QUATRlÉiME LIVRE DES FAICTS ET DICTS
HEROIQ^UES DE PANTAGRUEL
AUX LECTEURS BENEVOLES
ENS de bien, Dieu vous saulve et guard.
Oii estez-vous? Je ne vous peuz veoir.
Attendez que je chausse mes lunettes.
Ha, ha!
Bien et beau s'en va Quaresme !
Je vous voy. Et doncques ? Vous avez eu bonne vi-
née, à ce que l'on m'a dict; je n'en serois en pièce
marry. Vous avez remède trouvé infînable contre
toutes altérations : c'est vertueusement opéré. Vous,
vos femmes, enfans, parens et familles, estez en santé
désirée? Cela va bien, cela est bon, cela me plaist.
Dieu, le bon Dieu, en soit éternellement loué, et, si
telle est sa sacre volunté, y soiez longuement mainte-
20 PROLOGUE
nuz. Qitand est de moy, par sa salnctc bénignité,
j'en suys là, et me recommande . Je suys, moiennant
un peu de Pantagruelisnic, vous entendez que c'est
certaine gayeté d'esprit confcte en mespris des choses
fortuites, sain et degourt, prest à boire, si voulez. Me
demandez-vous pourquoy, gens de bien? Kesponsc
irréfragable : Tel est le vouloir du trcsbon, tresgrand
Dieu, on quel je acquiesce, au quel je obtempère,
duquel je révère la sacrosaincte parole de bonnes
nouvelles, c'est l'Evangile, on quel est dict, Luc, 4,
en horrible sarcasme et sanglante dérision au medicin
négligent de sa propre santé : « Medicin, 6, gueriz
toymesme. •>•>
Cl. Gai., non pour telle révérence en santé soy
mamtenoit, quoy que quelque setitiment il eust des
sacres Bibles, et eust congneu et fréquenté les scdncis
christians de son temps, comme appert lib. 2 , De
Usu partium; lib. 2, De Differentiis pulsuum, cap. 3,
et ibidem lib. 3, cap. 2, et lib. De rerum Affecti-
bus, s'il est de Galen, mais par craincte de tomber
cnceste vulgaire et saiyricque mocquerie :
'IrjTpoç à'XXwv, aÙTo; ïlxeai [ipûtov...
Medicin est des auitres en effect :
Toutesfois est d'ulcères tout infect...
De mode qu'en grande braveté il se vente, et ne
veult estre medicin cstin^é, si depuys l'an de son aage
vingt et huiciicme jusques en sa haultc vieillesse il n'a
DE L AUTHEUR
vescu en santé entière, exceptez quelques fîebvres éphé-
mères de peu de durée, combien que de son naturel il
ne feust des plus sains, et eust l'estomach evidente-
ment dyscrasié. « Car, dict-il, lib. 5, De Sanit.
tuenda, difficilement sera creu le medicin avoir
soing de la santé d'aultruy, qui de la sienne propre
est négligent. »
Encore plus bravement se vantoit Asclepiades me-
dicin avoir avecques Fortune convenu en ceste pac-
tion que medicin réputé ne fust si malade avoit esté
depuys le temps qu'il commença practiquer en l'art
jusques à sa dernière vieillesse, à laquelle entier il
parvint et viguoureux en tous ses menibrcs, et de For-
tune triumphant. Finablement, sans maladie aulcune
prsecedente feist de vie à niort eschange, tombant par
mcde guarde du hault de certains degrez mal em-
mortaisez et pourriz.
Si par quelque desastre s'est santé de vos seigneur-
ries émancipée, quelque part, dessus, dessoubz, da-
vant, darriere, à dextre, à senestre, dedans, dehors,
loing ou prés vos territoires qu'elle soit, la puissicz-
vous incontinent, avec l'ayde du benoist Servateur,
rencontrer. En bonne heure de vous rencontrée, sus
l'instant soit par vous asserée, soit par vous vendiquée,
soit par vous saisie et mancipée. Les loigs vous le
permettent, le Koy l'entend, je le vous conseille, ne
plus ne moins que les législateurs antiques authori-
soient le seigneur vendiquer son serf fugitif la pari
qu'il seroit trouvé.
22 PROLOGUE
Ly bon Dieu, et ly bons homs, n'cst-il cscript et
practiqué par les anciennes coustumes de ce tant no-
ble, tant antique, tant beau, tant florissant, tant
riche royaulme. de France, que le mort saisist le vif?
Voyez ce qu'en a recentement exposé le bon, le docte,
le saige, le tant humain, tant débonnaire et équitable
And. Tiraqueau, conseiller du grand, victorieux et
triumphant roy Henry, second de ce nom, en sa ires-
redoubtce Court de parlement à Paris.
Santé est nostre vie, comme tresbien déclare Ari-
phron Sicyonien. Sans santé n'est la vie vie, n'est la
vievivable : "ABIOS Bl'Oi], BI'OS 'ABI'OTOS.
Sans santé n'est la vie que langueur, la vie n'est que
simulachre de mort. Ainsi doncques, vous estans de
santé privez, c'est à dire mors, saisissez vous du vif,
saisissez vous de vie, c'est santé.
J'ay cestuy espoir en Dieu qu'il oyra nos prières,
veue la ferme foy en laquelle nous les faisons, et ac-
complira cestuy nostre soubhayt, attendu qu'il est
médiocre. Médiocrité a esté par les saiges anciens
dicte aurée, c'est à dire précieuse, de tous louée, en
tous endroicts agréable. Discourez par les sacres Bi-
bles, vous trouverez que de ceulx les prières n'ont ja-
mais esté esconduites qui ont médiocrité requis.
Exemple on petit Zachée, duquel les Musaphiz de
S. Ayl, prés Orléans, se ventent avoir le corps et re-
liques, et le nomment Sainct Sylvain. Il soubhaitoit,
rien plus , veoir nostre benoist Scrvateur autour de
Hierusaleni : c'cstoit chose médiocre et exposée à un
DE LAUTHEUR
chascun ; mais il estait trop petit, et parmy le peuple
ne pouvait. Il trépigne, il trotigne, il s'efforce, il s'es-
cCirte, il monte sus un sycomore. Le très bon Dieu
congneut sa syncere et médiocre affectation, se pré-
senta à sa veue, et feut non seulement de luy veu,
mais, oultre ce, feust oiiy, visita sa maison, et benist
sa famille.
A un fîlz de prophète en Israël, fendant du boys
prés le fleuve Jordan, le fer de sa coingnée eschappa,
comme est escript 4, Reg. 6, et tomba dedans icelluy
fleuve. Il pria Dieu le luy vouloir rendre; c'estoit
chose médiocre, et en ferme foy et confiance jecta,
non la coingnée après le manche, comme en scanda-
leux solœcisme chantent les diables censorins, mais le
manche après la coingnée, comme proprement vous
dictes. Soubdain apparurent deux miracles : le fer se
leva du profond de l'eaue, et se adapta au manche.
S'il eust soubhaité monter es cieulx dedans un chariot
famboiant, comme Helie, multiplier en lignée comme
Abrahani, estre autant riche que Job, autant fort
que Samson, aussi beau que Absalon, l'eust-il impc-
tré? C'est une question.
A propos de soubhaictz médiocres en matière de
coingnée, advisez quand sera temps de boire, je vous
raconteray ce qu'est escript parmy les apologues du
saige Msope le François, j'entens Phrygien et Troian,
comme afferme Max. Planudes, duquel peuple, selon
les plus veridiques chroniqueurs , sont les nobles
François descenduz. JElian escript qu'il feut Thra-
24 PROLOGUE
cian; Agathias, après Hérodote, qu'il estoit Sainien.
Ce m'est tout un.
De son temps estoit un paouvre homme villageois,
natif de Gravot, nomnié Couillatris, abateur et fen-
deur de boys, et en cestuy bas estât guaingnant cahin
caha sa paouvre vie. Advint qu'il perdit sa coingnée.
Qui feut bien fasché et marry? Ce fut il, car de sa
coingnée dépendait son bien et sa vie, par sa coin-
gnée vivait en honneur et réputation entre tous riches
buschcieurs,sans coingnée mourait de faim. La mort,
six jours après, le rencontrant sans coingnée, avec-
qucs son dail l'eust fausché et cerclé de ce monde.
En cestuy estrif commença crier, prier, implorer,
invocquer Juppiter par oraisons moult disertes, comme
vous sçavez que Nécessité feut inventrice d'Eloquence,
levant la face vers les cieulx, les gcnoilz en t-erre, la
teste nue, les bras haulx en l'air, les doigts des niains
esquarquillez, disant à chascun refrain de ses suffra-
ges à haulte voix infatiguablement : « Ma coingnée,
Juppiter, ma coingnée, ma coingnée ! Kien plus, ô
Juppiter, que ma coingnée, ou deniers pour en achap-
tcr une autre. Helas! ma paouvre coingnée! » Jupi-
ter tenait conseil sus certains urgens affaires, et lors
opinait la vieille Cybelle, au bien le jeune et clair
Phoebus, si voulez. Mais tant grande feut l'exclama-
tion de Couillatris qu'elle feut en grand effroy oiiye
on plein conseil et consistoire des dieux. « Quel
diable, demanda Juppiter, est là bas qui hurle si
harrifiqucment ? Vcrtuz de Styx, ne avons nous par cy
DE l'aUTHEUR 25
devant esté, prsesentcment ne sommes nous assez icy
à la décision empeschez de tant d'affaires controvers
et d'importance ? Nous avons vuide le débat de Pres-
than, roy des Perses, et de sultan Solyman, empereur
de Constantinople ; nous avons clos le passaige entre
les Tartres et les Moscovites j nous avons respondu
à la requeste du Cheriph ; aussi avons nous à la dé-
votion de Guolgotz Kays ; l'estat de Parme est expé-
dié; aussi est celluy de Maydcnbourg, de la Miran-
dole et de Afrique. Ainsi noniment les mortelz ce que
sus la mer Méditerranée nous appelons AphïodWmm.
Tripoli a changé de maistre par maie guarde ; son
période estait venu; icy sont les Guascons, renions et
demandcms restablissement de leurs cloches; en ce
coing sont les Saxons, Estrelins, Ostrogotz et Alc-
mans, peuple jadis invincible, maintenant AberkeidSj
et subjugez par un petit honime tout estropié. Hz
nous demandent vengeance, secours, restitution de leur
premier bon sens et liberté antique. Mais que ferons
nous de ce Rameau et de ce Galland, qui, capparas-
sonnez de leurs marmitons, suppous et astipulateurs,
brouillent toute ceste Académie de Paris? J'en suys
en grande perplexité, et n'ay encores résolu quelle
part je doibvc encliner. Tous deux me semblent au-
trement bons compaignons et bien couilluz. L'un a
des escuz au soleil, je dis beaulx et tresbuchans ;
l'aultre en vouldroit bien avoir. L'un a quelque sça-
voir ; l'autre n'est ignorant. L'un aime les gens de
bien; l'autre est des gens de bien aimé. L'un est vn
PROLOGUE
fn et cauld renard; l'autre mcsdisant, mesescrivant
et abayant contre les antiques philosophes et orateurs
comme un chien. Que t'en semble, diz, grand viet-
daze Priapus? J'ay maintes fois trouvé ton conseil et
advis équitable et pertinent,
Et habet tua mentula mentem.
— Koy Juppiter , respondit Priapus, dcfleublant
son capussion, la teste levée, rouge, flamboyante et
asseurée, puis que l'un vous comparez à un chien
abayant, l'autre à un fin frété renard, je suis d'ad-
vis que, sans plus vous fascher ne altérer, d'eulx fa-
ciez ce que jadis feistez d'un chien et d'un renard —
Quoy? demanda Juppiter. Quand? Qui estoient Hz?
OU feut ce? — O belle mémoire! respondit Priapus.
Ce vénérable père Bacchus, lequel vo)/ez-c); à face
cramoisie, avoit pour soy venger des Tliebains un re-
nard feé, de mode que, quelque mal et dommaige
qu'il feist, de beste du monde ne seroit prins ne of-
fensé. Ce noble Vulcan avoit d'xrain monesian faict
un chien, et à force de souffler l'avoit rendu vivant et
animé. Il le vous donna; vous le donnastes à Europe,
vostre mignonne. Elle le donna à Minos, Minos à
Procris, Procris en fin le donna a Cephalus. Il estoit
pareillenient feé, de mode que, à l'exemple des advo-
catz de maintenant, il prendroit toute beste rencon-
trée, rien ne luy eschapperoit. Advint qu'ilz se ren-
contrèrent. Que feirent Hz ? Le chien par son destin
fatal doibvoit prendre le renard ; le renard par son
DE LAUTHEUR
destin ne doibvoit estre prins. Le cas feut rapporté à
vostre conseil. Vous protestâtes non contrevenir aux
destins. Les destins estaient contradictoires. La vérité,
la fin, l'effet de deux contradictions ensemble feut
declairé impossible en nature. Vous en suastez d'ahan.
De vostre sueur tombant en terre nasquirent les chous
cabuiz. Tout ce noble consistoire, par default de re-
solution catégorique, encourut altération mirifique,
et feut en icelluy conseil beu plus de soixante et dix-
huict bussars de nectar. Par mon advis, vous les con-
vertissez en pierres. Soubdain feustes hors toute per-
plexité; soubdain fcurent tresves de soif criées par
tout ce grand Olympe. Ce feut l'année des couilles
molles, prés Teumesse, entre Thebes et Chcdcide.
a A cestuy exemple je suis d'opinion que pétrifiez ce
chien et renard. La métamorphose n'est incongneu.
Tous deux portent nom de Pierre. Et, par ce que,
selon le proverbe des Limosins, à faire la gueule d'un
four sont trois pierres nécessaires, vous les associerez
à maistre Pierre du Coingnet, par vous jadis pour
mesmes causes pétrifié. Et seront en figure trigone
equilaterale on grand temple de Paris, ou on mylicu
du Pervis posées ces trois pierres niortes, en office de
extaindre avecques le nez, comnxe au jeu de Fouquet,
les chandelles, torches, cierges, bougies et flambeaux
allumez, lesquelles viventes allumoient couillonnique-
ment le feu de faction, simulte, sectes couillonniqucs
et partialité entre les ocieux escholiers, à perpétuelle
mémoire que ces petites philauties couillonniformes
28 PROLOGUE '
plus tost davant vous contempnées fcurcnt que con-
damnées. J'ay dict.
— ■ Vous leurs favorisez, dist Juppiter, à ce que je
voy, bel messcr Priapus. Ainsi n'estes à tous favo-
rable, car, veu que tant Hz convoitent perpétuer leur
nom et mémoire, ce seroit bien leur meilleur cstre
ainsi après leur vie en pierres dures et marbrines con-
vertiz que retourner en terre et pourriture.
« Icy darriere, vers ceste mer Tyrrhene et lieux cir-
cumvoisins de l'Appennin, voyez vous quelles tragédies
sont excitées par certains pastophores ! Cesie furie du-
rera son temps, conime les fours des Limosins, puis
finira, mais non si tost. Nous y aurons du passetemps
beaucoup. Je y voy un inconvénient. C'est que nous
avons petite munition de fouldres, depuis le ienips que
vous autres, condieux par mon oultroy particulier, en
jectiez sans espargne, pour vos esbatz, sur Antioche la
neufvc. Contnte depuis, à vostre exemple, les gorgios
champions qui cntreprindrent guarder la forteresse de
Dindenaroys contre tous venens consonvnerent leurs
munitions à force de tirer aux nioineaux, puis n'eu-
rent dequoy en temps de nécessité soy deffendrc, et
vaillamment cédèrent la place et se rendirent à l'en-
ncmy, qui ja levoit son siège, comme tout forcené et
désespéré, et n'avoit pensée plus urgente que de sa re-
traicte accompagnée de courte honte. Donnez y ordre,
filz Vulcan : esveiglez vos endormiz Cyclopes, As-
teropes, Brontes, Arges, Polypheme, Steropes, Py-
racnion; mettez les en besoigne, et les f aides boire
DE L ACTHEUR
29
d'autant. A gens de feu ne fault vin espargner. Or
depeschons ce criart là bas. Voyez, Mercure, qui
c'est, et sachez qu'il demande, n
Mercure reguarde par la trappe des cieulx, par
laquelle ce que l'on dict çà bas en terre Hz escoutent,
et semble proprement à un escoutillon de navire,
Icaromenippe disait qu'elle semble à la gueule d'un
puiz, et veoid que c'est Couillatris, qui demande sa
coingnée perdue, et en faict le rapport au conseil.
« Vrayement, dist Juppiter, nous en somnics bien!
Nous, àceste heure, n'avons autre faciendc que rendre
coingnées perdues? Si faut-il luy rendre. Cela est escript
es destins, entendez vous ? aussi bien comme si elle
valust la duché de Milan. A la vérité, sa coingnée
luy est en tel pris et estimation que seroit à un roy
son royaulme. Cza, çà, que ceste coingnée soit ren-
due, qu'il n'en soit plus parlé. Kesoulvons le différent
du clergé et de la Taulpeterie de Landerousse. Où en
estions-nous ? »
Priapus restait debout au coing de la cheminée.
Il, entendent le rapport de Mercure, dist en toute
courtoysie et joviale honnesteté : « Koy Juppiter, on
temps que, par vostre ordonnance et particulier béné-
fice, j'estois guardian des jardins en terre, je notay
que ceste diction : Coingnée est equivocque à plu-
sieurs choses. Elle signifie un certain instrument par
le service duquel est fendu et couppé boys. Signifie
aussi, au moins jadis signifiait, la femelle bien à
poinct et souvent ginibretilctollctée. Et veidz que tout
3o PROLOGUE
bon compcdgnon appelait sa guarse file de joye : ma
Coingnée. Car, avecqucs cestuy ferrement, cela disoit
exhibant son coingnouoir dodrentcd, Hz leurs coin-
gnent si fièrement et d'audace leurs emmanchouoirs
qu'elles restent excniptcs d'une paour epidcmiale entre
le sexe féminin : c'est que du bas ventre Hz leurs tom-
bassent sus les talons, par default de telles agraphes.
Et me soubvient, car j'ay mentule, voir diz-jc mé-
moire, bien belle, et grande assez pour emplir un pot
beurrier, avoir un jour du Tubilustre, es feries de ce
bon Vulcan en may, oiiy jadis en un beau parterre
Josquin des Prez, Ollzegan, Hobrethz, Agricola,
Brumel, Canielin, Vigoris, de la Page, Bruyer, Prio-
ris, Seguin, De la Kue, Midy, Moulu, Koubon,
Guascoigne, Loyset, Compère, Penet, Fevin, Kouzce,
Kichardfort, Kousseau, Consilion, Constantio Festi,
Jacquet Bercan, chantans mélodieusement :
Grand Tibault, se voulant coucher
Avecques sa femme nouvelle,
S'en vint tout bellement cacher
Un gros maillet en la ruelle.
" O ! mon doulx amy, ce dict-elle.
Quel maillet vous voy-je empoingner?
— C'est, dist-il, pour mieulx vous coingner.
■ — Maillet, dist-elle, il n'y fault nul ;
Qiiaiid Gros Jan me vient besoingner,
Il ne me coingne que du cul. »
« Neuf olympiades et un an intercalare après, 6
belle mentale ! voire, diz-je, mémoire ! Je solacise
souvent en la symbolization et colliguance de ces deux
DE l'aUTHEUR 3i
motz, je oûy Adrian Villart, Gombert, Janequin,
Arcadelt, Claudin, Certon, Manchlcourt, Auxerre,
Villiers, Sandrin^ Sohier, Hesdin, Morales, Passe-
reau, Maille, MaïUart, Javotin, Heurieur, Verdelot,
Carpentras, Lheriiier, Cadeac, Doublet, Verniont,
Bouteiller, Lupi, Pagnier, Millet, du Mollin, Alaire,
Marault, Morpain, Gendre, et autres joyeulx musi-
ciens en un jardin secret, soubz belle feuillade, au
tour d'un renipart de flaccons, jambons, pastez et
diverses cailles coyphées, mignonnement chantans :
S'il est ainsi que coingnée sans manche
Ne sert de rien, ne houstil sans poingnée,
AfBn que l'un dedans l'autre s'emmanche,
Prens que soys manche, et tu seras coingnée.
Ores seroit à sçavoir quelle espèce de coingnée de-
mande ce criart Couillatris. »
A ces motz tous les vénérables dieux et déesses
s'éclatèrent de rire, comme un microcosme de mou-
ches. Vulcan, avecques sa jambe torte, en feist pour
l'amour de s'amye troys ou quatre beaulx petitz saulx
en plate forme. « Cza, çà, dist Juppiter à Mercure,
descendez présentement là bas, et jectez es pieds de
Couillatris troys coingnées : la sienne, une autre
d'or, et une tierce d'argent, massives, toutes d'un
quaiibre. Luy ayant baillé l'option de choisir, s'il
prend la sienne et s'en contente, donnez luy les deux
autres. S'il en prend aultre que la sienne, couppez
luy la teste avecques la sienne propre. Et désormais
ainsi faictes à ces perdeurs de coingnées. »
32 PROLOGUE
Ces parolles achevées, Juppiter, contournant la
teste comme un cinge qui avallc piUules, fast une
morgue tant espouvantable que tout le grand Olyn-ipc
trembla.
Mercure, avccques son chappeau poinctu, sa ca-
peline, talloniercs et caducée, se jecte par la trappe
des deux, fend le vuydc de l'air, descend legierement
en terre, et jecte es pieds de Couillatris les trois coin-
gnées, puis luy dict : « Tu as assez crié pour boire ;
tes prières sont exaulsées de Juppiter. Keguarde la-
quelle de ces troys est ta coingnée, et l'emporte. )>
Couillatris soublieve la coingnée d'or : il la reguardc
et la trouve bien poisante ; puis dict à Mercure :
<( M'armes, ceste-cy n'est mie la mienne; je n'en
veulx grain. » Autcmt faict de la coingnée d'argent,
et dict : « Non cestc cy, je la vous quitte. » Puis
prend en main la coingnée de bois; il reguarde au
bout du manche; en icelluy recongnoist sa marciue,
et, tressaillant tout de joye comme un renard qui ren-
contre poulies esguarées, et soubriant du bout du nez,
dict : « Merdigues, ceste cy cstoit mienne. Si me la
voulez laisser, je vous sacrifray un bon et grand pot
de laid tout fin couvert de belles frayres aux Ides,
c'est le quinzième jour, de May. — Bon homme, dist
Mercure, je te la laisse, prens la. Et, pource que tu
as opté et soubhaité médiocrité en matière de coin-
gnée, par le vucil de Juppiter je te donne ces deux
aultres. Tu as de quoy dorénavant te faire riche;
soys homme de bien. »
i
DE l'autheur 33
Couillatris courtoisement remercie Mercure, révère
le grand Juppiter, sa coingnce antique attache à sa
ceincture de cuyr, et s'en ceinct sus le cul, comme
Martin de Cambray. Les deux aultres plus poisantes
il charge à son coul. Ainsi s'en va se prélassant par
le pays, faisant bonne troigne parmy ses paroeciens
et voysins, et leurs disant le petit mot de Patelin :
« En ay-je ? » Au lendemain, vestu d'une sequenie
blanche, charge sus son dours les deux précieuses
coingnées, se transporte à Chinon, ville insigne, ville
noble, ville antique, voyre première du monde, scelon
le jugement et assertion des plus doctes Massorethz.
En Chinon il change sa coingnée d'argent en beaulx
testons et aultre monnoye blanche, sa coingnée d'or en
beaulx salutz, beaulx moutons à la grande laine,
belles riddes, beaulx royaulx, beaulx escutz au so-
leil. Il en achapte force mestairies, force granges,
force censés, force mas, force bordes et bordieux,
force cassines, prez, vignes, boys, terres labourables,
pastis, estangs, moulins, jardins, saulsayes, beufz,
vaches, brebis, moutons, chèvres, truyes, pourceaulx,
asnes, chevaulx, poulies, coqs, chappons, poulletz,
oyes, jars, canes, canars, et du menu. Et en peu de
temps feut le plus riche homme du pays, voyre plus
que Maulevrier le boyteux.
Les Francs Gontiers et Jacques Bonshoms du voy-
sinage, voyants ceste heureuse rencontre de Couilla-
tris, feurent bien estonnez, et feut en leurs espritz la
pitié et commisération que au paravant avoient du
Rabelais. IV. 5
3a prologue
paouvre Couillatris en envie changée de ses richesses
tant grandes et inopinées. Si commencèrent courir,
s'enquérir, guementer, informer par quel moyen, en
quel lieu, en quel jour, à quelle heure, comment et à
quel propous luy estoit ce grand thesaur advenu. En-
tendens que c'estoit par avoir perdu sa coingnée :
« Hen, hen ! dirent Hz, ne tenait il qu'à la perte
d'une coingnée que riches ne feussions ? Le moyen est
facile et de coust bien petit. Et doncques telle est on
temps prxsent la révolution des cieulx, la constella-
tion des astres et aspect des plancttes que quiconqucs
coingnée perdera soubdain deviendra ainsi riche? Hen,
hen, ha ! par Dieu, coingnée, vous serez perdue, et
ne vous en desplaise. » Adoncques tous perdirent leurs
coingnées. Au diable l'un à qui demoura coingnée.
Il n estoit fîlz de bonne mcre qui ne perdist sa coin-
gnée. Plus n'cstoit abbatu, plus n'estoit fendu boys
on pays en ce default de coingnée.
Encores dict l'apologue cesopicque que certains pc-
titz Janspill'homnies de bas relief, qui à Couillatris
avaient le petit pré et le petit moulin vendu pour soy
gourgiaser à la monstre, advertiz que ce thesaur luy
estoit ainsi et par ce moyen seul advenu, vendirent
leurs espées pour achaptcr coingnées, afjin de les
perdre comme faisaient les paysans, et par icelle
perte recouvrir montjoye d'or et d'argent. Vous eus-
siez proprement dict que fcussent petitz Komipetes
vcndens le leur, empruntant l'aultruy, pour achapter
mandatz à tas d\u} pape nouvellenient créé. Et de
DE l'autheur 35
crier, et de prier, et de lanienter et invocquer Juppiter.
(( Ma coingnée, ma coingnée, Juppiter ! Ma coingnée
decza, ma coingnée delà, nia coingnée, ho, ho, ho^
ho ! Juppiter, ma coingnée ! » L'air tout autour re-
tentissait aux cris et hurlemens de ces perdeurs de
coingnée s.
Mercure [eut prompt à leurs apporter coingnées,
à un chascun offrant la sienne perdue, une aultre d'or
et une tierce d'argent. Tous choisissaient celle qui
estoit d'or et V amassaient , remerciant le grand dona-
teur Juppiter ; mais sus l'instant qu'ilz la levaient de
terre, courbez et enclins, Mercure leurs tranchait les
testes, comme estoit l'edict de Juppiter. Et feut des
testes couppées le nombre equal et correspondent aux
coingnées perdues.
Voyla que c'est, voila qu'advient à cculx qui en
simplicité saubhaitent et optent choses médiocres.
Prenez y tous exemple, vous aultrcs gualliers de plat
pays, qui dictez que pour dix mille francs d'intrade
ne quitteriez vos saubhaitz, et désormais ne parlez
ainsi impudentement , comme quelque fays je vous ay
ouy saubhaitans : « Pleust à Dieu que j'eusse prC'
sentement cent soixante et dix-huict millions d'or !
Ho, coniment je triumpheroys ! » Vos maies mules !
Que soubhaiteroit un roy, un empereur, un pape
d'advantaige ! Aussi voyez vous par expérience que,
ayants faict telz oultrez soubhaytz, ne vous en advient
que le tac et la clavelée, en bourse pas maille, non
plus que aux deux belistrandiers soubhaitcux à
36 PROLOGUE
l'usaige de Paris, dcsquelz l'un soubhayioit avoir en
beaulx escuz au soleil autant que a esté en Paris des-
pendu, vendu et achapté depuys que pour l'édifier on
y jecta les premiers fondements jusques à l'heure prx-
sente, le tout estimé au taux , vente et valeur de la
plus chère année qui ayt passé en ce laps de temps.
Cestuy, à vostre advis, estoit il desgouté ? Avoit il
mangé prunes aigres sans peler ? Avoit il les dens
esguassées ? L'aultre soubhaitoit le temple de Nostre
Dame tout plein d'aiguilles asserées, depuys le pavé
jusques au plus hault des voultes, et avoir autant
d'escuz au soleil qu'il en pourroit entrer en autant de
sacs que l'on pourroit couldre de toutes et une chas-
cune aiguille, jusques à ce que toutes feussent crevées
ou espoinctées. C'est soubhayté cela ! Que vous en
semble ?
Qii'en advint il ? Au soir un chascun d'eulx
Eut les mules au talon,
Le petit cancre au menton,
La maie toux au poulmon.
Le catarrhe au gavion.
Le gros fronde au cropion,
et au diable le boussin de pain pour s'escurer les
dents,
Soubhaitez doncques médiocrité • elle vous advien-
dra et encores mieulx, deument ce pendent labourans
et travaillans.
« Voire mais, dictes vous, Dieu m'en eust aussi
toust donné soixante et dix-huict niille comme la trc-
DE l'autheur 3
zieme partie d'un demy, car il est tout puissant. Un
million d'or luy est aussi peu qu'un obole. » Hay,
hay, hay ! Et de qui estez vous apprins ainsi discou-
rir et parler de la puissance et prédestination de
Dieu, paouvres gens ? Paix. St, st, st, humiliez vous
davant sa sacrée face, et recongnoissez vos imper-
fections.
C'est, goutteux, sus quoy je fonde mon espérance,
et croy fermement que, s'il plaist au bon Dieu, vous
obtiendrez santé, veu que rien plus que santé pour le
présent ne demandez. Attendez encores un peu avec-
ques demie once de patience. Ainsi ne font les Gene-
voys, quand au matin, avoir dedans leurs escriptoires
et cabinetz discouru, propensé et résolu de qui et de
quelz celluy jour Hz pourront tirer denares, et qui par
leurs astuce sera beliné, corbiné, trompé et affiné, Hz
sortent en place, et s' entresaluant, disent : « Sanità et
guadain, Messer. » Hz ne se contentent de santé ;
d'abondant Hz soubhaytent guaing, voire les escuz
de Guadaigne, dont advient qu'ilz souvent n'obtien-
nent Vun ne l'autre.
Or, en bonne santé toussez un bon coup, beuvez
en trois, secouez dehait vos aureilles, et vous oyrez
dire merveilles du noble et bon Pantagruel.
LIVRE (QUATRIEME
CHAPITRE I
Comment Pantagruel monta sus mer pour visiter
Voracle de la Dive Bacbuc.
N moys de juin, au jour des festes
^^']V, Vestales, celluy propre on quel Bru-
® \!^d^i!^/^ ^"^ conquesta Hespaigne et subjugua
ôv:â>rd^t) les Hespaignolz, on quel aussi Cras-
sus l'avaricieux feut vaincu et deffaict par les Par-
thes, Pantagruel, prenent congé du bon Gargan-
tua son père , icelluy bien priant , comme en
l'Eglise primitive estoit louable coustume entre les
saincts christians, pour ie prospère naviguaige de
son filz et toute sa compaignie, monta sus mer au
port de Thalasse, acompaigné de Panurge, Frère
40 LIVRE IV, CHAPITRE I
Jan des Entomeures, Epistemon, Gymnaste, Eus-
thenes, Rhizotome, Carpalim et autres siens servi-
teurs et domestiques anciens, ensemble de Xeno-
manes, le grand voyageur et traverseur des voyes
périlleuses, lequel certains jours par avant estoit
arrivé au mandement de Panurge.
Icelluy, pour certaines et bonnes causes, avoit à
Gargantua laissé et signé, en sa grande et univer-
selle Hydrographie, la routte qu'ilz tiendroient
visitans l'oracle de la Dive Bouteille Bacbuc.
Le nombre des navires feut tel que vous ay ex-
posé on tiers livre, en conserve de trirèmes, ram-
berges , gallions et liburnicques , nombre pareil ,
bien equippées, bien calfatées, bien munies avec-
ques abondance de Pantagruelion. L'assemblée de
tous officiers, truchemens, pilotz, capitaines, nau-
chiers, fadrins, hespailliers et matelotz, feut en la
Thalamege.
Ainsi estoit nommée la grande et maistresse nauf
de Pantagruel, ayant en pouppe pour enseigne
une grande et ample bouteille à moytié d'argent,
bien liz et polly; l'autre moytié estoit d'or esmaillé
de couleur incarnat. En quoy facile estoit juger
que blanc et clairet estoient les couleurs des nobles
voyagiers, et qu'ilz alloient pour avoir le mot de
la Bouteille.
Sus la pouppe de la seconde estoit hault enlevée
une lanterne antiquaire, faicte industrieusement de
pierre sphcngitide et speculaire, dénotant qu'ils
PANTAGRUEL 41
passeroient par Lanternoys. La tierce pour divise
avoit un beau et profond hanat de porcelaine. La
quarte, un potet d'or à deux anses, comme si feust
une urne antique. La quinte, un brocq insigne de
sperme d'emeraulde. La siziéme, un bourrabaquin
monachal faict des quatre metaulx ensemble. La
septième, un entonnoir de ebene, tout requamé
d'or, à ouvraige de Tauchie. La huictiéme , un
guoubelet de lierre bien précieux, battu d'or à la
damasquine. La neufîéme, une brinde de fin or
obrizé. La diziéme, une breusse de odorant agal-
loche, vous l'appelez boys d'aloës, porfilée d'or de
Cjpre à ouvraige d'Azemine. L'unziéme, une por-
tuoire d'or faicte à la mosaïcque. La douzième, un
barrault d'or terny, couvert d'une vignette de gros-
ses perles indicques, en ouvraige topiaire.
De mode que personne n'estoit , tant triste,
fasché, rechigné, ou melancholicque feust, voyre y
feust Heraclitus le pleurart, qui n'entrast en joye
nouvelle, et de bonne ratte ne soubrist, voyant ce
noble convoy de navires en leurs devises ; ne dist
que les voyagiers estoient tous beuveurs, gens de
bien, et ne jugeast en prognostic asceuré que le
voyage, tant de l'aller que du retour, seroit en alai-
gresse et santé perfaict.
En la Thalamege doncques feut l'assemblée de
tous. Là, Pantagruel leurs feist une briefve et saincte
exhortation, toute auctorisée des propous extraictz
de la saincte] Escripture, sus l'argument de navigua-
6
42 I. IVRE IV, CHAPITRE I
tion. Laquelle finie, feut hault et clair faicte prière
à Dieu, oyans et entendens tous les bourgeoys et
citadins de Thalasse, qui estoient sus le mole ac-
couiTuz pour veoir l'embarquement.
Après l'oraison, feut mélodieusement chanté
le pseaulme du sainct roy David, lequel com-
mence :
Qiiand Israël hors d'Egypte sortit.
Le pseaulme parachevé, feurent sus le tillac les
tables dressées, et viandes promptement appor-
tées. Les Thalassiens, qui pareillement avoient le
pseaulme susdict chanté, feirent de leurs maisons
force vivres et vlnage apporter. Tous beurent à
eulx. Hz beurent à tous.
Ce feut la cause pourquoy personne de l'assem-
blée oncques par la marine ne rendit sa guorge, et
n'eut perturbation d'estomach ne de teste, auquelz
inconveniens ne eussent tant commodément obvié,
beuvans par quelques jours paravant de l'eaue ma-
rine, ou pure, ou mistionnée avecques le vin, ou
usans de chairs de coings, de escorce de citron, de
jus de grenade aigresdoulces, ou tenens longue
diète, ou se couvrans l'estomach de papier, ou
autrement faisans ce que les folz médecins ordon-
nent à ceulx qui montent sus mer.
Leurs beuvettes souvent réitérées, chascun se re-
tira en sa nauf, et en bonne heure feirent voile au
vent grec levant, selon lequel Je pilot principal,
PANTAGRUEL 43
nommé Jamet Brayer, avoit designé la routte et
dressé la calamité de toutes les boussoles.
Car l'advis sien, et de Xenomanes aussi, feut,
veu que Toracle de la Dive Bacbuc estoit prés le
Catay, en Indie supérieure, ne prendre la routte
ordinaire des Portugualoys, les quelz, passant la
Ceincture ardente et le cap de Bonasperanza, sus
la poincte méridionale d'Africque, oultre l'^-Equi-
noctial, et perdens la veue et guyde de l'aisseuil
septentrional, font navigation énorme, ains suyvre
au plus prés le parallèle de ladicte Indie et gyrer
autour d'icelluy pôle par occident : de manière
que, tournoyans soubs septentrion, l'eussent en
pareille élévation comme il est au port de Olone,
sans plus en approcher, de paour d'entrer et estre
reienuz en la mer Glaciale. Et, suyvans ce cano-
nique destour par mesme parallèle, l'eussent à dex-
tre vers le levant, qui au département leur estoit à
senestre, ce que leurs vint à proficl incroyable, car
sans naufrage, sans dangier, sans perte de leurs
gens, en grande sérénité, exceptez un jour prés
l'isle des Macreons, feirent le voyage de Indie su-
périeure en moins de quatre moys, lequel à poine
feroient les Portugualoys en troys ans, avecques
mille fascheries et dangiers innumérables. Ei suys
en ceste opinion, sauf meilleur jugement, que telle
routte, de fortune, feut suyvie par ces Indians qui
navigerent en Germanie, et feurent honorablement
traictez par le roy des Suèdes, on temps que
44 LIVRE IV, CHAPITRE I
Q^ Metellus Celer estoit proconsul en Gaulle,
comme descrivent Cor. Nepos, Pomp. Mêla, et
Pline après eulx.
CHAPITRE II
Comment Pantagruel, en l'isle de Mcdamothi, achapta
plusieurs belles choses.
' ESTUY jour et les deux subsequens ne
leurs apparut terre ne chose aultre
nouvelle, car autres foys avoient are
^ceste routte. Au cjuatriéme descouvri-
rent une isle, nommée Medamothi, belle à l'œil et
plaisante à cause du grand nombre des phares et
haultes tours marbrines desquelles tout le circuit
estoit orné , qui n'estoit moins grand que de
Canada.
Pantagruel, s'enquerant qui en estoit domina-
teur, entendit que c'estoit le roy Philophanes, lors
absent pour le mariage de son frère Philotheamon
avecques l'infante du royaulme de Engys.
Adoncques descendit on havre, contemplant, ce
pendent que les chormes des naufs faisoient ai-
guade, divers tableaulx, diverses tapisseries, divers
animaulx, poissons, oizeaulx et aultres marchan-
dises exotiques et peregrines, qui estoient en l'allée
du mole et par les halles du port, car c'estoit le
tiers jour des grandes et solennes foires du lieu, es
PANTAGRUEL
quelles annuellement convenoient tous les plus riches
et fameux marchans d'Afrique et Asie. D'entre les-
quelles frère Jan achapta deux rares et précieux
tableaulx, en l'un desquelz estoit au vif painct le
visaige d'un appelant; en l'aultre estoit le pour-
traict d'un varlet qui cherche maistre , en toutes
qualitez requises, gestes, maintien, minois, alleu-
res, physionomie et affections, painct et inventé
par maistre Charles Charmois, painctre du roy
Megiste, et les paya en monnoie de cinge.
Panurge achapta un grand tableau painct et
transsumpt de l'ouvrage jadis faict à l'aiguille par
Philomela, exposante et représentante à sa sœur
Progné comment son beaufrere Tereus l'avoit des-
pucellée, et sa langue couppée, affin que tel crime
ne decelast. Je vous jure par le manche de ce fal-
lot que c'estoit une paincture gualante et mirifique.
Ne pensez, je vous prie, que ce feust le protraict
d'un homme couplé sus une fille. Cela est trop sot
et trop lourd. La paincture estoit bien aultre et
plus intelligible. Vous la pourrez veoir en Theleme
à main guausche, entrans en la haulte guallerie.
Epistemon en achapta une aultre, on quel es-
toient au vif painctes les Idées de Platon et les
Atomes de Epicurus.
Rhizotome en achapta un aultre on quel estoit
Echo selon le naturel représentée.
Pantagruel par Gymnaste feist achapter la vie et
gestes de Achilles en soixante et dix-huict pièces
46 LIVRE IV, CHAPITRE II
de tapisserie à haultes lisses, longues de quatre,
larges de trois toises, toutes de saye phrygienne
requamée d'or et d'argent. Et commençoit la tapis-
serie au nopces de Peleiis et Thetis, continuant la
nativité d'Achilles, sa jeunesse descripte par Stace
Papinie, ses gestes et faicts d'armes célébrez par
Homère, sa mort et exeques descriptz par Ovide et
Quinte Calabrois, finissant en l'apparition de son
umbre et sacrifice de Polyxene descript par Euri-
pides.
Feist aussi achapter trois beaux et jeunes uni-
cornes : un masle, de poil alezan tostade, et deux
femelles, de poil gris pommelé. Ensemble un ta-
rande, que luy vendit un Scythien de la contrée
des Gelones.
Tarande est un animal grand comme un jeune
taureau, portant teste comme est d'un cerf, peu
plus grande, avecques cornes insignes largement
ramées, les piedz fourchuz, le poil long comme
d'un grand ours, la peau peu moins dure qu'un
corps de cuirasse. Et disoit le Gelon peu en estre
trouvé parmy la Scytie , par ce qu'il ■ change de
couleur selon la variété des lieux es quelz il pais't
et demoure, et représente la couleur des herbes,
arbres, arbrisseaulx, fleurs, lieux^ pastiz, rochiers,
généralement de toutes choses qu'il approche.
Cela luy est commun avecques le poulpe marin,
c'est le polype, avecques les thoës, avecijues les
lycaons de Indie, avecques le chamelcon, qui est
PANTAGRUEL
47
une espèce de lizait tant admirable que Democri-,
tus a faict un livre entier de sa figure, anatomie,
vertus et propriété en magie. Si est ce que je l'ay
veu couleur changer, non à l'approche seulement
des choses colorées, mais de soy mesmes, selon la
paour et affections qu'il avoit ; comme sus un tapiz
verd je l'ay veu certainement verdoyer, mais, y
restant quelque espace de temps, devenir jaulne,
bleu, tanné, violet par succès, en la façon que
voiez la creste des coqs d'Inde couleur scelon leurs
passions changer.
Ce que sus tout trouvasmes en cestuy tarande
admirable est que non seulement sa face et peau,
mais aussi tout son poil, telle couleur prenoit
qu'elle estoit es choses voisines. Prés de Panurge,
vestu de sa toge bure, le poil luy devenoit gris;
prés de Pantagruel, vestu de sa mante d'escarlate,
le poil et peau luy rougissoit; prés du pilot, vestu
à la mode des Isiaces de Anubis en .Egypte, son
poil apparut tout blanc. Lesquelles deux dernières
couleurs sont au chameleon déniées. Quand hors
toute paour et affections il estoit en son naturel, la
couleur de son poil estoit telle que voiez es asnes
de Meung.
48
LIVRE IV, CHAPITRE II I
CHAPITRE III
Comment Pantagruel repceut Ictrcs de son père Gar-
gantua, et de l'estrangc manière de sçavoir nou-
velles bien soubdain des pays estrangiers et loing-
tains.
'antagru€l occupé en l'achapt de ces-
animaulx peregrins, feurent ouiz du
mole dix coups de verses et faulcon-
neaulx, ensemble grande et joyeuse
acclamation de toutes les naufz. Pantagruel se
tourne vers le havre, et veoyd que c'estoit un des
celoces de son père Gargantua, nommé la Cheli-
doine, pource que sus la pouppe estoit en sculpture
de œrain corinthien une hirondelle de mer élevée.
C'est un poisson grand comme un dar de Loyre,
tout charnu, sans esquames, ayant aesles cartilagi-
neuses, quelles sont es souriz chaulves, fort lon-
gues et larges, moyenans les quelles je l'ay souvent
'veu voler une toyse au dessus l'eau plus d'un traict
d'arc. A Marseille on le nomme Lendole. Ainsi
estoit ce vaisseau legier comme une hirondelle, de
sorte que plus toust sembloit sus mer voler que
voguer.
En iceluy estoit Malicorne, escuyer tranchant de
Gargantua, envoyé expressément de par luy enten-
dre Testât et portement de son filz le bon Panta-
gruel, et luy porter letres de créance.
PANTAGRUEL 49
Pantagruel, après la petite accoUade et barretade '
gracieuse, avant ouvrir les letres ne aultres propous
tenir à Malicorne, luy demanda : « Avez vous icy
le gozal, céleste messaigier? — Ouy, respondit-il.
Il est en ce panier emmaillotté. » C'estoit un
pigeon prins on colombier de Gargantua , es-
clouant ses petitz sus l'instant que le susdict celoce
departoit. Si fortune adverse feust à Pantagruel
advenue, il y eust des jectznoirs attaché es piedz ;
mais, pour ce que tout luy estoit venu à bien et
prospérité, l'ayant faict demaillotter, luy attacha es
pieds une bandelette de tafetas blanc, et, sans plus
différer, sus l'heure le laissa en pleine liberté de
l'air. Le pigeon soubdain s'envole, haschant en
incroyable hastiveté, comme vous sçavez qu'il n'est
vol que de pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour
l'obstinée sollicitude en luy par nature posée de
recourir et secourir ses pigeonneaulx. De mode
qu'en moins de deux heures il franchit par l'air le
long chemin que avoit le celoce en extrême dili-
gence par troys jours et troys nuyctz perfaict,
voguant à rames et à vêles, et luy continuant vent
en pouppe. Et feut veu entrant dedans le colom-
bier on propre nid de ses petitz.
Adoncques, entendent le preux Gargantua qu'il
portoit la bandelette blanche, resta en joye et
sceureté du bon portement de son filz.
Telle estoit l'usance des nobles Gargantua et
Pantagruel, quand sçavoir promptement vouloient
Rabelais. IV. 7
5o LIVRE IV, CHAPITRE III
nouvelles de quelque chose fort atfectée et véhé-
mentement désirée, comme l'issue de quelque ba-
taille, tant par mer comme par terre, la prinze ou
défense de quelque place forte, l'appoinctement de
quelques differens de importance, l'accouchement
heureux ou infortuné de quelque royne ou grande
dame, la mort ou convalescence de leurs amis et
alliez malades, et ainsi des aultres. Hz prenoient le
gozal, et par les postes le faisoient de main en
main jusques sus les lieux porter dont ilz affectoient
les nouvelles. Le gozal, portant bandelette noire
ou blanche, scelon les occurrences et accidens, les
houstoit de pensement à son retour, faisant en une
heure plus de chemin par l'air que n'avoient faict
par terre trente postes en un jour naturel. Cela
estoit rachapter et gaingner temps. Et croyez,
comme chose vraysemblable, que par les colombiers
de leurs cassines on trouvoit sus œufz ou petitz,
tous les moys et saisons de l'an, les pigeons à foi-
zon. Ce que est facile en mesnagerie, moyennant
le salpêtre en roche, et la sacre herbe vervaine.
Le gozal lasché, Pantagruel leugt les missives de
son père Gargantua, desquelles la teneur ensuyt :
Fils trescher,
L'affection que naturellement porte le père à son
fdz bien aymé est en mon endroict tant acreue, par
l'esguard et révérence des grâces particulières en toy
par élection divine posées, que dcpuys ton parlement
PANTAGRUEL 5l
me a, non une foys, tollu tout auUre pensement, me
délaissant on cueur ceste unicque et soingneuse paour,
que vostre embarquement ayt esté de quelque mes-
haing ou fascherie accompaigné, comme tu sçays que
à la bonne et syncere amour est craincte perpétuelle-
ment annexée.
Et, pour ce que, scelon le dict de Hésiode, d'une
chascune chose le commencement est la moytiê du
tout, et scelon le proverbe commun, à l'enfourner on
faict les pains cornuz, j'ay, pour de telle anxiété vui-
der mon entendement, expressément depesché Mali-
corne, à ce que par luy je soys acertainé de ton porte-
ment sus les premiers jours de ton voyage. Car, s'il
est prospère et tel que je le soubhayte, facile me sera
preveoir, prognosticquer et juger du reste.
J'ay recouvert quelques livres joyeulx, les quelz te
seront par le présent porteur renduz. Tu les liras
quand te vouldras refraischir de tes meilleures estu-
des. Ledict porteur te dira plus amplement toutes
nouvelles de ceste Court.
La paix de l'JEiernel soyt avecques toy. Salue Pa-
nurge, Frère Jan, Epistemon, Xcnomanes, Gymnaste,
et aultres tes domesticques, mes bons aniis.
De ta niaison paternelle, ce treziéme de juin.
Ton père et amy,
Gargantua.
D2 LIVRE IV, CHAPITRE IV
CHAPITRE IV
Comment Pantagruel cscript à son pcrc Gargantua,
et luy envoyé plusieurs belles et rares choses.
PRÉS la lecture des letres susdictes, Pan-
tagruel tint plusieurs propous avec-
ques l'escuyer Malicorne, et feut avec-
iques luy si long temps que Panurge,
interrompant, luy dist : « Et quand boyrez vous?
Quand boyrons nous ? Quand boyra monsieur l'es-
cuyer? N'est ce assez sermonné pour boyre? — C'est
bien dict, respondit Pantagruel. Faictez dresser la
collation en ceste prochaine hostellerie, en laquelle
pend pour enseigne l'image d'uns satyre à cheval. »
Cependent, pour la depesche de l'escuyer, il
escrivit à Gargantua comme s'ensuyt :
Pere tresdebonnaire,
Comme, à tous accidens en ceste vie transitoire non
doublez ne soubsonnez, nos sens et facultez aniniales
pâtissent pluz énormes et impotentes perturbations,
voyrc jusques à en estre souvent l'ame desemparée du
corps, quoy que telles subites nouvelles feussent à con-
tentement et soubhayt, que si eussent au paravant este'
propensez et preveuz, ainsi me a grandement csmeu
et perturbé l'inopinée venue de vostre escuyer Mali-
corne. Car je n'espcroys aulcun vcoir de vos domes-
ticques ne de vous nouvelles ouyr avant la fin de ces-
PANTAGRUEL 53
tuy nostre voyage. Et facilement acquiesçoys en la
doulce recordation de vostre auguste majesté, escripte,
voyre certes insculpée et engravee on postérieur ven-
tricule de mon cerveau, souvent au vif me la repré-
sentant en sa propre et naïfve figure.
Mais, pays que m'avez prévenu par le bénéfice de vos
gratieuses letres, et, par la créance de vostre escuyer,
mes espritz recréé en nouvelles de vostre prospérité
et santé, ensemble de toute vostre royale niaison,
force m'est ce que par le passé m'estoit voluntaire :
premièrement, louer le benoist Scrvateur, lequel
par sa divine bonté vous conserve en ce long teneur
de santé perfaicte ; secondement, vous remercier sem-
piternellement de ceste fervente et invétérée affection
que à moy portez, vostre treshumble filz et serviteur
inutile.
Jadis un Komain, nommé Furnius, dist à Cœsar
Auguste, recepvant à grâce et pardon son père, lequel
avoit suyvy la faction de Antonius : « Au jourd'huy,
me faisant ce bien, tu me as reduict en telle igno-
minie que force me sera, vivant, mourant, estre in-
grat réputé par impotence de gratuité, » Ainsi pour-
ray je dire que l'excès de vostre paternelle affection
me range en ceste angustie et nécessité, qu'il me con-
viendra vivre et mourir ingrat, si non que de tel
crime soys relevé par la sentence des stoïciens, lesquelz
disoient troys parties estre en bénéfice : l'une du don-
nant, l'aultre du recepvant, la tierce du recompen-
sant, et le recepvant tresbien recompenser le donnant
34 LIVRE IV, CHAPITRE IV
quand il accepte voluntiers le bienfaict, et le retient
en soLibvenancc perpétuelle ; comme au rebours le re-
cepvant cstre le plus ingrat du monde, qui niesprise-
roit et oubliroit le bénéfice. Estant doncques opprinie
d'obligations infinies, toutes procréées de vostre im-
mense bénignité, et impotent à la minime partie de
recompense, je nie saulveray pour le moins de calum-
nie, en ce que de mes espritz n'en sera à jamais la
mémoire abolie, et ma langue ne cessera confesser et
protester que vous rendre grâces condignes est chose
transcendente ma faculté et puissance.
Au reste, j'ay ceste confiance en la commisération
et ayde de nostre Seigneur, que de ceste nostre péré-
grination la fin correspondera au commencement, et
sera le totaigc en alaigresse et santé perfaict.
Je ne fauldray à réduire en commentaires et ephe-
merides tout le discours de nostre naviguaige, afjin
que à nostre retour vous en ayez lecture veridicquc.
J'ay icy trouvé un tarande de Scythie, animal estrange
et merveilleux à cause des variations de couleur en sa
peau et poil, scelon la distinction des choses prochai-
nes. Vous le prendrez en gré. Il est autant maniable
et facile à nourrir qu'un aigneau. Je vous envoie pa-
reillement troys jeunes unicornes, plus domesticques et
apprivoisées que ne ser oient petitz chattons. J'ay con-
féré avecques l'escuyer, et dict la manière de les traic-
ter. Elles ne pasturent en terre, obstant leur longue
corne on front. Force est que pasture elles prennent
es arbres fruicticrs, ou en rattclliers idoines, ou en
PANTAGRUEL 55
main leur offrant herbes, gerbes, pomnus, poyres,
orge, touzelle, brief, toutes espèces de fruiciz et legu-
maiges. Je m'esbahis comment nos escripvains anti-
ques les disent tant farouches, féroces et dangereuses,
et oncques vives n'avoir esté veues. Si bon vous semble
ferez esprcuve du contraire, et trouverez qu'en elles
consiste une mignotize la plus grande du monde,
pourveu que malicieusement on ne les offense.
Pareillement vous envoyé la vie et gestes d'Achilles
en tapisserie bien belle et industrieuse, vous asceurant
que les nouveaultez d'animaulx, de plantes, d'oy-
zeaulx, de pierreries, que trouver pourray, et recou-
vrer en toute nostre pérégrination, toutes je vous por-
teray, aydant Dieu nostre Seigneur, lequel je prie en
sa saincte grâce vous conserver.
De Medamothi, ce quinzième de juin.
Panurge, Frère Jan, Epistemon, Xenomanes, Gym-
naste, Eusthenes, Khizotome, Carpalini, après le dé-
vot baisemain, vous resaluent en usure centuple.
Vostre humble filz et serviteur,
Pantagruel.
Pendent que Pantagruel escrivoit les letres sus-
clictes, Malicorne feut de touts festoyé, salué, et
accolé à double rebraz. Dieu sçayt comment tout
alloit, et comment lecommendations de toutes pars
trotoient en place.
Pantagruel, avoir parachevé ses letres, banc-
56 LIVRE IV, CHAPITRE IV
quêta avecques l'escuyer, et luy donna une grosse
chaîne d'or poisante hujct cens escuz, en laquelle
par les chaînons septénaires estolent gros diamans,
rublz, esmerauldes, turquoises, unions, alternative-
ment enchâssez. A un chascun de ses nauchiers
felst donner cinq cens escuz au soleil. A Gargantua
son père envoya le tarande couvert d'une housse
de satin broché d'or, avecques la tapisserie conte-
nente la vie et gestes de Achilles, et les troys uni-
cornes capparassonnées de drap d'or frizé.
Ainsi départirent de Medamothi Malicorne pour
retourner vers Gargantua, Pantagruel pour con-
tinuer son naviguaige, lequel en haulte mer feist
lire par Epistemon les livres apportez par l'escuyer;
desquelz, pource qu'il les trouva joyeulx et plai-
sans, le transsumpt voluntiers vous donneray, si
dévotement le requérez.
CHAPITRE V
Comment Pantagruel rencontra une nauf de voyagers
retournans du pays Lanternois.
•u cinquième jour, jà commençans
^\^^C tournoyer le pôle peu à peu, nous
'^Ç^C^—^^esloignans de l'^Equinoctial, descou-
^^^-^i^âvrismes une navire marchande faisant
voile à horche vers nous. La joye ne feut petite,
tant de nous comme des marchans : de nous, en-
PANTAGRUEL jy
tendens nouvelles de la marine; de eulx, enten-
dens nouvelles de terre-ferme.
Nous rallians avecques eulx, congneusmes qu'ilz
esLoient François Xantongeoys. Devisant et raison-
nant ensemble, Pantagruel entendit qu'ilz venoient
de Lanternoys, dont eut nouveau accroissement
d'alaigresse; aussi eut toute l'assemblée" mesme-
ment, nous enquestans de Testât du pays et meurs
du peuple Lanternier, et ayans advertissement que,
sus la fin de juillet subséquent, estoit l'assignation
du chapitre gênerai des Lanternes, et que, si lors
y arrivions, comme facile nous estoit, voyrions
belle, honorable et joyeuse compaignie des Lan-
ternes, et que l'on y faisoit grands apprestz, comme
si l'on y deust profondement lanterner.
Nous feut aussi dict que, passans le grand
royaulme de Gebarim, nous serions honorific-
quement repceuz et traictez par le roy Ohabé ,
dominateur d'icelle terre, lequel, et tous ses sub-
jectz pareillement , parlent languaige françois tou-
rangeau.
Ce pendent que entendions ces nouvelles, Pa-
nurge prend débat avecques un marchant de
Taillebourg , nommé Dindenault. L'occasion du
débat feut telle. Ce Dindenault, voyant Panurge
sans braguette, avecques ses lunettes attachées au
bonnet, dist de luy à ses compaignons : « Voyez
là une belle médaille de coqu. » Panurge, à cause
de ses lunettes, oyoit des aureilles beaucoup plus
58 LIVREIV, CHAPITREV
clair que de coustume. Doncques, entendent ce
propous, demanda au marchant : « Comment dia-
ble seroys je coqu, qui ne suys encores marié,
comme tu es, scelon que juger je peuz à ta troigne
mal gracieuse ? — Ouy vrayement , respondit te
marchant, je le suys, et ne vouldrois ne l'estre
pour toutes les lunettes d'Europe, non pour toutes
les bezicles d'Afrique , car j'ay une des plus
belles, plus advenentes, plus honestes, plus prudes
femmes en mariage, qui soit en tout le pays de
Xantonge, et, n'en desplaise aux aultres, je luy
porte de mon voyage une belle et de unze pou!-
sées longue branche de coural rouge pour ses es-
trenes. Qu'en as tu à faire? De quoy te meslez tu?
Qui es tu? Dont es tu ? O lunettier de l'Antichrist,
responds si tu es de Dieu.
— Je te demande, dist Panurge, si, par con-
sentement et convenence de tous les elemens ,
j'avoys sacsacbezevezinemassé ta tant belle, tant
advenente, tant honeste, tant preude femme, de
mode que le roydde dieu des jardins Priapus, le-
quel icy habite en liberté, subjection forcluse de
braguettes attachées, luy feust-on corps demeuré
en tel desastre que jamais n'en sortirojt, éternelle-
ment y resteroit, sinon que tu le tirasses avecques
les dents, que feroys-tu ? Le laisseroys tu là sem-
piternellementj ou bien le tireroys tu à belles dens ?
Responds, ô belinier de Mahumet, puys que tu
es de tous les diables.
PANTAGRUEL Sg
— Je te donneroys, respondit le marchant, un
coup d'espée sus ceste aureille lunetiere, et te tue-
roys comme un bélier. » Ce disant desguainnoit
son espée ; mais elle tenoit au fourreau, comme
vous sçavez que sus mer tous harnoys facilement
chargent rouille, à cause de l'humidité excessive et
nitreuse.
Panurge recourt vers Pantagruel à secours.
Frère Jan mist la main à son bragmard fraische-
ment esmoulu, et eust felonnement occis le mar-
chant^ ne feust que le patron de la nauf et aultres
passagiers supplièrent Pantagruel n'estre faict scan-
dale en son vaisseau. Dont feut appoincté tout
leur différent, et touchèrent les mains ensemble
Panurge et le marchant, et beurent d'autant l'un
à l'autre de hayt, en signe de perfaicte reconci-
liation.
CHAPITRE VI
Comment, le dcbat appaisé, Panurge marchande
avecques Dindenault un de ses moutons.
E débat du tout appaisé, Panurge dist
secrètement à Epistemon et à Frère
Jan : « Retirez vous icy un peu à
'escart, et joyeusement passez temps
à ce que voirez. Il y aura bien beau jeu, si la
chorde ne rompt. »
6o LIVRE IV, CHAPITRE VI
Puis se adressa au marchant, et de rechef beut à
luy plein hanat de bon vin lanternoys. Le marchant
le pleigea guaillard, en toute courtoisie et hones-
teté. Cela faict, Panurge dévotement le prioyt luy
vouloir de grâce vendre un de ses moutons. Le
marchant luy respondit : « Halas ! halas ! mon
amy, nostre voisin, comment vous sçavez bien tru-
pher des paouvres gens ! Vrayement, vous estez
un gentil chalant ! O le vaillant achapteur de mou-
tons ! Vraybis, vous portez le minoys non mie d'un
achapteur de moutons, mais bien d'un couppeur de
bourses. Deu Colas, faillon, qu'il feroit bon porter
bourse pleine auprès de vous en la tripperie sus le
dégel ! Han ! han ! qui ne vous congnoistroyt, vous
feriez bien des vostres. Mais voyez, hau ! bonnes
gens, comment il taille de l'historiographe ! — Pa-
tience ! dist Panurge. Mais à propous, de grâce
spéciale, vendez moy un de vos moutons. Com-
bien?— Comment, respondit le marchant, l'en-
tendez-vous, nostre amy, mon voisin? Ce sont
moutons à la grande laine. Jason y print la toison
d'or. L'ordre de la maison de Bourguoigne en feut
extraict. Moutons de Levant, moutons de haulte
fustaye, moutons de haulte gresse. — • Soit, dist
Panurge; mais de grâce vendez m'en un, et pour
cause, bien et promptement vous payant en mon-
noye de ponant, de taillis, et de basse gresse.
Combien ? — Nostre voisin, mon amy, respondit le
marchant, escoutez ça un peu de l'aultre aureille.
PANTAGRUEL Ol
— Pan. a vostre commandement. — Le march.
Vous allez en Lanternoys? — Pan. Voire. —
Le march. Veoir le monde? — Pan. Voire. —
Le march. Joyeulsement ? — Pan. Voire. — Le
march. Vous avez, ce croy je, nom Robin mou-
ton. — Pan. Il vous plaist à dire. — Le march.
Sans vous fascher. — Pan. Je l'entends ainsi. —
Le march. Vous estez, ce croy je, le joyeulx du
roy. — Pan. Voire. — Le march. Fourchez là.
Ha ! ha ! Vous allez veoir le monde, vous estez le
joyeulx du roy, vous avez nom Robin mouton ;
voyez ce mouton là : il a nom Robin comme vous;
Robin, Robin, Robin, Bês, Bês, Bès, Bês. O la
belle voix 1 — Pan. Bien belle et harmonieuse ! —
Le march. Voicy un pact, qui sera entre vous et
moy, nostre voisin et amy. Vous qui estez Robin
mouton, serez en cette couppe de balance; le mien
mouton Robin sera en l'aultre : je guaige un cent
de huytres de Busch que en poix, en vaileur, en
estimation, il vous emportera hault et court, en
pareille forme que serez quelque jour suspendu et
pendu.
— Patience 1 dist Panurge. Mais vous feriez beau-
coup pour moy, et pour vostre postérité, si me le
vouliez vendre, ou quelque autre du bas cueur. Je
vous en prie, syre monsieur. — Nostre amy, res-
pondit le marchant, mon voisin, de la toison de
ces moutons seront faictz les fins draps de Rouen ;
les louschetz des balles de Limestre, au pris d'elle,
02 LIVRE IV, CHAPITRE VI
ne sont que bourre. De la peau seront faictz les
beaulx marroquins, lesquelz on vendra pour marro-
quins turquins, ou de Montelimart, ou de Hes-
paigne pour le pire. Des boyaulx on fera chordes
de violons et harpes, lesquels tant chèrement on
vendra comme si feussent chordes de Munican ou
Aquileie. Que pensez vous?
— S'il vous plaist, dist Panurge, m'en vendrez
un ; j'en seray fort bien tenu au courrail de vostre
huys. Voyez cy argent content. Combien? » Ce
disoit monstrant son esquarcelle pleine de nou-
veaulx henricus.
CHAPITRE VII
Continuation du marché entre Panurgc et Dinde-
nault.
,0N amy, respondit le marchant, nostre
voisin, ce n'est viande que pour roys
et princes. La chair en est tant déli-
cate, tant savoureuse et tant friande,
que c'est basme. Je les ameine d'un pays on quel
les pourceaulx, Dieu soit avecques nous, ne man-
gent que myrobalans. Les truyes en leur gesine,
saulve l'honneur de toute la compaignie, ne sont
nourriez que de fleurs d'orangiers. — Mais, dist
Panurge, vendez m'en un, et je le vous payeray en
roy, foy de piéton. Combien? — Nostre amy,
PANTAGRUEL 63
respondit le marchant, mon voisin, ce sont mou-
tons extraictz de la propre race de celluy qui porta
Phrixus et Helle par la mer dicte Hellesponte. —
Cancre, dist Panurge, vous estez clericus vel adis-
cens. — Ita sont choux, respondit le marchant;
vere, ce sont pourreaux. Mais rr. rrr. rrrr. rrrrr. Ho
Robin rr. rrrrrrr! Vous n'entendez ce languaige?
« A propous : par tous les champs es quelz ilz
pissent, le bled y provient comme si Dieu y eust
pissé. Il n'y fault autre marne ne fumier. Plus y
ha : de leur urine les quintessentiaux tirent le meil-
leur salpêtre du monde. De leurs crottes, mais qu'il
ne vous desplaise, les medicins de nos pays guéris-
sent soixante et dixhuict espèces de maladie, la
moindre des quelles est le mal sainct Eutrope de
Xaintes, dont Dieu nous saulve et guard. Que
pensez vous, nostre voisin, mon amy;* Aussi me
coustent ilz bon.
— Couste et vaille, respondit Panurge, seule-
ment vendez m'en un, le payant bien. — Nostre
amy, dist le marchant, mon voisin, considérez un peu
les merveilles de nature consistans en ces animaulx
que voyez, voire en un membre que estimeriez
inutile. Prenez moy ces cornes là, et les concassez
un peu avecques un pilon de fer, ou avecques un
landier, ce m'est tout un, puis les enterrez en veue
du soleil la part que vouldrez, et souvent les arrou-
zez. En peu de moys vous en voyrez naistre les
meilleurs asperges du monde. Je n'en daignerois
64 LIVRE IV, CHAPITRE VII
excepter ceulx de Ravenne. Allez moy dire que les
cornes de vous aultres, messieurs les cocjuz, ayent
vertus telle et propriété tant mirificque. — Pa-
tience ! respondit Panurge. — Je ne sçaj, dist le
marchant, si vous estez clerc. J'ay veu prou de
clercs, je diz grands clercs, coquz. Ouy dea. A
propous, si vous estiez clerc, vous sçauriez que es
membres plus inférieurs de ces animaulx divins, ce
sont les piedz, y a un os, c'est le talon, l'astragale,
si vous voulez, duquel, non d'aultre animal du
monde, fors de l'asne indian et des dorcades de
Libye, l'on jouoyt antiquement au royal jeu des
taies, auquel l'empereur Octavian Auguste un soir
guaingna plus de 5o,ooo escuz. Vous aultres coquz
n'avez guarde d'en guaingner aultant. — Patience !
respondit Panurge. Mais expédions. — Et quand,
dist le marchant, vous auray je, nostre amy, mon
voisin, dignement loué les membres internes, l'es-
paule, les esclanges, les gigotz, le hault coustc, la
poictrine, le faye, la râtelle, les trippes, la guogue,
la vessye, dont on joue à la balle, les coustelettes,
dont ou faict en Pygmion les beaulx petitz arcs
pour tirer des noyaulx de cerises contre les grues,
la teste, dont avecques un peu de soulphre on faict
une mirificque décoction pour faire viander les
chiens constippez du ventre.
— Bien, bren ! dist le patron de la nauf au mar-
chant, c'est trop icy barguigné. Vends luy si tu
veulx; si tu ne veulx, ne l'amuse plus. — Je le
PANTAGRUEL 65
veulx, respondit le marchant, pour l'amour de
vous. Mais il en payera trois livres tournois de la
pièce en choisissant. — C'est beaucoup, dist Pa-
nurge. En nos pays j'en auroys bien cinq, voire six,
pour telle somme de deniers. Advisez que ne soit
trop. Vous n'estez le premier de ma congnoissance
qui, trop toust voulent riche devenir et parvenir,
est à l'envers tombé en paouvreté, voire quelque
foys s'est rompu le coul. — Tes fortes fiebvres
quartaines, dist le marchant, lourdault sot que tu
es ! Par le digne veu de Charrous^ le moindre de
ces moutons vault quatre foys plus que le meilleur
de ceulx que jadis les Coraxiens en Tuditanie,
contrée d'Hespaigne, vendoient un talent d'or la
pièce. Et que pense tu, ô sot à la grande paye,
que valoit un talent d'or? — Benoist Monsieur,
dist Panurge, vous eschauffez en vostre harnois, à
ce que je voy et congnois. Bien tenez, voyez \h
vostre argent. »
Panurge, ayant payé le marchant, choisit de
tout le trouppeau un beau et grand mouton, et le
emportoit cryant et bellant, oyans tous les aultres
et ensemblement bellans, et reguardans quelle part
on menoit leur compaignon.
Cependant le marchant disoit à ses moutonniers :
« O qu'il a bien sceu choisir, le challant ! Il se y
entend, le paillard! Vrayement, le bon vrayement,
je le reservoys pour le seigneur de Cancale, comme
bien congnoissant son naturel. Car de sa nature il
Rabelais. IV. o
66 LIVRE IV, CHAPITRE VII
est tout joyeulx et esbaudy, quant il tient une es-
paule de mouton en main, bien séante et advenente,
comme une raquette gauschiere, et avecques un
couteau bien tranchant Dieu sçait comment il s'en
escrime. »
CHAPITRE VIII
Comment Panurge feist en mer noyer le marchant et
les moutons.
Q
'à^oubdain, je ne sçay comment, le cas
feut subit, je ne eu loisir le considé-
rer, Panurge, sans aultre chose dire,
I jette en pleine mer son mouton criant
et bellant. Tous les aultres moutons, crians et bel-
lans en pareille intonation , commencèrent soy
jecter et saulter en mer après à la file. La foulle
estoit à qui premier y saulteroit après leur com-
paignon. Possible n'estoit les en guarder, comme
vous sçavez estre du mouton le naturel tous jours
suyvre le premier, quelque part qu'il aille. Aussi le
dict Aristoteles, lib. 9 de Histo. Animal., estre le
plus sot et inepte animant du monde.
Le marchant, tout effrayé de ce que davant ses
yeulx périr voyoit et noyer ses moutons, s'efforçoit
les empescher et retenir de tout son povoir; mais
c'estoit en vain. Tous à la file saultoient dedans la
mer, et perissoient. Finablement, il en print un
PANTAGRUEL 67
grand et fort par la toison sus le tillac de la nauf,
cuydant ainsi le retenir, et saulver le reste aussi
consequemment. Le mouton feut si puissant qu'il
emporta en mer avecques soy le marchant, et feut
noyé, en pareille forme que les moutons de Poly-
phemus, le borgne Cyclope, emportèrent hors la
caverne Ulixes et ses compaignons. Autant en fei-
rent les aultres bergiers et moutonniers, les prenens
uns par les cornes, aultres par les jambes, aultres
par la toison, lesquelz tous feurent pareillement en
mer portez et noyez misérablement.
Panurge, à cousté du fougon, tenent un aviron
en main, non pour ayder aux moutonniers, mais
pour les enguarder de grimper sus la nauf et évader
le naufraige, les preschoit eloquentement comme
si feust un petit frère Olivier Maillard, ou un se-
cond frère Jan Bourgeoys, leurs remonstrant par
lieux de rhetoricque les misères de ce monde, le
bien et l'heur de l'autre vie, affermant plus heureux
estre les trespassez que les vivans en ceste vallée
de misère, et à un chascun d'eulx promettant ériger
un beau cénotaphe et sepulchre honoraire au plus
hault du mont Cenis, à son retour de Lanternoys;
leurs optant ce néant moins, en cas que vivre en-
cores entre les humains ne leurs faschast, et noyer
ainsi ne leur vint à propous, bonne adventure, et
rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers jour
subséquent les rendist sains et saulves en quelque
pays de Satin, à l'exemple de Jonas.
68 LIVRE IV, CHAPITRE VIII
La nauf vuidée du marchant et des moutons :
« Reste il ici, dist Panurge, uUe ame moutonnière?
Où sont ceulx de Thibault l'Aignelet et ceulx de
Regnauld Belin, qui dorment quand les aultres
paissent? Je n'y sçay rien. C'est un tour de vieille
guerre. Que t'en semble, frère Jan? — Tout bien
de vous, respondit frère Jan. Je n'ay rien trouvé
maulvais sinon qu'il me semble que, ainsi comme
jadis on souloyt en guerre, au jour de bataille ou
assault, promettre aux soubdars double paye pour
celluy jour, s'ilz guaingnoient la bataille, l'on avoit
prou de quoy payer : s'ilz la perdoient, c'eust esté
honte la demander, comme feirent les fuyars
Gruyers après la bataille de Serizolles : aussi qu'en
fin vous doibviez le payement reserver, l'argent
vous demourast en bourse. — C'est, dist Panurge,
bien chié pour l'argent ! Vertus Dieu, j'ay eu du
passetemps pour plus de cinquante mille francs.
Retirons nous, le vent est propice. Frère Jan, es-
coutte icy. Jamais homme ne me feist plaisir sans
recompense, ou recongnoissance pour le moins. Je
ne suys point ingrat, et ne le feuz ne seray. Ja-
mais homme ne me feist desplaisir sans repentence,
ou en ce monde ou en l'autre. Je ne suys poinct
fat jusques là. — Tu, dist frère Jan, te damne
comme un vieil diable. 11 est escript : Mihi vindic-
tam, et csctcra. Matière de bréviaire. »
PANTAGRUEL 69
CHAPITRE IX
Comment Pantagruel arriva en l'isle Ennasin, et des
estranges alliances du pays.
EPHYRE nous continuoit en participa-
tion d'un peu du Garbin, et avions un
'jour passé sans terre descouvrir.
Au tiers jour, à l'aube des mous-
ches, nous apparut une isie triangulaire bien fort
resemblante, quant à la forme et assiette, à Sicile.
On la nommoit l'isle des Alliances. Les hommes et
femmes ressemblent aux Poictevins rouges, excep-
tez que tous, hommes, femmes et petitz enfans,
ont le nez en figure d'un as de treuffles. Pour ceste
cause le nom antique de l'isle estoit Ennasin. Et
estoient tous parens et alliez ensemble comme ilz
se vantoient, et nous dist librement le potestat du
lieu : « Vous aultres gens de l'aultre monde tenez
pour chose admirable que d'une famille romaine,
c'estoient les Fabians, pour un jour, ce feut le tre-
zieme du moys de febvrier, par une porte, ce feut
la porte Carmentale, jadis située au pied du Capi-
tole, entre le roc Tarpeïan et le Tybre , depuys
surnommée Scélérate, contre certains ennemis des
Romains, c'estoient les Veientes Hetrusques, sor-
tirent trois cens six hommes de guerre, tous pa-
rents, avecques cinq mille aultres souldars tous leurs
vassaulx, qui tous feurent occis; ce feut prés le
70 LIVRE IV, CHAPITRE IX
fleuve Cremere^ qui sort du lac de Baccane. De
ceste terre pour un besoing sortiront plus de trois
cens mille^ tous parens et d'une famille. »
Leurs parentez et alliance estoient de façon bien
estrange, car estans ainsi tous parens et alliez l'ung
de l'autre, nous trouvasmes que persone d'eulx
n'estoit père ne mère, frère ne sœur, oncle ne
tante, cousin ne nepveu, gendre ne bruz, parrain
ne marraine de l'autre. Sinon vrayement un grand
vieillard enasé, lequel, comme je veidz, appela une
petite fille aagée de trois ou quatre ans mon père,
la petite fillette le appelloit ma file. La parenté
et alliance entre eulx estoit que l'un appelloit
une femme ma maigre, la femme le appelloit
mon marsouin. « Ceulx là, disoit frère Jan, doib-
vroient bien sentir leur marée , quand ensemble
se sont frottez leur lard. » L'un appelloit uneguor-
giase bachelette en soubriant : Bon jour, mon es-
trille. Elle le resalua disant : Bon estrcinc, mon [au-
veau.
« Hay, hay, hay ! s'escria Panurge, venez veoir
une estrille, une fau, et un veau. N'est ce estrille
fauveau ? Ce fauveau à la raye noire doibt bien sou-
vent estre estrille. »
Un autre salua une sienne mignonne disant : A
Dieu, mon bureau. Elle luy respondit : Et vous aussi,
mon procès. « Par sainct Treignan, dist Gymnaste,
ce procès doibt cstrc soubvent sus ce bureau. » L'un
appeloit une autre mon verd. Elle l'appeloit 50a co-
PANTAGRUEL
quin. « Il y a bien là, dist Eusthenes, du verdco-
quin. » Un aultre salua ane sienne alliée disant :
Bon di, ma coingnée. Elle respondit : Et à vous,
mon manche. «Ventre beuf, s'escria Carpalim, com-
ment ceste coingnée est emmanchée ! comment ce
manche est encoingné ! Mais seroit ce point la
grande manche que demandent les courtisanes ro-
maines, ou un cordelier à la grande manche ? »
Passant oultre, je veids un averlant qui, saluant
son alliée, l'appella mon matraz; elle le appelloit
mon lodier. De faict, il avoit quelques traictz de
lodier lourdault. L'un appelloit une aultre ma mie;
elle l'appelloit ma crouste. L'un une aultre appel-
loit sa palle ; elle l'appelloit son fourgon. L'un une
aultre appelloit ma savate, elle le nommoit panto-
phle. L'un une aultre nommoit ma botine, elle l'ap-
pelloit son estivallet. L'un une aultre nommoit sa
mitaine, elle le nommoit mon guand. L'un une aultre
nommoit sa couane, elle l'appelloit son lard; et es-
toit entre eulx parenté de couane de lard.
En pareille alliance, l'un appelloit une sienne
mon homelaicte, elle le nommoit mon onuf; et es-
toient alliez comme une homelaicted'œufz. Demes-
mes un aultre appelloit une sienne ma trippe, elle
l'appelloit son fagot. Et oncques ne peuz sçavoir
quelle parenté, alliance, affinité ou consanguinité
feust entre eulx, la raportant à nostre usaige com-
mun, si non qu'on nous dist qu'elle estoit trippe de
ce fagot. Un aultre, saluant une siene, disoit :
7"
LIVRE IV, CHAPITRE IX
Salut, mon escallc Elle respondit : Et à vous, mon
huytre. « C'est, dist Carpalim, une huytre en es-
calle. » Un aultre de mesmes saluoit une sienne di-
sant : Bonne vie, n^a gousse ! Elle respondit : Lon-
gue à vous, mon poys. « C'est, dist Gymnaste, un
poys en gousse. » Un aultre grand villain clacque-
dens, monté sus haultes muUes de boys, rencon-
trant une grosse, grasse, courte guarse, luy dist :
Dieu guard, mon sabbot, ma trombe, ma touppte.
Elle luy respondit fièrement : Guard pour guard,
mon fouet. « Sang sainct gris, dist Xenomanes, est
il fouet compétent pour mener cette touppie ? » Un
docteur regens bien peigné et testonné, avoir quel-
que temps divisé avecques une haulte damoizelle,
prenant d'elle congié luy dist : Grand mercy, bonne
niinc. — Mais, dist elle, tresgrand à vous, mauvais
jeu. « De bonne mine, dist Pantagruel, à mauvais
jeu n'est alliance impertinente. » Un bacchelier en
busche passant dist à une jeune bachelette : Hay,
hay, hay ! Tant y a que ne vous vcidz, Muse. — Je
vous voy, respondit elle, Corne, voluntiers. « Accou-
plez les, dist Panurge , et leur soufflez au cul. Ce
sera une cornemuse. « Un aultre appella une sienne
ma truie, elle l'appella son foin. Lame vint enpen-
sement que ceste truie voluntiers se tournoit à ce
foin.
Je veidz un demy guallant bossu quelque peu
prés de nous saluer une sienne alliée, disant: Adieu,
mon trou. Elle de mesmes le resalua disant : Dieu
PANTAGRUEL 78
guard, ma cheville. Frère Jan dist : « Elle, ce croy
je, est toute trou, et il de mesmes toute cheville.
Ores est à sçavoir si ce trou par ceste cheville peult
entièrement estre estouppé. » Un aultre salua une
sienne disant : Adieu, ma mue. Elle respondit :
Bon jour, mon oizon. < Je croy, dist Ponocrates,
que cestuy oizon est souvent en mue. » Un aver-
lant, causant avecques une Jeune gualoise, luy di-
soit : Vous en souvieigne, vesse. — Aussi sera, ped,
respondit elle.
« Appeliez vous, dist Pantagruel au potestat,
ces deux là parens? Je pense qu'ilz soient ennemis,
non alliez ensemble ; car il l'a appellée vesse. En
nos pays vous ne pourriez plus oultrager une femme
que ainsi Tappellant. — Bonnes gens de l'aultre
monde, respondit le potestat, vous avez peu de
parens telz et tant proches comme sont ce ped et
ceste vesse. Hz sortirent invisiblement, tous deux
ensemble, d'un trou en un instant. — Le vent de
Galerne , dist Panurge , avoit doncques lanterné
leur mère. — Quelle mère, dist le potestat, en-
tendez vous? C'est parenté de vostre monde. Hz
ne ont père ne mère. C'est à gens de delà l'eaue,
à gens bottez de foin. »
Le bon Pantagruel tout voyoit et escoutoit, mais
à ces propous il cuyda perdre contenance.
Avoir bien curieusement consyderé l'assiette de
l'isle et meurs du peuple Ennasé , nous entrasmes
en un cabaret pour quelque peu nous refraischir. Là
74
LIVRE IV, CHAPITRE IX
on faisoit nopces à la mode du pays. Au demeurant
chère et demye. Nous presens, feut faict un joyeulx
mariage d'une poyre, femme bien gaillarde, comme
nous sembloit, toutesfoys ceulx qui en avoienttasté
la disoient estre mollasse, avecques un jeune fro-
maige à poil follet un peu rougeastie. J'en avoys
aultresfoys ouy la renommée , et ailleurs avoient
esté faictz plusieurs telz mariages. Encores dict on
en nostre pays de vache qu'il ne feut oncques tel
mariage qu'est delà poyre et du fromaige.
En une aultre salle je veids qu'on marioit une
vieille botte avecques un jeune et souple brodequin.
Et feut dict à Pantagruel que le jeune brodequin
prenoit la vieille botte à femme pour ce qu'elle es-
toit bonne robbe, en bon poinct et grasse à profict
de mesnaige, voyre feust ce pour un pescheur.
En une aultre salle basse je veids un jeune esca-
fîgnon espouser une vieille pantophle. Et nous feut
dict que ce n'estoit pour la beaulté ou bonne grâce
d'elle, mais par avarice et convoitise de avoir les
escuz dont elleestoit toute contrepoinctée.
PANTAGRUEL y5
CHAPITRE X
Comment Pantagruel descendit en l'isk de Cheli, en
laquelle régnait le roy sainct Panigon.
E Garbin nous souffloit en pouppe,
quand, laissans ces mal plaisans al-
lianciers, avecques leurs nez de as de
treuffle , montasmes en haulte mer.
Sus la declination du soleil feismes scalle en l'isle
de Chcli, isle grande, fertile, riche et populeuse,
en laquelle regnoit le roy sainct Panigon, lequel,
acompaigné de ses enfans et princes de sa court,
s'estoit transporté jusques prés Je havre pour recep-
voir Pantagruel, et le mena jusques en son chas-
teau.
Sus l'entrée du dongeon se offrit la royne, ac-
compaignée de ses filles et dames de court. Pani-
gon voullut qu'elle et toute sa suyte baisassent
Pantagruel et ses gens. Telle estoit la courtoisie et
coustume du pays. Ce que feut faict, excepté frère
Jan, qui se absenta et s'escarta parmy les officiers
du roy. Panigon vouloit en toute instance pour
cestuy jour et au lendemain retenir Pantagruel.
Pantagruel fonda son excuse sus la sérénité du
temps et oportunité du vent, lequel plus souvent
est désiré des voyagiers que rencontré, et le fault
emploiter quand il advient, car il ne advient toutes
et quantes foys qu'on le soubhayte. A ceste re-
76 LIVRE IV, CHAPITRE X
monstrance, après boyre vingt et cinq ou trente foys
par homme, Panigon nous donna congié.
Pantagruel, retournant au port et ne voyant frère
Jan, demandoit quelle part il estoit, et pourquoy
n'estoit ensemble la compaignie. Panurge ne sça-
voit comment l'excuser, et vouloit retourner au
chasteau pour le appeller, quand frère Jan accourut
tout joyeulx, et s'escria en toute guayeté de cœur
disant : « Vive le noble Panigon ! Par la mort beuf
de boys, il rue en cuisine. J'en viens, tout y va par
escuelles. J'esperoys bien y cotonner à profict et
usaige monachal le moulle de mon gippon. — Ainsi,
mon amy, dist Pantagruel, tous jours à ces cuisines!
— Corpe de galline, respondit frère Jan, j'en sçay
mieulx l'usaige et cerimonies que de tant chiabre-
ner avecques ces femmes, magny , magna, chia-
brcna, révérence, double reprinze, l'accollade , la
fressurade, baise la main de vostre mercy, de vostre
majesta, vous soyez. Tarabin, tarabas. Bren ! c'est
merde à Rouan. Tant chiasseret urenillerl Dea, je
ne diz pas que je n'en tirasse quelque traict des-
sus la lie à mon lourdois, qui me laissast insinuer
ma nomination. Mais ceste brenasserie de révéren-
ces me fasche plus qu'un jeune diable. Je voulois
dire un jeusne double. Saincl Benoist n'en mentit
jamais. Vous parlez de baiser damoiselles : par le
digne et sacre froc que je porte, voluntiers je m'en
déporte, craignant que m'advicigne ce que advint
au seigneur du Guyercharois.
PANTAGRUEL 77
— Quoi? demanda Pantagruel; je le congnois.
Il est de mes meilleurs amis. — Il estoit, dist frère
Jan, invité à un sumptueux et magnifîcque banc-
quet que faisoit un [sien parent et voysin, au quel
estoient pareillement invitez tous les gentilz hom-
mes, dames et damoyselles du voysinage. Icelles,
attendentes sa venue, desguiserent les paiges de
l'assemblée et les habillèrent en damoyselles bien
pimpantes et atourées. Les paiges endamoysellez à
luy entrant prés le pont leviz se présentèrent. Il
les baisa tous en grande courtoysie et révérences
magnificques. Sus la fin, les dames, qui l'attendoient
en la guallerie, s'esclatterent de rire, et feirent si-
gnes aux paiges à ce qu'ilz houstassent leurs atours.
Ce que voyant le bon seigneur, par honte et despit
ne daigna baiser icelles dames et damoyselles
naïfves, alléguant, veu qu'on luy avoit ainsi des-
guysé les paiges, que par la mort beuf de boys ce
doibvoient là estre les varletz encores plus finement
desguysez.
«Vertus Dieu, da jurandi, pourquoy plus toust
ne transportons nous nos humanitez en belle cui-
sine de Dieu, et là ne consyderons le branlement
des broches, l'harmonie des contrehastiers, la po-
tion des lardons, la température des potaiges, las
preparatifz du dessert, l'ordre du service du vin?
Beati imniaculati in via. C'est matière de bre-
LIVRE IV, CHAPITRE XI
CHAPITRE XI
Pourquoy les moines sont volunticrs en cuisine.
>S'est, dist Epistemon, naïfvement parlé
en moine. Je diz moine moinant, je
ne diz pas moine moine. Vrayement,
^ vous me réduisez en mémoire ce que je
veidz et ouy en Florence, il y a environ vingt ans.
Nous estions bien bonne compaignie de gens stu-
dieux, amateurs de peregrinité, et convoyteux de
visiter les gens doctes, antiquitez et singularitez
d'Italie. Et lors curieusement contemplions l'assiete
et beaulté de Florence, la structure du dôme, la
sumptuosicé des temples et palais magnificques, et
entrions en contention qui plus aptement les extol-
leroit par louanges condignes, quand un moyne
d'Amiens, nommé Bernard Lardon, comme tout
fasché et monopole, nous dist :
« Je ne sçay que diantre vous trouvez icy tant à
« louer. J'ay aussi bien contemplé comme vous, et
« ne suys aveuigle plus que vous. Et puys : Qu'est-
(( ce? Ce sont belles maisons. C'est tout. Mais,
« Dieu et Monsieur sainct Bernard, nostre bon
« patron, soit avecques nous, en toute ceste ville
« encores n'ay je veu une seulle roustisserie, et y
« ay curieusement reguardé et consyderé, voire, je
« vous diz, comme espiant et prest à compter et
« nombrer, tant à dextre comme à senestre, com-
PANTAGRUEL -q
« bien et de quel cousté plus nous rencontrerions
« de roustisseries roustissantes. Dedans Amiens,
« en moins de chemin quatre fojs, voire troys,
« qu'avons faict en nos contemplations, je vous
(( pourrois monstrer plus de quatorze roustisseries
« antiques et aromatizantes. Je ne sçay quel plai-
« sir avez prins voyans les lions et afriquanes, ainsi
« nommiez vous, ce me semble, ce qu'ilz appellent
« tygres, prés le beffroy, pareillement voyans les
« porcz-espicz et austruches on palais du seigneur
« Philippe Strossy. Par foy, nos fieulx, j'aymeroys
« mieux veoir un bon et gras oyson en broche.
« Ces porphyres, ces marbres, sont beaulx. Je
« n'en diz poinct de mal; mais les darioles d'A-
« miens sont meilleures à mon guoust. Ces statues
« antiques sont bien faictes, je le veulx croire;
« mais, par sainct Ferreol d'Abbeville, les jeunes
« bachelettes de nos pays sont mille foys plus ad-
« venentes. »
— Que signifie, demanda frère Jan, et que
veult dire que tousjours vous trouvez moines en
cuysines, jamais n'y trouvez roys, papes, ne empe-
reurs? — Est-ce, respondit Rhizotome, quelque
vertus latente et propriété specificque absconse de-
dans les marmites et contrehastiers, qui les moines
y attire, comme l'aymant attire à soy le fer. n'y at-
tire empereurs, papes, ne roys? Ou c'est une in-
duction et inclination naturelle aux frocz et ca-
gouUes adhérente, laquelle de soy mené et poulse
8o LIVRE IV, CHAPITRE XI
les bons religieux en cuisine, encores qu'ilz n'eus-
sent élection ne délibération d'y aller? — Il veult
dire, respondit Epistemon, formes suyvantes la ma-
tière. Ainsi les nomme Averrois. — Voyre, voyre,
dist frère Jan.
— Je vous diray, respondit Pantagruel, sans au
problème propousé respondre', car il est un peu
chatouilleux, et à peine y toucheriez vous sans vous
espiner, me soubvient avoir leu que Antigonus,
roy de Macedonie, un jour entrant en la cuisine
de ses tentes et y rencontrant le poète Antagoras,
lequel fricassoit un congre et luy mesme tenoit la
paelle, luy demanda en toute alaigresse : « Homère
« fricassoit il congres lors qu'il descrivoit les
« prouesses de Agamemnon? — Mais, respondit
a Antagoras au roy, estimes tu que Agamemnon,
« lors que telles prouesses faisoit, fust curieux de
« sçavoir si personne en son camp fricassoit con-
<( grès? )) Au roy sembloit indécent que en sa cui-
sine le poète faisoit telle fricassée; le poète luy re-
monstroit que chose trop plus abhorrante estoit
rencontrer le roy en cuisine.
— Je dameray ceste cy, dist Panurge, vous ra-
comptant ce que Breton Villandry respondit un
jour au seigneur duc de Guyse. Leur propous es-
toit de quelque bataille du roy François contre
l'empereur Charles cinquième, en laquelle Breton
estoit guorgiasement armé, mesmement de grefves
et soUeretz asserez , monté aussi à l'advantaige ,
PANTAGRUEL 8l
n'avoit toutes foys esté veu au combat. (( Par ma
« foy, respondit Breton, je y ay esté, facile me
« sera le prouver , voyre en Heu on quel vous
« n'eussiez ausé vous trouver. » Le seigneur duc,
prenant en mal ceste parolle, comme trop brave et
témérairement proférée, et se haulsant de propous,
Breton facilement en grande risée l'appaisa, disant :
« J'estois avecques le baguaige, on quel lieu vostre
« honneur n'eust porté soi cacher, comme je fai-
« sois. »
En ces menuz deviz arrivèrent en leurs navires,
et plus long séjour ne feirent en icelle isle de
Cheli.
CHAPITRE XII
Comment Pantagruel passa Procuration, et de l'es-
trange manière de vivre entre les Chicquanous.
ONTiNUANT nostre routte, au jour sub-
séquent passasmes Procuration, qui
iest ung pays tout chaffouré et bar-
bouillé. Je n'y congneu rien. Là
veismes des procultous et chiquanous, gens à tout
le poil. Hz ne nous invitèrent à boyre ne à manger.
Seulement en longue multiplication de doctes ré-
vérences nous dirent qu'ilz estoient tous à nostre
commendement en payant.
Un de nos truchemens racontoit à Pantagruel
Rabelais. IV. i i
82 LIVRE IV, CHAPITRE XII
comment ce peuple guaignoient leur vie en façon
bien estrange, et en plein diamètre contraire aux
romicoles. A Rome gens infiniz guaingnent leur
vie à empoisonner, à battre et à tuer. Les Chicjua-
nous la guaingnent à estre battuz, de mode que si
par long temps demouroient sans estre battuz, ilz
mourroient de maie faim, eulx, leur^ femmes et en-
fans. « C'est, disoit Panurge, comme ceulx qui,
par le rapport de Cl. Gai., ne peuvent le nerf ca-
verneux vers le cercle aequateur dresser, s'ilz ne
sont tresbien fouettez. Par sainct Thibault, qui
ainsi me fouetteroit me feroit bien, au rebours, des-
arsonner, de par tous les diables, n
« La manière, dist le truchement, est telle : Quand
un moine, prebstre, usurier ou advocat veult mal
à quelque gentilhomme de son pays, il envoyé
vers luy un de ces Chiquanous. Chiquanous le ci-
tera, l'adjournera, le oultragera, le injurira impu-
dentement, suyvant son record et instruction, tant
que le gentilhomme, s'il n'est paralytique de sens
et plus stupide qu'une rane gyrine, sera contrainct
luy donner bastonnades et coups d'espée sus la teste,
ou la belle jarretade, ou mieulx le jecter par les
creneaulx et fenestres de son chasteau. Cela faict,
voylà Chiquanous riche pour quatre moys, comme
si coups de baston feussent ses naïfves moissons.
Car il aura du moine, de l'usurier ou advocat, sa-
laire bien bon, et réparation du gentilhomme au-
culnefois si grande et excessive que le gentilhomme
PANTAGRUEL 83
y perdra tout son avoir, avecques dangier de misé-
rablement pourrir en prison, comme s'il eust frappé
le roy.
— Contre tel inconvénient, dist Panurge, je
sçay un remède tresbon duquel usoit le seigneur
de Basché. — Quel? demanda Pantagruel. — Le
seigneur de Basché, dist Panurge, estoit homme
couraigeux, vertueux, magnanime, chevaleureux. Il
retournant de certaine longue guerre, en laquelle le
duc de Ferrare par l'ayde des François vaillamment
se défendit contre les furies du pape Jules second,
par chascun jour estoit adjourné, cité, chiquané, à
l'appétit et passe temps du gras prieur de Sainct
Louant.
« Un jour, desjeunant avecques ses gens, comme
il estoit humain et débonnaire, manda quérir son
boulangier, nommé Loyré, et sa femme, ensemble
le curé de sa parœce, nommé Oudart, qui le ser-
voit de sommeiller, comme lors estoit la coustume
en France, et leurs dist en présence de ses gen-
tilshommes et aultres domesticques : « Enfans,
« vous voyez en quelle fascherie me jectent jour-
ce nellement ces maraulx Chiquanous; j'en suys là
a résolu que, si ne me y aydez, je délibère aban-
« donner le pays, et prendre le party du soubdan
« à tous les diables. Désormais, quand céans ilz
« viendront, soyez prestz, vous, Loyré, et vostre
« femme , pour vous représenter en ma grande
a salle avecques vos belles robbes nuptiales, comme
84 LIVRE IV, CHAPITRE XII
« si l'on VOUS fîansoit, et comme premièrement
a feustez fîansez. Tenez : voylà cent escuz d'or,
« lesquelz je vous donne pour entretenir vos beaulx
« acoustremens. Vous, Messire Oudart, ne faillez
« y comparoistre en vostre beau supellis et estolle,
« avecques l'eau beniste, comme pour les fianser.
« Vous pareillement, Trudon, ainsi estoit nofhmé
« son tabourineur, soyezy avecques vostres flutte et
« tabour. Les paroUes dictes et la mariée baisée,
« au son du tabour, vous tous baillerez Tun à
« l'aultre du souvenir des nopces, ce sont petitz
« coups de poing. Ce faisans, vous n'en soupperez
« que mieulx. Mais quand ce viendra au Chiqua-
« nous, frappez dessus comme sus seigle verde,
« ne l'espargnez. Tappez, daubez, frappez, je
« vous en prie. Tenez, présentement, je vous
« donne ces jeunes guanteletz de jouste, couvers
« de chevrotin. Donnez luy coups sans compter à
« tors et à travers. Celluy qui mieulx le daubera je
« recongnoistray pour mieulx affectionné. N'ayez
« paour d'en estre reprins en justice, je seray gua-
'( rant pour tous. Telz coups seront donnez en
« riant, scelon la coustume observée en toutes
« fîansailles.
« — Voyre mais , demanda Oudart , à quoy
« congnoistrons nous le Chiquanous ? Car en
« ceste vostre maison journellement abourdent
« gens de toutes pars. — Je y ay donné or-
« dre, respondit Basché. Quand à la porte de
PANTAGRUEL 85
« céans viendra quelque homme, ou à pied, ou
« assez mal monté, ayant un anneau d'argent gros
« et large on poulce, il sera Chiquanous. Le por-
« tier, l'ayant introduict courtoisement, sonnera la
« campanelle. Allors soyez prestz et venez en
« salle jouer la tragicque comédie que vous ay
« expousé. »
<( Ce propre jour, comme Dieu le voulut, arriva
un viel, gros et rouge Chiquanous. Sonnant à la
porte, feut par le portier recongnu à ses gros et
gras ouzeauix, à sa meschante jument, à un sac de
toilie plein d'informations, attaché à sa ceincture,
signamnjent au gros anneau d'argent qu'il avoit on
poulce guausche. Le portier luy feut courtoys, le
introduict honestement, joyeusement sonne la cam-
panelle.
(( Au son d'icelle, Loyré et sa femme se vestirent
de leurs beaulx habillemens, comparurent en la
salle faisans bonne morgue; Oudart se revestit de
supellis et d'estolle, sortant de son office rencontre
Chiquanous, le mené boyre en son office longue-
ment, ce pendent qu'on chaussoit guanteletz de
tous cousiez, et luy dist : «Vous ne poviez à heure
« venir plus oportune. Nostre maistre est en ses
« bonnes : nous ferons tantoust bonne chère ;
« tout ira par escuelles; nous sommes céans de
« nopces; tenez, beuvez, soyez joyeulx. »
« Pendent que Chiquanous beuvoit, Basché ,
voyant en la salle tous ses gens en equippage re-
86 LIVRE IV, CHAPITRE XII
quis, mande quérir Oudart. Oudart vient, portant
l'eaue beniste. Cliiquanous le suyt. Il, entrant en la
salle, n'oublia faire nombre de humbles révérences,
cita Basché : Basché luy feist la plus grande cha-
resse du monde, luy donna un angelot, le priant
assister au contract et fiansailles. Ce que feut faict.
« Sus la fin coups de poing commencèrent sortir
en place. Mais quand ce vint au tour de Chiqua-
nous, ilz le festoierent à grands coups de guante-
letz si bien, qu'il resta tout estourdy et meurty, un
œil poché au beurre noir, huict coustes freussées,
le bréchet enfondré, les omoplates en quatre quar-
tiers, la maschouere inférieure en trois loppins, et
le tout en riant; Dieu sçayt comment Oudart y
operoit, couvrant de la manche de son suppelis le
gros guantelet asseré, fourré d'hermines, car il es-
toit puissant ribault.
« Ainsi retourne à l'isle Bouchard Chiquanous
accoustré à la tigresque, bien toutesfois satisfait et
content du seigneur de Basché, et moyennant le
secours des bons chirurgiens du pays vesquit tant
que vouldrez. Depuis n'en feut parlé. La mémoire
en expira avecques le son des cloches lesquelles
quarrilonnerent à son enterrement. »
PANTAGRUEL
CHAPITRE XIII
Comment, à l'exemple de maistre François Villon,
le seigneur de Basché loue ses gens.
HiQUANOUS, issu du chasteau, et re-
monté sus son esgue orbe, ainsi nom-
, moit il sa jument borgne, Basché soubs
'la treille de son jardin secret manda
quérir sa femme, ses damoiselles, tous ses gens, feist
apporter vin de collation associé d'un nombre de
pastez, de jambons, de fruictz et fromaiges, beut
avecques eulx en grande alaigresse, puys leur dist :
« Maistre François Villon, sus ses vieulx jours,
se retira à S. Maixent en Poictou, soubs la faveur
d'un homme de bien, abbé du dict lieu. Là, pour
donner passetemps au peuple, entreprint faire jouer
la Passion en gestes et languaige poictevin. Les
rolles distribuez, les joueurs recollez, le théâtre
préparé, dist au maire et eschevins que le mystère
pourroit estre prêt à l'issue des foires de Niort;
restoit seulement trouver habillemens aptes aux
personnaiges. Les maire et eschevins y donnèrent
ordre.
« II, pour un vieil paisant habiller qui jouoyt
Dieu le père, requist frère Estienne Tappecoue,
secretain des cordeliers du lieu, luy prester une
chappe et estoUe. Tappecoue le refusa, alléguant
que par leurs statutz provinciaulx estoit rigoureuse-
85 LIVRE IV, CHAPITRE XIII
ment défendu rien bailler ou prester pour les jouans.
Villon replicquoit que le statut seulement concer-
noit farces, mommeries et jeux dissoluz, et qu'ainsi
l'avoit veu practiquer à Bruxelles et ailleurs. Tap-
pecoue, ce non obstant, luy dist péremptoirement
qu'ailleurs se pourveust, si bon luy sembloit, rien
n'esperast de sa sacristie, car rien n'en auroit sans
faulte. Villon feist aux joueurs le rapport en grande
abhomination, adjoustant que de Tappecoue Dieu
feroit vangence et punition exemplaire bien toust.
« Au sabmedy subséquent, Villon eut advertisse-
ment que Tappecoue sus la poultre du couvent,
ainsi nomment ilz une jument non encore saillie,
estoit allé en queste à Sainct Ligaire, et qu'il seroit
de retour sus les deux heures après midy. Adonc-
ques feist la monstre de la Diablerie parmy la ville
et le marché. Ses diables estoient tous cappasson-
nez de peaulx de loups, de veaulx et de béliers,
passementées de testes de moutons, de cornes de
bœufz et de grands havetz de cuisine, ceinctz de
grosses courraies, es quelles pendoient grosses cym-
bales de vaches, et sonnettes de muletz à bruyt
horrificque. Tenoient en main aulcuns bastons noirs
pleins de fuzées, aultres portoient longs tizons allu-
mez, sus les quelz à chacun carrefour jectoient
plenes poingnées de parasine en pouldre, dont sor-
toit feu et fumée terrible.
« Les avoir ainsi conduictz avecques contente-'
ment du peuple et grande frayeur des petitz en-
PANTAGRUEL 89
fans, finalement les mena bancqueter en une cas-
sine hors la porte en laquelle est le chemin de Sainct
Ligaire. Arrivans à la cassine, de loing il apperceut
Tappecoue, qui retournoit de queste, et leur dist
en vers macaronicques :
« Hic est de patria, natus de geiite belistra.
Qui solet antiquo bribas portare bisacco.
« — Par la mort dienne ! dirent adoncques les dia-
« blés, il n'a voulu prester à Dieu le père une paou-
« vre chappe ; faisons luy paour. — C'est bien dict,
« respond Villon, mais cachons nous jusques à ce
« qu'il passe, et chargez vos fuzées et tizons. »
« Tappecoue arrivé au lieu, tous sortirent on
chemin au davant de luy en grand effroy, jectans
feu de tous coustez sus luy et sa poultre, et son-
nans de leurs cymbales, et hurlans en diable : « Hho,
« hho, hho, hho, brrrourrrourrrs, rrrourrrs ! rrrourrrs !
« Hou, hou, hou! Hho, hho, hho! Frère Estienne,
« faisons nous pas bien les diables? »
« La poultre toute effrayée se mist au trot, à
petz, à bonds et au gualot, à ruades, fressurades,
doubles pédales et petarrades, tant qu'elle rua bas
Tappecoue, quoyqu'il se tint à l'aube du bast de
toutes ses forces. Ses estrivieres estoient de chorde;
du cousté hors le montouoir son soulier fenestré
estoit si fort entortillé qui ne le peut oncques tirer.
Ainsi estoit trainé à escorchecul par la poultre, tou-
jours multipliante en ruades contre luy, et four-
12
go LIVRE IV, CHAPITRE XIll
voyante de paour par les hajes, buissons et fossez.
.De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la
cervelle en tomba prés la croix Osanniere, puys les
bras en pièces, l'un çà, l'aultre là, les jambes de
mesmes, puis des boyaulx feist un long carnaige, en
sorte que la poultre au couvent arrivante, de luy ne
portoit que le pied droict et soulier entortillé.
« Villon, voyant advenu ce qu'il avoitpourpensé,
dist à ses diables : « Vous jourrez bien, Messieurs
(( les diables, vous jourrez bien, je vous affie- O
« que vous jourrez bien! Je despite la Diablerie de
« Saulmur, de Doué, de Mommorillon, de Lan-
« grès, de Sainct-Espain, de Angiers, voire, par
« Dieu, de Poictiers, avecques leur parlouoire, en
« cas qu'ilz puissent estre à vous parragonnez. O
« que vous jourrez bien! »
« Ainsi, dist Basché, prevoy je, mes bons amys,
« que vous dorénavant jourrez bien ceste tragicque
« farce, veu que à la première monstre et essay par
« vous a esté Chiquanous tant disertementdaubbé,
« tappé et chatouillé. Praesentement je double à
« vous tous vos guaiges. Vous, m'amie, disoit-il à
« sa femme, faictez vos honneurs comme vouldrez.
« Vous avez en vos mains et conserve touts mes
« thesaurs.
« Quant est de moy, premièrement, je boy à
« vous tous, mes bons amys. Or çà, il est bon et
« frays. Secondement, vous, maistre d'hostel, prenez
« ce bassin d'argent. Je vous le donne. Vous, es-
PANTAGRUEL
« cuiers, prenez ces deux couppes d'argent doré.
« Vos pages de troys moys ne soient fouettez.
« M'amye, donnez leurs mes beaulx plumailz blancs
<( avecques les pampillettes d'or. Messire Oudart,
« je vous donne ce flaccon d'argent. Cestuy aultre
« je donne aux cuisiniers; aux varletz de chambre
« je donne ceste corbeille d'argent; aux palefre-
« niers je donne ceste nasselle d'argent doré; aux
« portiers je donne ces deux assiettes; aux mule-
;( tiers ces dix happesouppes; Trudon, prenez toutes
« ces cuillères d'argent et ce drageouoir; vous,lac-
« quais, prenez ceste grande salliere.
« Servez moy bien, amys, je le recoingnoistray,
« croyans fermement que j'aymeroys mieulx, par la
« vertus Dieu, endurer en guerre cent coups de
« masse sus le heaulme au service de nostre tant bon
« Roy, qu'estre une foys cité par ces mastins
« Chiquanous, pour te passetemps d'un tel gras
« prieur. »
g^ LIVRE IV, CHAPITRE XIV
CHAPITRE XIV
Continuation des Chiquanous daubbez en la maison
de Basché.
UATRE jours après, un aultre jeune,
hault et maigre Chiquanous alla citer
Basché à la requête du gras prieur. A
son arrivée feut soubdain par le por-
tier recongneu, et la campanelle sonnée. Au son
d'icelle tout le peuple du chasteau entendit le mys-
tère.
« Loyré poitrissoit sa paste; sa femme belutoitla
farine; Oudart tenoit son bureau; les gentilz-
hommes jouoient à la paulme. Le seigneur Basché
jouoit au troys cens troys avecques sa femme. Les
damoiselles jouoient aux pingres, les officiers
jouoient à l'impériale, les paiges jouoient à la
mourre à belles chinquenauldes.
«Soubdain feut de tous entendu que Chiquanous
estoit en pays. Lors Oudart se revestir, Loyré et sa
femme prendre leurs beaulx accoustremens, Tru-
don sonner de sa flutte, battre son tabourin, chas-
cun rire, tous se préparer, et guanteletz en avant.
« Basché descend en la basse court. Le Chi-
quanous, le rencontrant, se meist à genoilz davant
luy, le pria ne prendre en mal si, de la part du gras
prieur, il le citoit, remonstra par harangue diserte
comment il estoit personne publicque, serviteur de
PANTAGRUEL 98
moinerie, appariteur de la mitre abbatiale, prest à
en faire aultant pour luy, voyre pour le moindre
de sa maison, la part qu'il luy plairoyt l'emploicter
et commender.
« Vrayement, dist le seigneur, ja ne me citerez
« que premier n'ayez beu de mon bon vin de
« Quinquenays, et n'ayez assisté aux nopces que je
« foys praesentement. Messire Oudart, faictez le
« boyre tresbien et refraischir, puys l'amenez en
« ma salle. Vous soyez le bien venu »
« Chiquanous, bien repeu et abbreuvé, entre
avecques Oudart en salle, en laquelle estoient tous
les personaiges de la farce en ordre et bien déli-
bérez. A son entrée chascun commença soubrire.
Chiquanous rioit par compaignie, quand par Ou-
dart feurent sus les fîansez dictz motz mystérieux,
touchées mains, la mariée baisée, tous aspersez
d'eaue beniste.
« Pendent qu'on apportoit vin et espices, coups
de poing commencèrent trotter. Chiquanous en
donna nombre à Oudart. Oudart soubs son supel-
lis avoit son guantelet caché ; il s'en chausse comme
d'une mitaine, et de daubber Chiquanous, et de
drapper Chiquanous, et coups de jeunes guanteletz
de tous coustez pleuvoir sus Chiquanous. « Des
« nopces, disoient ilz, des nopces, des nopces vous
« en soubvieine. » Il feut si bien acoustré que le
sang luy sortoit par la bouche, par le nez, par les
aureilles, par les œilz. Au demourant courbatu.
94
LIVRE IV, CHAPITRE XIV
espaultré, et froissé teste, nucqiie, dours, poictrine,
•braz et tout. Croyez qu'en Avignon on temps de
carneval les bacheliers oncques ne jouèrent à la
raphe plus mélodieusement que feut joué sus Chi-
quanous. En fin il tombe par terre. On luy jecta
force vin sus la face ; on luj attacha à la manche
de son pourpoinct belle livrée de jaulne et verd, et
le mist on sus son cheval morveulx. Entrant en l'isle
Bouchard, ne sçay s'il feut bien pensé et traicté,
tant de sa femme comme des myres du pays. De-
puis n'en feut plus parlé.
« Au lendemain cas pareil advint, pource qu'on
sac et gibbessiere du maigre Chiquanous n'avoit
esté trouvé son exploict. De par le gras prieur feut
nouveau Chiquanous envoyé citer le seigneur Bas-
ché, avecques deux records pour sa sceureté.
a Le portier, sonnant la campanelle, resjouyt
toute la famille, entendens que Chiquanous estoit
là. Basché estoit à table, dipnant avecques safemme
et gentilzhommes. Il mande quérir Chiquanous, le
feist asseoir prés de soy, les records prés les da-
moiselles, et dipnerent tresbien et joyeusement.
c( Sus le dessert, Chiquanous se levé de table,
prassens et oyans les records, cite Basché; Basché
gracieusement luy demande copie de sa commis-
sion ; elle estoit ja preste. Il prend acte de son ex-
ploict. A Chiquanous et ses records feurent quatre
escuz au soleil donnez. Chascun s'estoit retiré pour
la farce. Trudon commence sonner du tabourin.
PANTAGRUEL gS
Basché prie Chiquanous assister aux fiansailles d'un
sien officier, et en recepvoir le contract, bien le
payant et contentent. Chiquanous feut courtoys,
desguainna son escriptoire, eut papier prompte-
ment, ses records prés de luy. Loyré rentre en salle
par une porte, sa femme avecques les damoiselles
par aultre, en accoustrements nuptiaulx. Oudart,
revestu sacerdotalement, les prend par les mains,
les interroge de leurs vouloirs, leurs donne sa
bénédiction, sans espargne d'eaue beniste. Le con-
tract est passé et minuté. D'un cousté sont appor-
tez vin et espices, de l'aultre livrée à tas, blanc et
tanné, de l'aultre sont produictz guanteletz secrè-
tement. »
CHAPITRE XV
Comment par Chiquanous sont renouvelées les
antiques coustumes des fiansailles.
jHiQUANOUS, avoir degouzillé une
grande tasse de vin breton , dist au
Seigneur: «Monsieur, comment l'en-
« tendez vous? L'on ne baille poinct
« icy des nopces? Sainsambreguoy, toutes bonnes
« coutumes se perdent. Aussi ne trouve l'on plus
« de lièvres au giste. Il n'est plus d'amys. Voyez
« comment en plusieurs ecclises l'on a desemparé
« les antiques beuvettesdesbenoists saincts OO de
96 s LIVRE IV, CHAPITRE XV
(( Noël ! Le monde ne faict plus que resver. Il ap-
te proche de sa fin. Or tenez : Des nopces, des
« nopces, des nopces ! »
« Ce disant, frappoit sus Basché et sa femme, après
sus les damoiselles et sus Oudart. Adoncques fei-
rent guanteletz leur exploict, si que à Chiquanous
feut rompue la teste en neuf endroictz. A un des
records feut le bras droict defaucillé, à l'aultre feut
démanchée la mandibule supérieure, de mode qu'elle
luy couvroit le menton à demy , avecques denuda-
tion de la luette, et perte insigne des dents mola-
res, masticatoires et canines. Au son du tabourin
changeant son intonation feurent guantelets mussez^
sans estre aulcunement apperceuz, et confictures
multipliées de nouveau, avecques liesse nouvelle,
beuvans les bons compaignons uns aux aultres, et
tous à Chiquanous et ses records; Oudart renioil
et despitoit les nopces, alléguant qu'un des records
luy avoit desincornifistibulé toute l'aultre espaule.
Ce non obstant, beuvoit à luy joyeusement. Le re-
cords demandibulé joingnoit les mains, et tacite-
ment luidemandoit pardon, car parler ne povoitil.
« Loyré se plaignoit de ce que le records debradé
luy avoit donné si grand coup de poing sur l'aultre
coubte qu'il en estoit devenu tout esperruquanclu-
zelubelouzerirelu du talon. « Mais, disoit Trudon,
« cachant l'œil guausche avecques son mous-
« chouoir, et monstrant son tabourin défoncé d'un
a coustc , quel mal leur avoys je faict? Il ne leurs
PANTAGRUEL
97
« a suffis m'avoir ainsi lourdement morrambou-
« zevezengouzequoquemorguatasacbacguevezine-
« maffressé monpaouvre œil, d'abondant ilz m'ont
u défoncé mon tabourin. Tabourins à nopces sont
<( ordinairement battuz, tabourineurs bien festoyez,
« battuz jamais. Le diable s'en puisse coyffer ! —
« Frère, luy dist Chiquanous manchot, je te don-
ce neray unes belles, grandes, vieilles lettres royaulx,
« que j'ay icy en mon baudrier, pour repetasser
« ton tabourin, et pour prier Dieu pardonne nous.
« Par Nostre Dame de Rivière la belle Dame, je
VI je n'y pensoys en mal. »
« Un des escuyers, chopant et boytant, contre-
faisoit le bon et noble seigneur de la Roche-Posay.
Il s'adressa au records, embavieré de machoueres,
et luy dist : « Estez vous des frappins, des frap-
y peurs, ou des frappars? Ne vous suffisoit nous
« avoir ainsi morcrocassebezassevezassegrigueli-
« guoscopapopondrillé tous les membres supérieurs à
(' grands coups de bobelin, sans nous donner telz
K morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoque -
'< lurintimpanemens sus les grefves à belles poinc-
« tes de houzeaulx? Appellez-vous cela jeu de jeu-
« nesse? Par Dieu, jeu n'est ce. » Le records, joi-
gnant les mains, sembloit luy en requérir pardon,
marmonnant de la langue : « Mon, mon, monvre-
« Ion, von, von », comme un marmot.
« La nouvelle mariée, pleurante rioyt, riante
pleuroit, de ce que Chiquanous ne s'estoit contenté
Rabelais. IV. lî
^8 LIVRE IV, CHAPITRE XV
la daubbant sans choys ne élection des membres,
mais l'avoir lourdement deschevelée, d'abondant
luy avoit trepignemampenillorifrizonoufressuré les
parties honteuses en trahison.
« Le diable, dist Basché, y ayt part! Il estoit
« bien nécessaire que monsieur le Roy (ainsi se
(( nomment Chiquanous) me daubbast ainsi ma
« bonne femme d'eschine. Je ne luy en veulx mal
« toutesfoys. Ce sont petites charesses nuptiales.
« Mais je apperçoy clerement qu'il m'a cité en ange
« et daubbé en diable. Il tient je ne sçay quoy du
« frère Frappart. Je boy à luy de bien bon cœur
« et à vous aussi, messieurs les records. — Mais,
« disoit sa femme, à quel propous, et sus quelle
« querelle, m'a il tant et trestant festoyé à grands
« coups de poing? Le diantre l'emport, si je le
« veubc. Je ne le veulx pas pourtant, ma Dia. Mais
« je diray cela de luy, qu'il a les plus dures oinces
« qu'oncques je sentis sus mes espauUes. »
<( Le maistre d'hostel tenoit son braz guausche
en escharpe, comme tout morquaquoquassé : « Le
« diable, dist-il, me feist bien assister à ces nopces.
« J'en ay, par la vertus Dieu, tous les braz engou-
« levezinemassez. Appeliez vous cecy fiansailles ?
« Je les appelle fîantailles de merde. C'est, par
« Dieu, le naïf bancquet des Lapithes, descriptpar
« le philosophe samosatoys. »
« Chiquanous ne parloitplus. Les records s'excu-
sèrent, qu'en daubbant ainsi n'avoient eu maligne
PANTAGRUEL
99
volunté, et que pour l'amour de Dieu on leurs par-
donnas!. Ainsi départent. Ademye lieue de là Chi-
quanous se trouva un peu mal. Les records arrivent
à l'isle Bouchard, disant publicquement que ja-
mais n'avoient veu plus homme de bien que le sei-
gneur de Basché, ne maison plus honorable que la
sienne. Ensemble que jamais n'avoient esté à telles
nopces. Mais toute la faulte venoit d'eulx, qui
avoient commencé la frapperie. Et vesquirent en-
cores ne sçay quants jours après.
« De là en hors feut tenu comme chose certaine
que l'argent de Basché plus estoit aux Chiquanous
et records pestilent, mortel et pernicieux que n'es-
toit jadis l'or de Tholose et le cheval Sejan à ceulx
qui le possédèrent. Depuys feut ledict seigneur en
repos et les nopces de Basché en proverbe com-
mun. »
CHAPITRE XVI
Comment par frère Jan est faict essay du naturel
des CIncquanous.
■ESTE narration, dist Pantagruel, sem- ,
bleroit joyeuse, ne feust que davani
É nos œilz fault lacraincte de Dieucon-
^M tinuellement avoir. — Meilleure, dist
Epistemon, seroit, si la pluie de ces jeunes guan-
teletz feust sus le gras prieur tombée. Il dependoit
lOO LIVRE IV, CHAPITRE XVI
pour son passetemps argent, part à fascher Basché,
part à veoir ses Chiquanous daubbez. Coups de
poing eussent aptement atouré sa teste rase, at-
tendue l'énorme concussion que voyons huy entre
ces juges pedanées soubs l'orme. En quoj offen-
soient ces paouvres diables Chiquanous?
— Il me soubvient, dist Pantagruel, à ce pro-
pous, d'un antique gentilhome romain, nomme
L. Neratius. Il estoit de noble famille et riche en
son temps ; mais en luy estoit ceste tyrannique
complexion que, issant de son palais, il faisoit em-
plir les gibbessières de ses varletz d'or et d'argeni
monnoyé, et, rencontrant par les rues quelques
mignons braguars et mieulx en poinct, sans d'i-
ceulx estre aulcunement offensé, par guayeté de
cœur leurs donnoit de grands coups de poing en
face. Soubdain après, pour lesappaiseretempescher
de non soy complaindre en justice, leurs departoit
de son argent tant qu'il les rendoit contens et sa-
tisfaictz, scelon l'ordonnance d'une loy des Douze
Tables. Ainsi despendoit son revenu battant les gens
au pris de son argent.
— Par la sacre botte de sainct Benoist, dist
frère Jan, présentement j'en sçauray la vérité. »
Adoncqucs descend en terre, mist la main à son
escarcelle, et en tira vingt escuz au soleil. Puys
dist à haulte voix en présence et audience d'une
grande tourbe du peuple Chiquanourroys : « Qui
veult guaingner vingt escuz d'or pour estre battu en
PANTAGRUEL lOI
diable? — lo, io, io, respondirent tous. Vous nous
affolerez de coups, Monsieur, cela est sceur; mais
il y a beau guaing. » Et tous accouroient à la
fouUe, à qui seroit premier en date, pour estre tant
précieusement battu. Frère Jan de toute la trouppe
choysit un Chicpjanous à rouge muzeau, lequel on
poulse de la dextre portoit un gros et large anneau
d'argent, en la palle du quel estoit enchâssée une
bien grande crapauldine.
L'ayant choysi, je veidz que tout ce peuple mur-
muroit, et entendiz un grand, jeune et maisgre
Chiquanous habile et bon clerc, et, comme estoit
le bruyt commun, honeste homme en court d'ec-
clise, soy complaignant et murmurant de ce que le
Rouge-Muzeau leur oustoit toutes practicques ; et
que, si en tout le territoire n'estoit que trente
coups de baston à guaingner, il en emboursoit tous
jours vingt huict et demy. Mais tous ces complainctz
et murmures ne procedoient que d'envie.
Frère Jan daubba tant et trestant Rouge-Mu-
zeau, dours et ventre, braz et jambes, teste et tout,
à grands coups de baston, que je le cuydois mort
assommé. Puys luy bailla les vingt escuz. Et mon
villain debout, ayse comme un roy ou deux. Les
aultres disoient à frère Jan : « Monsieur frère dia-
ble, s'il vous plaist encores quelques uns battre pour
moins d'argent, nous sommes tous à vous, Mon-
sieur le diable. Nous sommes trestous à vous, sacs,
papiers, plumes et tout. »
102 LIVRE IV, CHAPITRE XVI
Rouge-Muzeau s'escria contre eulx, disant à
haulte voix : « Feston diene, guallefietieis, venez
VOUS sus mon marché ? Me voulez vous houster et
seduyre mes chalans? Je vous cite par davant l'Of-
ficial à huyctaine mirelaridaine. Je vous chiquane-
ray en diable de Vauverd. » Puys, se tournant vers
frère Jan, à face riante et joyeuse luy dist : « Ré-
vérend père en diable, Monsieur, si m'avez trouvé
bonne robbe, et vous plaist encores en me battant
vous esbattre, je me contenteray de la moitié, de
juste pris. Ne m'espargnez, je vous en prie. Je
suys tout et trestout à vous, Monsieur le diable,
teste, poulmon, boyaulx et tout. Je vous le diz à
bonne chère. » Frère Jan interrompit son propous,
et se destourna aultre part.
Les aultres Chiquanous se retiroient vers Pa-
nurge, Epistemon, Gymnaste et aultres, les sup-
plians dévotement estre par eulx à quelque petit
pris battuz, aultrement estoient en dangier de bien
longuement jeusner. Mais nul n'y voulut entendre.
Depuys, cherchans eaue fraische pour la chorme
des naufz, rencontrasmes deux vieilles Chiquanour-
res du lieu, lesquelles ensemble misérablement
pleuroient et lamentoient. Pantagruel estoit resté
en sa nauf, et ja faisoit sonner la retraicte. Nous,
doubtans qu'elles feussent parentes du Chiquanous
qui avoit eu bastonnades, interrogions les causes de
telle doleance. Elles respondirent que de pleurer
avoient cause bien équitable, veu qu'à heure pre-
PANTAGRUEL lOD
sente l'on avoit au gibbet baillé le moine par le
cou! aux deux plus gens de bien qui feussent en
tout Chiquanourroys.
« Mes paiges, dist Gymnaste, baillent le moine
par les pieds à leurs compaignons dormars. Bailler
le moine par le coul seroit pendre et estrangler la
personne. — Voire, voire, dist frère Jan, vous en
parlez comme sainct Jan de la Palisse. »
Interrogées sus les causes de cestuy pendaige,
respondirent qu'ilz avoient desrobé les ferremens
de la messe et les avoient mussez soubs le manche
de la paroece. « Voylà, dist Epistemon, parlé en
terrible allégorie. »
CHAPITRE XVII
Comment Pantagruel passa les isles de Thohu et
Bohu, et de l'esirange mort de Bringuenardles,
avalleur de moulins à vent.
E mesme jour passa Pantagruel les
deux isles de Thohu et Bohu, es quel-
les ne trouvasmes que frire. Bringue-
narilles le grand géant avoit toutes les
paelles, paellons, chauldrons, coquasses, lichefretes
et marmites du pays avallé, en faulte de moulins
à vent, desquelz ordinairement il se paissoit, dont
estoit advenu que, peu davant le jour, sus l'heure
de sa digestion, il estoit en griefve maladie tombé.
104 LIVRE IV, CHAPITRE XVII
par certaine crudité d'estomach causée de ce, comme
disoient les medicins, que la vertus concoctrice de
son estomach, apte naturellement à moulins à vent
tous brandifz digérer, n'avoit peu à perfection con-
sommer les paelles et coquasses; les chauldrons et
marmites avoit assez bien digéré, comme disoient
congnoistre aux hypostases et eneoremes de quatre
bussars de urine qu'il avoit à ce matin en deux
foys rendue.
Pour le secourir, usèrent de divers remèdes sce-
lon l'art. Mais le malfeut plus fort que les remèdes,
et estoit le noble Bringuenarilles à cestuy matin
trespassé, en façon tant estrange que plus esbahir
ne vous fault de la mort de yEschylus, lequel,
comme luy eust fatalement esté par les vaticinateurs
predict qu'en certain jour il mourroit par ruine de
quelque chose qui tomberoit sus luy, iceluy jour
destiné s'estoit de la ville, de toutes les maisons,
arbres, rochiers et aultres choses esloingné, qui tom-
ber peuvent et nuyre par leur ruine. Et demoura
on mylieu d'une grande praerie, soy commettant
en la foy du ciel libre et patent, en sceureté bien
asseurée, comme luy sembloit, si non vrayemenl
que le ciel tombast, ce que croyoit estre impossible.
Toutes foys on dict que les allouettes grandement
redoubtent la ruine des cieulx, car, les cieulx tom-
bans, toutes seroient prinses.
Aussi la redoubtoient jadis les Celtes voisins
du Rhin, ce sont nobles, vaillans, chevaleureux,
PANTAGRUEL Io5
bellicqueux et triumphans François, les quelz, inter-
rogez par Alexandre le Grand quelle chose plus en
ce monde craignoient, espérant bien que de luy
seul feroient exception, en contemplation de ses
grandes prouesses, victoires, conquestes et trium-
phes, respondirent rien ne craindre si non que le
ciel tombast, non toutes fojs faire refus d'entrer en
ligue, confédération et amitié avecques un si preux
et magnanime roy, si vous croyez Strabo, Ub. j,
et Arrian, Ub. i. Plutarche aussi, on livre qu'il a
faict De la face qui apparoisi on corps de la Lune,
allègue un nommé Phenace, lequel grandement
craignoit que la lune tombast en terre, et avoit
commisération et pitié de ceulx qui habitent soubs
icelle, comme sont les ^tiophienset Taprobaniens,
si une tant grande masse tomboit sus eulx. Du ciel
et de la terre avoit paour semblable, s'ilz n'estoient
deuement fulciz et appuyez sus les colunnes de
Atlas, comme estoit l'opinion des anciens, scelon
le tesmoingnage de Aristoteles, Ub. 6 Metaphys.
iEschylus, ce non obstant, par ruine feut tué
et cheute d'une caqueroUe de tortue, la quelle, d'en-
tre les gryphes d'une aigle haulte en l'air tombant
sus sa teste, luy fendit la cervelle.
Plus, de Anacreon, poète, lequel mourut e-^tran-
glé d'un pépin de raisin. Plus, de Fabius, prêteur
romain, lequel mourut suffoqué d'un poil de chie-
vre, mangeant une esculée de laict. Plus, de cel-
luy honteux lequel, par retenir son vent, et default
'4
Io6 LIVRE IV, CHAPITRE XVII
de peter un meschant coup, subitement mourut
en la présence de Claudius, empereur romain. Plus,
de celluy qui à Rome est en la voye Flaminie en-
terré, lequel en son epitaphe se complainct estre
mort par estre mords d'une chatte on petit doigt.
Plus, de Q^ Lecanius Bassus, qui subitement mou-
rut d'une tant petite poincture de aiguille on
poulce de la main guausche qu'à poine la povoit on
veoir.
Plus, de Quenelault, medicin normant, lequel
subitement à Monspellier trespassa par de biés
s'estre avecques un trancheplume tiré un ciron de la
main. Plus, de Philomenes, auquel son varlet pour
l'entrée de dipner ayant apresté des figues nouvel-
les, pendent le temps qu'il alla au vin , un asne
couillart esguaré estoit entré on logis, et les figues
apposées mangeoit religieusement. Philomenes sur-
venent, et curieusement contemplant la grâce de
l'asne sycophage, dist au varlet, qui estoit de re-
tour : « Raison veult, puys qu'à ce dévot asne as
les figues abandonné, que pour boire tu luy pro-
duise de ce bon vin que as apporté. » Ces parolles
dictes, entra en si excessive gayeté d'esperit, et
s'esclata de rire tant énormément, continuement,
que l'exercice de la râtelle luy tollut toute respira-
tion, et subitement mourut.
Plus, de Spurius Saufeius, lequel mourut humant
un œuf mollet à l'issue du baing. Plus, de ceiluy
lequel, dist Bocace, estre soubdainement mort par
PANTAGRUEL 107
s'escurer les dens d'un brin de saulge. Plus, de
Philippot Placut, lequel, estant sain et dru, subite-
ment mourut en payant une vieille depte, sans aul-
tre précédente maladie. Plus, de Zeusis lepainctre,
lequel subitement mourut à force de rire, considé-
rant le minoys et pourtrait d'une vieille par luy re-
présentée en paincture.
Plus, de mil aultres qu'on vous die, feust Verrius,
feust Pline, feust Valere, feust Baptiste Fulgose,
feust Bacabery l'aisné. Le bon Bringuenarilles, hé-
las! mourut estranglé, mangeant un coing de beurre
frays à la gueule d'un four chauld, par l'ordonnance
des medicins.
Là d'abondant nous feut dict que le roy de Cul-
lan en Bohu avoit deffaict les satrapes du roy
Mechloth, et mis à sac les forteresses de Belima.
Depuys, passasmes les isles de Nargues etZargues,
aussi les isles de Teleniabin et Geneliabin, bien
belles et fructueuses en matière de clysteres. Les
isles aussi de (£iii^ et (S'uig, des quelles par avant
estoit advenue l'estafillade au Langrauff d'Esse.
Io8 LIVRE IV, CHAPITRE XV III
CHAPITRE XVIII
Comment Pantagruel évada une forte tempeste
en mer.
u lendemain rencontrasmes à poge
^neuf orques chargées de moines, ja-
cobins, jésuites, cappussins, hermites,
laugustins, bernardins, celestins, thea-
tins, egnatins, amadeans, cordeliers, carmes, mini-
mes et aultres sainctz religieux, les quelz alloient
au concile de Cheîil pour grabeler les articles de la
foy contre les nouveaux heereticques.
Les voyant, Panurge entra en excès de joye,
comme asceuré d'avoir toute bonne fortune pour
celluy jour et aultres subsequensen long ordre. Et,
ayant courtoisement salué les beatz pères, et re-
commendé le [salut de son ame à leurs dévotes
prières et menuz suffraiges , feist jecter en leurs
naufz soixante et dix-huict douzaines de jambons,
nombre de caviatz, dizaines de cervelatz, centaines
de boutargues et deux mille beaulx angelotz pour
les âmes des trespassez.
Pantagruel restoit tout pensif et melancholicque.
Frère Jan l'apperceut, et demandoit dont luy ve-
noit telle fascherie non acoustumée, quand le pilot,
consyderant les voltigemens du peneau sus la
pouppe, et prevoiant un tyrannicque grain et foi-
tunal nouveau, commenda tous estre à l'iierte, tant
PANTAGRUEL 109
nauchiers, fadrins et mousses, que nous aultres
voyagiers; feist mettre voiles bas, mejane, contre-
mejane, triou, maistralle, epagon, civadiere; feit
caller les boulingues, trinquet de prore et trinquet
de gabie, descendre le grand artemon, et de toutes
les antemnes ne rester que les grizelles et cous-
tieres.
Soubdain la mer commença s'enfler et tumultuer
du bas abysme, les fortes vagues batre les flans de
nos vaisseaulx, le maistral, accompaigné d'un cole
effréné, de noires gruppades, de terribles sions, de
mortelles bourrasques, sifflera travers nos antemnes.
Le ciel tonner du hault, fouldrojer, esclairer, plu-
voir, gresler, l'air perdre sa transparence, devenir
opacque, ténébreux et obscurcy, si que aultre lu-
mière ne nous apparoissoit que des fouldres, es-
claires et infractions des flambantes nuées; les cate-
gides, thielles, lelapes et presteres enflamber tout
au tour de nous par lespsoloentes, arges, elicies et
aultres ejaculations etherées ; nosaspectz tous estre
dissipez et perturbez, les horrificques typhones sus-
pendre les montueuses vagues du courrant. Croyez
que ce nous sembloit estre l'antique Chaos, on quel
estoient feu, air, mer, terre, tous les elemens en
refraictaire confusion.
Panurge, ayant du contenu en son estomach bien
repeu les poissons scatophages, restoit acropy sus
le tillac ; tout affligé, tout meshaigné et à demy mort,
invocqua tous les benoistz saincts et sainctes à son
IlO LIVRE IV, CHAPITRE XVIIl
ayde, protesta de soy confesser en temps et lieu,
puys s'escria en grand effroj, disant : « Maigordome,
hau, mon amy, mon père, mon oncle, produizez un
peu de salle; nous ne boirons tantoust que trop, à
ce que je voy. A petit manger bien boire, sera dé-
sormais ma devise. Pleust à Dieu et à la benoiste,
digne et sacrée Vierge, que maintenant, je diz tout
à ceste heure, je feusse en terre ferme bien à mon
aise!
« O que troys et quatre foys heureulx sont ceulx
qui plantent chous ! O Parces, que ne me fillastez
vous pour planteur de chous ! O cjue petit est le
nombre de ceulx à qui Juppiter a telle faveur porté,
qu'il les a destinez à planter chous ! Car ilz ont
tousjours en terre un pied , l'aultre n'en est pas
loing. Dispute de félicité et bien souverain qui
vouldra, mais quiconques plante chous est preesen-
tement par mon décret declairé bien heureux, à trop
meilleure raison que Pyrrhon, estant en pareil dan-
gier que nous sommes, et voyant un pourceau prés
le rivaige qui mangeoit de l'orge espandu, le de-
claira bien heureux en deux qualitez, sçavoir est
qu'il avoit orge à foison, et d'abondant estoit en
terre. Ha ! pour manoir deifîcque et seigneurial il
n'est que le plancher des vaches!
« Ceste vague nous emportera. Dieu servateur !
O mes amys! un peu de vinaigre! Je tressue de
grand ahan! Zalas! les velles sont rompues, le pro-
denou est en pièces, les cosses esclatent, l'arbre
P ANTAGRUEL I l l
du hault de la guatte plonge en mer, la carine est
au soleil, nos gumenes sont presque tous rouptz.
Zaias, Zalas! où sont nos boulingues? Tout est
frelore, bigoth. Nostre trinquet est avau l'eaue.
Zalas 1 à qui appartiendra ce briz ! Amys, prestez
moy icy darriere une de ces rambades. Enfans,
vostre landrivel est tombé. Helas! ne abandonnez
l'orgeau, ne aussi le tirados. Je oy l'aignevillot fré-
mir. Est-il cassé? Pour Dieu, saulvons la brague,
du fernel ne vous souciez. Bebebe bous bous,
bous!
« Voyez à la calamité de vostre boussole, de
grâce, maistre Astrophile, dont nous vient ce for-
tunal? Par ma foy ! j'ay belle paour. Bou bou bou,
bous bous! C'est faict de moy, je me conchie de
mal raige de paour. Bou boubou bou! Otto, to
to to to, ti! Otto to to to to, ti ! Bou bou bou,
ou ou ou bou bou, bous bous! Je naye, je naye,
je meurs! Bonnes gens, je naye! »
LIVRE IV, CHAPITRE XIX
CHAPITRE XIX
Quelles contenences eurent Panurgc et frère Jan
durant la tcmpesle.
ANTAGRUEL, préalablement avoir im-
ploré l'ayde du grand DieuServateur,
et faicte oraison publicque en fervente
dévotion, par l'advis du pilot tenoit
l'arbre fort et ferme; frère Jan s'estoit mis en
pourpoinct pour secourir les nauchiers. Aussi es-
toient Epistemon, Ponocrates et les aultres.
Panurge restoit de cul sus le tillac, pleurant et
lamentant. Frère Jan l'apperceut, passant sus la
coursie, et luy dist :
<( Par Dieu, Panurge le veau, Panurge le pleu-
rart, Panurge le criart, tu feroys beaucoup mieulx
nous aydant icy que là pleurant comme une vache,
assis sus tes couillons comme un magot. — Be be
be bous bous bous ! respondit Panurge, frère Jan,
mon amy, mon bon père, je naye, je naye, mon
amy, je naye. C'est faict de moy, mon père spiri-
tuel, mon amy, c'en est faict. Vostre bragmart ne
m'en sçauroit saulver. Zalas, zalas ! nous sommes
au dessus de Ela, hors toute la gamme. Be be be
bous bous! Zalas! A ceste heure sommes nous au
dessoubs de Gama ut! Je naye! Ha! mon père,
mon oncle, mon tout, l'eau est entrée en mes sou-
PANTAGRUEL Il3
liers par le collet. Bous, bous, bous, paisch, hu,
hu,hu,ha,ha,ha, ha, ha, je nayelZalas, zalas! hu,hu,
hu, hu, hu, hu! Be, be, bous, bous, bo, bous, bo,bous,
ho, ho, ho, ho, ho! Zalas, zalas! A ceste heure
foys bien à poinct l'arbre forchu, les pieds à mont,
la teste en bas. Pleust à Dieu que pra^sentement je
feusse dedans la orque des bons et beatz pères con-
cilipetes les quelz ce malin nous rencontrasmes,
tant devotz, tant gras, tant joyeulx, tant douilletz
et de bonne grâce! Holos , holos, holos! Zalas,
zalas! ceste vague de tous les diables — mea culpa,
Deus, — je diz ceste vague de Dieu enfondrera
nostre nauf. Zalas! frère Jan, mon père, mon amy,
confession ! Me voyez cy à genoulx. Confiteor,
vostre saincte bénédiction!
— Vien, pendu au diable, dist frère Jan, icy
nous ayder, de par trente légions de diables, vien !
Viendra il? — Ne jurons poinct, dit Panurge, mon
père, mon amy, pour ceste heure. Demain tant que
vouldrez. Holos, holos! Zalas! nostre nauf prent
eau, je naye. Zalas, zalas! Be, be, be be be bous,
bous, bous, bous ! Or sommes nous au fond. Zalas,
zalas! Je donne dixhuict cent mille escuz de in-
trade à qui me mettra en terre tout foireux et tout
breneux comme je suys, si oncques home feut en
ma patrie de bien. Confiteor. Zalas! un petit mot
de testament, ou codicille pour le moins.
— Mille diables, dist frère Jan, saultent on corps
de ce coqu! Vertus Dieu! parle tu de testament à
Rabelais. IV. i5
114 LIVRE IV, CHAPITRE XIX
ceste heure que sommes en dangier, et qu'il nous
.convient évertuer, ou jamais plus? Viendras tu, ho
diable? Comité, mon mignon. O le gentil algousan !
Deçà, Gymnaste, icy sus l'estanterol. Nous sommes,
par la vertus Dieu, troussez à ce coup. Voylà nostre
phanal extainct. Cecy s'en va à tous les millions de
diables. — Zalas, zalas ! dist Panurge, zalas! bou,
bou, bou, bous. Zalas, zalas! estoit ce icy que de
périr nous estoit prsedestinez? Holos ! bonnes gens,
je naye, je meurs. Consummatum est. C'est faict de
moy. — Magna, gna, gna, dist frère Jan. Fy! qu'il
est laid, le pleurart de merde! Mousse, ho ! de par
tous les diables, guarde l'escantoula. T'es tu blessé?
Vertus Dieu! Atache à l'un des bitous. Icy, de là,
de par le diable, hay ! Ainsi, mon enfant.
— Ha, frère Jan, dist Panurge, mon père spiri-
tuel, mon amy, ne jurons poinct. Vous péchez.
Zalas, zalas ! Bebebebous, bous, bous! je naye, je
meurs, mes amys. Je pardonne à tout le monde.
Adieu, In manus. Bous, bous, bouououous! Sainct
Michel d'Aure, sainct Nicolas, à ceste foys, et ja-
mais plus! Je vous foys ici bon veu, et à nostre
Seigneur, que si ce coup m'estez aydant, j'entends
que me mettez en terre hors ce dangier icy, je vous
edifieray une belle grande petite chappelle, ou deux,
Entre Quandé et Monssoreau,
Et n'y paistra vache ne veau.
« Zalas, zalas ! il m'en est entré en la bouche plus
PANTAGRUEL
ii5
de dix huict seillaulx ou deux. Bous, bous, bous,
bous. Qu'elle est amere et sallée !
— Par la vertus, dist frère Jan, du sang, de la
chair, du ventre, de la teste, si encores je te oy
pioller, coqu au diable, je te gualleray en loup
marin! Vertus Dieu, que ne lejectons nous au fond
de la mer? Hespaillier, ho! gentil compaignon,
ainsi, mon amy! Tenez bien lassus. Vrayement,
voicy bien esclairé et bien tonné ! Je croy que tous
les diables sont deschainez au jourd'huy, ou que
Proserpine est en travail d'enfant. Tous les diables
dansent aux sonnettes. »
CHAPITRE XX
Comment les nauchiers abandonnent les navires
au fort de la tempeste.
|wA, dist Panurge, vous péchez, frère
«jJan, mon amy ancien. Ancien, dis je,
'car de prtesent je suys nul, vous estes
'nul. Il me fasche le vous dire. Car je
croy que ainsi jurer face grand bien à la râtelle,
comme à un fendeur de boys faict grand soulaige-
ment celluy qui à chascun coup prés de luy crie :
Han! à haulte voix, et comme un joueur de quilles
est mirifîcquement soulaigé quand il n'a jecté la
bouUe droict, si quelque home d'esprit prés de luy
panche et contourne la teste et le corps à demy du
Il6 LIVRE ]V, CHAPITRE XX
cousté auquel la bouUe aultrement bien jectée eust
'faict rencontre de quilles. Toutes foys vous péchez,
mon amy doulx.
« Mais, si prœsentement nous mangeons quelque
espèce de cabirotades, serions nous en sceureté de
cestuy oraige? J'ay leu que sus mer en temps de
tempeste jamais n'avoient paour, tous jours estoient
en sceureté les ministres des dieux Cabires tant cé-
lébrez par Orphée, Apollonius, Pherecydes, Strabo,
Pausanias, Hérodote.
— Il radote, dist frère Jan, lepaouvre diable. A
mille et millions et centaines de millions de diables
soyt le coqu cornard au diable ! Ayde nous icy,
hau tigre! Viendra il? Icy à orche. Teste Dieu
plene de reliques ! quelle patenostre de cinge est
ce que tu marmottez là entre les dens? Ce diable
de fol marin est cause de la tempeste, et il seul ne
ayde à la chorme. Par Dieu, si je voys là, je vous
chastieray en diable tempestatif. Icy, fadrin, mon
mignon; tiens bien, que jeyface un nou gregeoys.
O le gentil mousse ! Pleust à Dieu que tu feussez
abbé de Talemouze, et celluy qui de praesent Test
feust guardian du CrouUay !
« Ponocrates, mon frère, vous blesserez là. Epis-
temon, guardez vous de la jalousie, je y ay veu
tomber un coup de fouldrc. — Inse. — C'est bien
dict. — Inse, inse, insc. Vieigne esquif. Inse. —
Vertus Dieu, qu'est-ce là? le cap est en pièces.
Tonnez, diables, petez, rottez, fiantez ! Bren pour
PANTAGRUEL I I 7
!a vague' Elle a, par la vertus Dieu, failly à m'em-
porter soubs le courant. Je croy que tous les millions
de diables tiennent icy leur chapitre provincial, ou
briguent pour élection de nouveau recteur. Orche !
C'est bien dict. Guare là caveche ! Hau, mousse,
lie par le diable, hay! Orche, orche !
— Bebebebous, bous, bous, dist Panurge, bous,
bous, bous, bebe, be, bou, bous, je naye. Je nevoy
ne ciel ne terre. Zalas, zalas ! De quatre elemens
ne nous reste icy que feu et eau. Bouboubous, bous,
bous! Pleust à la digne vertus de Dieu que à heure
présente je feusse dedans le clos de Seuillé, ou chez
Innocent le pastissier, devant la Cave Paincte, à
Chinon, sus poine de me mettre en pourpoinct
pour cuyre les petitz pastez.
« Nostre homme, sçauriez vous me jecter en terre?
Vous sçavez tant de bien, comme l'on m'a dict. Je
vous donne tout Salmiguondinoys, et ma grande
cacquerollierej si par vostre industrie je trouve unes
foys terre ferme. Zalas, zalas! je naye. Dea, beaulx
amys, puys que surgir ne povons à bon port, met-
tons nous à la rade, je ne sçay où. Plongez toutes
vos ancres. Soyons hors de ce dangier, je vous en
prie. Nostre amé, plongez le scandai et les bolides,
de grâce. Sçaichons la haukeur du profond. Son-
dez, nostre amé, mon amy, de par nostre Seigneur.
Sçaichons si l'on boyroit icy aisément debout, sans
soy besser. J'en croy quelque chose.
— Uretacque, hau ! cria le pilot, uretacque ! La
IIO LIVRE IV, CHAPITRE XX
main à l'insail. Amené, uretacque ! Bressine ! Ure-
tacque ! Guare la pane ! Haut amure, amure bas.
Hau, uretacque, cap en houlle. Desmanche le
heaulme ! Accapaye !
— En sommes nous là? dlst Pantagruel. Le bon
Dieu Servateur nous soyt en ayde !
— Acappaye, hau! s'escria Jamet Brahier,
maistre pilot , acappaye! Chascun pense de son
ame, et se mette en dévotion, n'esperans ayde
que par miracle des cieulx. — Faisons, dist Pa-
nurge quelque bon et beau veu. Zalas, zalas,
zalas ! Bou, bou, bebebebous, bous, bous, zalas,
zalas ! Faisons un pèlerin. Cza ça, chascun bour-
sille à beaulx liards, cza !
— Deçà, hau, dist frère Jan, de par tous les
diables! — Apoge. Acappaye on nom de Dieu.
Desmanche le heaulme, hau ! Acappaye, acappaye!
— Beuvons, hau ! Je diz du meilleur et plus sto-
machal. Entendez vous, hault majourdome? Pro-
duisez, exhibez. Aussi bien s'en va cecy à tous les
millions de diables. Apporte cy hau, page, mon
tirouoir — ainsi nommoit il son bréviaire. — Atten-
dez! tyre, mon amy, ainsi, vertus Dieu ! Voicy bien
greslé et fouldroié, vrayement. Tenez bien là haut,
je vous en prie. Quand aurons nous la feste de tous
sainctz? Je croy que au jourd'huy est l'infeste feste
de tous les millions de diables.
— Helas! dist Panurge, frère Jan se damne bien
à crédit. O que je y perds un bon amy ! Zalas, za-
PANTAGRUEL
119
las! voicy pis que antan. Nous allons de Scjlle en
Carjbde, holos! je naye. Conptcor. Un petit mot
de testament, frère Jan, mon père, monsieur l'ab-
stracteur, mon amy, mon Achates , Xenomanes,
mon tout. Helas, je naye ! Deux motz de testa-
ment. Tenez, icy, sus ce transpontin. >>
CHAPITRE XXI
Continuation de la fempcste et brief discours
sus testamens faictz sus mer.
lAiRE testament, dist Epistemon , à
ceste heure qu'il nous convient éver-
tuer et secourir nostre chorme, sus
poine de faire naufraige, me semble
acte autant importun et mal à propous comme cel-
luy des lancepesades et mignons de Csesar entrant
en Gaule, les quelz se amusoient à faire testamens
et codicilles, lamentoient leurs fortunes, plouroieni
l'absence de leurs femmes et amys Romains, lors
que par nécessité leurs convenoit courir aux armes,
et soy évertuer contre Ariovistus, leur ennemy.
C'est sottize telle que du charretier lequel, sa char-
rette versée par un retouble, à genoilz imploroit
l'ayde de Hercules, et ne aiguillonnoit ses bœufz et
ne mettoit la main pour soubiever les roues. De
quoy vous servira icy faire testament? Car ou nous
120 LIVRE IV, CHAPITRE XXI
évaderons ce dangier, ou nous serons nayez. Si
évadons, il ne vous servira de rien. Testamens ne
sont valables ne auctorisez si non par mort des
testateurs. Si sommes nayez, ne nayera il pas comme
nous ? Qui le portera aux exécuteurs?
— Quelque bonne vague, respondit Panurge, le
jectera à bourt, comme feit Ulyxes, et quelque fille
de roy allant à l'esbat sus le serain le rencontrera,
puis le fera tresbien exécuter, et prés le rivaige me
fera ériger quelque magnificque cénotaphe, comme
feist Dido à son mary Sichée ; JEneas à Deïphobus
sus le rivaige de Troie, prés Rhœte ; Andromache
à Hector, en la cité de Butrot ; Aristoteles à Her-
mias et Eubulus ; les Athéniens au poëte Euripides ;
les Romains à Drusus en Germanie, et à Alexandre
Severe, leur empereur, en Gaulle ; Argentier à Cal-
laïschre ; Xenocrites à Lysidices ; Timare à son filz
Teleutagores ; Eupolis et Aristodice à leur filz
Theotime; Onestes à Timocles ; Callimache à So-
polis, filz de Dioclides ; Catulle à son frère; Statius
à son père; Germain de Brie à Hervé, le nauchier
breton.
— Resvez-tu ? dist frère Jan. Ayde icy, de par
cinq cens mille et millions de charretées de diables,
ayde, que le cancre te puisse venir aux moustaches,
et troyz razes de anguoanages, pour te faire un
hault de chausses et nouvelle braguette ! Nostre
nauf est elle encarée? Vertus Dieu, comment la re-
molquerons nous? Que tous les diables de coup de
PANTAGRUEL 12 1
mer voicy ! Nous n'eschapperons jamais, ou je me
donne à tous les diables. »
Allors feut ouye une piteuse exclamation de
Pantagruel, disant à haulte voix :
« Seigneur Dieu, saulve nous : nous périssons.
Non toutesfoys advieigne scelon nos affections,
mais ta saincte volunté soit faicte.
— Dieu, dist Panurge, et la benoiste Vierge
soient avecques nous. Holos, holas ! je naye. Bebe-
bebous, bebe bous, bous! In manus. Vray Dieu,
envoyé moy quelque daulphin pour me saulver en
terre comme un beau petit Arion. Je sonneray bien
de la harpe, si elle n'est desmanchée.
— Je me donne à tous les diables, dist frère Jan. . .
— Dieu soyt avecques nous! disoyt Panurge entre
ses dens. — Si je descens là, je te monstreray par
évidence que tes couillons pendent au cul d'un veau
coquart, cornart, escorné. Mgnan, mgnan, mgnan !
Vien icy nous ayder, grand veau pleurart, de par
trente millions de diables qui te saultent au corps!
Viendras-tu? O veau marin! Fy ! qu'il est laid, le
pleurart ! — Vous ne dictes aultre chose! — Cza,
joyeulx tirouoir, en avant, que je vous espluche à
contre poil. Beatus vir qui non abiit. Je sçay tout
cecy par cœur. Voyons la légende de monsieur
sainct Nicolas :
Horrida tempestas inontein turbavit acutum...
Tempeste feut un grand fouetteur d'escholiers
au collège de Montagu.
16
122 LIVRE IV, CHAPITRE XXI
« Si par fouetter paouvres petitz enfans, escholiers
innocens, les pedaguogues sont damnez, il est, sus
mon honneur, en la roue de Ixion, fouettant le
chien courtault qui l'esbranle ; s'ilz sont par enfans
innocens fouetter saulvez, il doibt estre au-dessus
des... »
CHAPITRE XXII
Fin de la tempeste.
W)M |\T^,ir, ERRE, terre ! s'escria Pantagruel, je voy
il^? ^^"^- E^f^i^s, couraige de brebis!
v-i vlJ^Nousne sommes pas loing de port. Je
^•^és^S/ voy le ciel du cousté de la transmon-
tane qui commence s'esparer. Advisez à Siroch.
— Couraige, enfans, dist le pilot, le courant est
refoncé. Au trinquet de gabie. Inse, inse. Aux
boulingues de contremejane. Le cable au capestan.
Vire, vire, vire! La main à l'insail. Inse, inse, inse.
Plante le heaulme. Tiens fort à guarant. Pare les
couetz. Pare les escoutes. Pare les bolines. Amure
bâbord. Le heaulme soubs le vent. Casse escoute
de tribord, filz de putain! — Tu es bien aise, home
de bien, dist frère Jan au matelot, d'entendre nou-
velles de ta mère. — Vien du lo ! Prés et plain !
Hault la barre! — Haulte est, respondoient les ma-
telotz. — Taille vie ! Le cap au seuil ! Malettes
hau ! Que l'on coue bonnette ! Inse, inse !
PANTAGRUEL 123
— C'est bien dict et advisé, disoit frère Jan.
Sus, sus, sus, enfans diligentement ! Bon. Inse. inse !
A poge ! C'est bien dict et advisé. L'oraige me
semble critiquer et finir en bonne heure. Loué soit
Dieu pourtant! Nos diables commencent escamper
dehinch. • — • Mole! — C'est bien et doctement
parlé. Mole, mole ! Icy, de par Dieu, gentil Po-
nocrates, puissant ribauld ! Il ne fera qu'enfans
masles, le paillard! Eusthenes, guallant home, au
trinquet de prore ! — Inse, inse ! — C'est bien dict.
Inse, de par Dieu ! Inse, inse !
Je n'en daignerois rien craindre,
Car le jour est feriau.
Nau, nau, nau !
— Cestuy celeume, dist Epistemon, n'est hors
de propous, et me plaist.
Car le jour est feriau.
— Inse, inse! Bon! — O, s'escria Epistemon,
je vous commande tous bien espérer. Je voy çà
Castor à dextre.
— Be be bous, bous, bous, dist Panurge, j'ay
grand paour que soit Hélène la paillarde. — C'est
vrayement, respondit Epistemon, Mixarchagevas,
si plus te plaist la dénomination des Argives. Haye,
haye ! Je vois terre, je voy port, je voy grand nom-
bre de gens sus le havre. Je voy du feu sus un
obeliscolychnie.
124 LIVRE IV, CHAPITRE XXII
— Haye, haye ! dist le pilot, double le capet les
basses. — Doublé est, respondoient les matelotz.
— Elle s'en va, dist le pilot ; aussi vont celles de
convoy ! Ayde au bon temps. — Sainct Jan, disl
Panuige, c'est parlé cela ! O le beau mot ! — Mgna,
mgna, mgna ! dist frère Jan, si tu en taste goutte,
que le diable me taste! Entends tu, couillu au dia-
ble? Tenez, nostre amé, plein tanquart du fin
meilleur. Apporte les frizons, hau Gymnaste, et ce
grand matin de pasté jambique, ou jambonique, ce
m'est tout un. Guardez de donner à travers.
— Couraige, s'escria Pantagruel, couraige, en-
fans. Soyons courtoys. Voyez cy prés nostre nauf
deux lutz, troys flouins, cinq chippes, huict volon-
taires, quatre guondoles et six freguates, par les
bonnes gens de cette prochaine isle , envoyées à
nostre secours. Mais qui est cestuy Ucalegon là bas
qui ainsi crie et se desconforte? Ne tenoys je l'arbre
sceurement des mains, et plus droict que ne fe-
roient deux cens gumenes?
— ■ C'est, respondit frère Jan, le paouvre diable
de Panurge, qui a fiebvre de veau. Il tremble de
paour quand il est saoul.
— Si, dist Pantagruel, paour il a eu devant ce
colle horrible et périlleux fortunal, pourveu que au
reste il se fcust évertué, je ne l'en estime un pelet
moins. Car comme craindre en tout heurt est indice
de gros et lasche cœur, ainsi comme faisoit Aga-
memnon, et pour ceste cause le disoit Achilles en
PANTAGRUEL 125
ses reproches ignominieusement avoir yeulx de
chien et cœur de cerf; aussi ne craindre quand le
cas est evidentementredoubtableestsignedepeuou
taulte de appréhension. Ores, si chose est en ceste
vie à craindre, après l'offense de Dieu, je ne veulx
dire que ce soit la mort. Je ne veulx entrer en la
dispute de Socrates et des Academicques, mort
n'estre de soy maulvaise, mort n'estre de soy
à craindre. Car, comme est la sentence de Ho-
mère , chose griefve , abhorrente et dénaturée
est périr en mer. Defaict, JEneai, en la tem-
peste de laquelle feut le convoy de ses navires
prés Sicile surprins , regretoit n'estre mort de la
main du fort Diomedes, et disoit ceulx estre troys
et quatre foys heureux qui estoient mortz en la
conflagration de Troie. Il n'est céans mort per-
sone. Dieu servateur en soit éternellement loué.
Mais, vrayement, voicy un mesnage assez mal en
ordre. Bien! il nous fauldra reparer ce briz. Guar-
dez que ne donnons par terre. »
LIVRE IV, CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIII
Comment, la tempcste finie, Panurge faict le bon
compaignon.
•A, ha! s'escria Panurge, tout va bien.
"J'L'oraige est passée. Je vous prie, de
'grâce, que je descende le premier. Je
Pvouldrois fort aller un peu à mes affai-
res. Vous ayderay-je encores là? Baillez que je
vrilonne ceste chorde. J'ay du couraige prou ,
vojre. De paour bien peu. Baillez ça, mon amy.
Non, non, pas maille de craincte. Vray est que
ceste vague decumane, lacjuelle donna de prore
en pouppe, m'a un peu l'artère altéré. — Voile
bas. — C'est bien dict. Comment, vous ne faictez
rien, frère Jan? Est il bien temps de boire à ceste
heure? Que sçavons nous si l'estaffier de sainct Mar-
tin nous brasse encores quelque nouvelle oraige ?
Vous iray je encores ayder de là ? Vertus guoy ! je
me repens bien, mais c'est à tard^ que n'ay suivy
la doctrine des bons philosophes, qui disent soy
pourmener prés de la mer et naviger prés la terre
estre chose moult sceure et délectable, comme al-
ler à pied quand l'on tient son cheval par la bride.
Ha, ha, ha! par Dieu, tout va bien. Vous ayderay
je encores là? Baillez ça; je feray bien cela, ou le
diable y sera. »
PANTAGRUEL
Epistemon avoit une main toute au dedans es-
corchée et sanglante par avoir en violence grande
retenu un des gumenes, et, entendent le discours de
Pantagruel, dist : (( Croyez, seigneur, que j'ay eu
de paour et de frayeur non moins que Panurge.
Mais quoy! Je ne me suys espargné au secours. Je
consydere que si vrayement mourir est, comme est,
de nécessité fatale et inévitable, en telle ou telle
heure, en telle ou telle façon mourir est en la saincte
volunté de Dieu. Pourtant icelluy fault incessam-
ment implorer, invocquer, prier, requérir, supplier.
Mais là ne fault faire but et bourne; de nostrepart
convient pareillement nous évertuer, et, comme
dict le sainct Envoyé, estre cooperateurs avecques
luy. Vous sçavez que dist C. Flaminius, consul,
lors que par l'astuce de Annibal il feut reserré prés
le lac de Peruse, dict Thrasymene : « Enfans,
« dist il à ses soubdars, d'icy sortir ne vous fault
« espérer par veuz et imploration des dieux. Par
« force et vertus il nous convient évader et à fil
« d'espée chemin faire par le mylieu des ennemis. «
« Pareillement en Saluste : l'ayde, dist M. Por-
tius Cato , des dieux n'est impetrée par veuz
ocieux, par lamentations muliebres. En veiglant,
travaillant, soy évertuant, toutes choses succèdent
à soubhayt et bon port. Si en nécessité et dangier
est l'homme négligent , eviré et paresseux , sans
propous il implore les dieux. Hz sont irritez et in-
dignez. — Je me donne au diable, dist frère Jan...
128 LIVRE IV, CHAPITRE XXIII
— Je en suys de moitié, dist Panuige, — si le
' clous de Seuillé ne feust tout vendange etdetruict,
si je ne eusse que chanté :
Contra liostiuin insidias,
matière de bréviaire, comme faisoient les aultres
diables de moines, sans secourir la vigne à coups
de bâton de la croix contre les pillars de Lerné.
— Vogue la gualere, dist Panurge, tout va bien ;
frère Jan ne faict rien là. Il se appelle frère Jan
faictneant, et me reguarde icy suant et travaillant
pour ayder à cestuy home de bien Matelot, premier
de ce nom. Notre amé, ho ! deux motz, mais que
je ne vous fasche : de quante espesseur sont les ais
de ceste nauf? — Elles sont, respondit le pilot, de
deux bons doigtz espesses, n'ayez paour. - — Ver-
tus Dieu, dist Panurge, nous sommes doncques
continuellement à deux doigtz prés de la mort. Est
ce cy une des neuf joyes de mariage ? Ha ! nostre '
amé, vous faictez bien mesurant le péril à l'aulne ;
de paour, je n'en ay poinct, quand est de moy. Je
m'appelle Guillaume sans paour. De couraige tant
et plus. Je ne entends couraige de brebis, je diz
couraige de loup, asceurance de meurtrier. Et ne
crains rien que les dangiers. »
PANTAGRUEL 1 29
CHAPITRE XXIV
Comment par frère Jan Panurge est déclaré avoir
eu paour sans cause durant l'oraige.
Ion jour, Messieurs, dist Panurge, bon
jour trestous. Vous vous portez bien
trestous. Dieu mercy et vous. Vous
^-^^^^i^^ soyez les bien et à propous venuz.
Descendons. Hespalliers, hau ! jectezlepontal; ap-
proche cestuy esquif. Vous ayderay je encores là?
Je suis allouvy et affamé de bien faire et travailler
comme quatre bœufz . Vrayement, voicy un beau
lieu et bonnes gens. Enfans , avez vous encores
affaire de mon ayde? N'espargnez la "sueur de mon
corps, pour l'amour de Dieu. Adam, c'est l'home,
nasquit pour labourer et travailler comme l'oyseau
pour voler. Nostre Seigneur veult, entendez vous
bien, que nous mangeons nostre pain en la sueur
de nos corps, non pas rien ne faisans, comme ce
penaillon de moine que voyez, frère Jan, qui
boyt, et meurt de paour. Voycy beau temps. A
ceste heure congnois je la response de Anarcharsis
le noble philosophe estre véritable, et bien en rai-
son fondée, quant il, interrogé quelle navire luy
sembloit la plus sceure, respondit : « Celle qui se-
« roit on port. »
— Encores mieulx, dist Pantagruel, quand il,
interrogé des quelz plus grand estoit le nombre,
Rabelais. IV. 17
l3o LIVRE IV, CHAPITRE XX!V
des morts ou des vivens, demanda : a Entre le^
« quelz comptez vous ceulx qui navigent sus mer? »
Subtilement signifiant que ceulx qui sus mer navigent
tant prés sont du continuel dangier de mort qu'ilz
vivent mourans, et mourent vivens. Ainsi Portius
Cato disoit de troys choses seulement soy repentir,
sçavoir est : s'il avoit jamais son secret à femme ré-
vélé, si en oysiveté jamais avoit un jour passé, et si
par mer il avoit peregriné en lieu aultrement ac-
cessible par terre.
— Par le digne froc que je porte, dist frère Jan
à Panurge, couillon mon amy, durant la tempeste
tu as eu paour sans cause et sans raison. Car tes
destinées fatales ne sont à périr en eau. Tu seras
hault en l'air certainement pendu, ou bruslé guail-
lard comme un père. Seigneur, voulez vous un bon
guaban contre la pluie? Laissez moy ces manteaulx
de loup et de bedouault. Faictez escorcher Pa-
nurge, et de sa peau couvrez vous. Ne approchez
pas du feu, et ne passez par davant les forges des
mareschaulx, de par Dieu ; en un moment vous la
voyriez en cendre. Mais à la pluie exposez vous
tant que vous vouldrez, à la neige et à la gresle,
voire, par Dieu, jectez vous au plonge dedans le
profond de l'eau, ja ne serez pourtant mouillé.
Faictez en bottes d'hyver, jamais ne prendront eau.
Faictez en des nasses pour apprendre les jeunes
gens à naiger^ ilz apprendront sans dangier.
— Sa peau doncques , dist Pantagruel, seroit
PANTAGRUEL l3l
comme l'herbe dicte cheveu de Venus, laquelle ja-
mais n'est mouillée ne remoytie ; tous jours est sei-
che, encores qu'elle feust on profond de l'eau tant
que vouldrez. Pourtant est dicte Adiantos.
— Panurge mon amy, dist frère Jan, n'aye ja-
mais paour de l'eau, je t'en prie. Par élément con-
traire sera ta vie terminée.
— Voire, respondit Panurge; mais les cuisi-
niers des diables resvent quelques foys, et errent en
leur ofRce, et mettent souvent bouillir ce qu'on
destinoit pour roustir, comme en la cuisine de
céans les maistres queux souvent lardent perdris,
ramiers et bizets, en intention, comme est vray
semblable, de les mettre roustir. Advient toutes
foys que les perdris aux choux, les ramiers aux
pourreaulx et les bizetz ilz mettent bouillir aux na-
veaulx.
« Escoutez, beaulx amys. Je proteste davant la
noble compaignie que de la chappelle vouée à mon-
sieur sainct Nicolas, entre Quandelet Monssoreau,
j'entends que sera une chappelle d'eau rose, en la-
quelle ne paistra vache ne veau, car je la jetteray
au fond de l'eau.
— Voylà, dist Euslhenes, le guallant. Voylà le
guallant, guallant et deniy! C'est vérifier le pro-
verbe lombardique :
Passato el pericolo, gabato d santo. •>
l32 LIVRE IV, CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXV
Comment après la tcmpcstc Pantagruel descendit
es isles des Macrxons.
î§^\vs l'instant nous descendismezau port
'd'une isle laquelle on nommoit l'isle
^, des Macraeons. Les bonnes gens du
lieu nous repceurent honnorablement.
Un vieil Macrobe, ainsi nommoient ilz leur maistre
eschevin, vouloit mener Pantagruel en la maison
commune de la ville pour soy refraischir à son aise
et prandre sa réfection. Mais il ne voulut partir du
mole que tous ses gens ne feussent en terre. Après
les avoir recongneuz, commenda chascun estremué
de vestemens , et toutes les munitions des naufz
estre en terre exposées, à ce que toutes les chor-
mes feissent chère lie. Ce que feut incontinent
faict. Et Dieu sçayt comment ilyeutbeu et guallé.
Tout le peuple du lieu apportoit vivres en abon-
dance . Les Pantagruelistes leurs en donnoient
d'adventaige. Vray est que leurs provisions estoient
aulcunement endommagées par la tempeste précé-
dente.
Le repas finy, Pantagruel pria un chascun soy
mettre en office et debvoir pour reparer le briz. Ce
que feirent, et de bon hayt. La réparation leurs
estoit facile, par ce que tout le peuple de l'isle es-
toient charpentiers et tous artizans telz que voyez
PANTAGRUEL l33
en l'arsenac de Venise; et l'isle grande seulement
estoit habitée en troys portz et dix parœces, le
reste estoit boys de haiilte fustaye, et désert,
comme si feust la forest de Ardeine.
A nostre instance, le vieil Macrobe monstra ce
que estoit spectacle et insigne en Tisle. Et par la
forest umbrageuse et déserte descouvrit plusieurs
vieulx temples ruinez, plusieurs obelisces, pyramides,
monumens et sepulchres antiques, avecques inscrip-
tions et epitaphes divers, les uns en lettres hiero-
glyphicques, les aultres en languaige ionicque, les
aultres en langue arabicque,agarene sclavonicque et
aultres. Des quelz Epistemon feist extraie t curieu-
sement.
Ce pendent Panurge dist à frère Jan : « Icy est
l'isle des Macrseons. Macrseon en grec signifie
vieillart, homme qui a des ans beaucoup. — Que
veulx tu, dist frère Jan, que j'en face? Veulx tu
que je m'en defface? Je n'estoys mie on pays lors
que ainsi feut baptisée. — A propous, respondit
Panurge, je croy que le nom de maquerelle en est
extraict. Car maquerellaige ne compete que aux
vieilles, aux jeunes compete culletaige. Pourtant
seroit ce à penser que icy feust l'isle Maquerelle,
original et prototype de celle qui est à Paris. Al-
lons pescher des huitres en escalle. »
Le vieil Macrobe en languaige ionicque deman-
doit à Pantagruel comment et par quelle industrie
et labeur estoit abourdé à leur port celle journée,
l34 LIVRE IV, CHAPITRE XXV
en la quelle avoit esté tioublement de l'air et tem-
peste de mer tant horrificque. Pantagruel luy res-
pondit que le hault Servateur avoit eu esguard à la
simplicité et syncere affection de ses gens, les quelz
ne vojageoient pour gain ne traficque de marchan-
dise. Une et seule cause les avoit en mer mis, sça-
voir est, studieux désir de veoir, apprendre, con-
gnoistre, visiter l'oracle de Bacbuc, et avoir le mot
de la Bouteille, sus quelques difficultez proposées
par quelqu'un de la compaignie. Toutesfoys ce ne
avoit esté sans grande affliction et dangier évident
de naufraige. Puys luy demanda quelle cause luy
sembloit estre de cestuy espovantable fortunal, et
si les mers adjacentes d'icelle isle estoient ainsi or-
dinairement subjectes à tempeste, comme en la mer
Oceane sont les ratz de Sanmaieu, Maumusson, et
en la mer Méditerranée le gouffre de Satalie, Mon-
targenlan, Plombin, Capo Melio en Laconie, l'es-
troict de Gilbathar, le far de Messine, et aultres.
PANTAGRUEL l35
CHAPITRE XXVI
Comment le bon Macrobe raconte à Pantagruel
le manoir et discession des Heroes.
'' DONCQL'ES, respondit le bon Macrobe :
« Amys peregiins, icy est une des isles
Sporades, non de vos Spoiades qui
^J sont en la mer Carpathie, mais des
Sporades de l'Océan, jadis riche, fréquente, opu-
lente, marchande, populeuse, et subjecte au domi-
nateur de Bretaigne. Maintenant, par laps de temps
et sus la declination du monde, paouvre et déserte
comme voyez.
« En ceste obscure forest, que voyez longue et
ample de plus de soixante et dix-huict mille para-
sanges, est l'habitation des dsemons et heroes les
quelz sont devenuz vieulx; et croyons, plus ne lui-
sant le comète présentement, lequel nous appareul
par trois entiers jours prœcedens, que hier en soit
mort quelqu'un, au trespas duquel soyt excitée celle
horrible tempeste que vous avez pati. Car, eulx
vivens, tout bien abonde en ce lieu et aultres isles
voisines, et en mer est bonache et sérénité conti-
nuelle. Au trespas d'un chascun d'iceulx, ordinai-
rement oyons nous par la forest grandes et pitoya-
bles lamentations, et voyons en terre pestes, vimeres
et afflictions, en l'air troublemens et ténèbres, en
mer tempeste et fortunal.
l36 LIVRE IV, CHAPITRE XXVI
— Il y a, dist Pantagruel, de l'apparence en ce
que dictez. Car, comme la torche ou la chandelle
tout le temps qu'elle est vivente et ardente luist es
assistans, esclaire tout autour, délecte un chascun,
et à chascun expose son service et sa clarté, ne faict
mal ne desplaisir à personne, sus l'instant qu'elle
est extaincte, par sa fumée et evaporation elle in-
fectionne l'air, elle nuit es assistans et à un chascun
desplaist. Ainsi est il de ces âmes nobles et insi-
gnes. Tout le temps qu'elles habitent leurs corps, est
leur demeure pacificque, utile, délectable, honora-
ble ; sus l'heure de leur discession, communément
adviennent par les isles et continens grans trouble-
mens en l'air, ténèbres, fouldres, gresles; en terre,
concussions, tremblemens, estonnemens ; en mer,
fortunal et tempeste, avecques lamentations des
peuples, mutations des religions, transpors des
royaulmes, et eversions des republicques.
— Nous, dist Epistemon, en avons naguieiesveu
l'expérience on decés du preux et docte chevalier
Guillaume du Bellay, lequel vivant, France estoit
en telle félicité que tout le monde avoit sus elle
envie, tout le monde se y rallioit, tout le monde la
redoubtoit. Soubdaia après son trespas, elle a esté
en mespris de tout le monde bien longuement.
— Ainsi, dist Pantagruel, mort Anchises à Dre-
pani en Sicile , la tempeste donna terrible vexation
à ^neas. C'est par adventure la cause pourquoy
Herodes, le tyrant et cruel roy de Judée, soy voyant
PANTAGRUEL iSy
prés de mort horrible et espouvantable en nature,
car il mourut d'une phthiriasis, mangé des verms
et des poulx, comme paravant estoient mors L. Sylla,
Pherecydes Syrien, praecepteur de Pythagoras, le
poëte gregeoys Alcman, et aultres, et prévoyant
que à sa mort les Juifz feroient feuz de joye, feist
en son serrail de toutes les villes, bourguades et
chasteaulx de Judée tous les nobles et magistratz
convenir, soubs couleur et occasion fraudulente de
leurs vouloir choses d'importance communicquer
pour le régime et tuition delà province. Iceulx ve-
nuz et comparens en persones feist en l'hippo-
drome du serrail reserrer. Puys dist à sa sœur Sa-
lomé, et à son mary Alexandre :
« Je suys asceuré que de ma mort les Juifz se
« esjouiront; mais si entendre voulez et exécuter ce
« que vous diray, mes exeques seront honorables,
« et y sera lamentation publicque. Sus l'instant que
« seray trespassé, faictez par les archiers de ma
(( guarde , esquelz j'en ay expresse commission
« donné, tuer tous ces nobles et magistratz qui
« sont céans reserrez. Ainsi faisans, toute Judée
« maulgré soy en dueil et lamentation sera, etsem-
« blera es estrangiers que ce soyt à cause de mon
« trespas, comme si quelque ame héroïque feust
« decedée. »
« Autant en affectoit un désespéré tyrant quand
il dist : « Moy mourant, la terre soyt avecques le
« feu meslée », c'est à dire : « Périsse tout le
i8
l38 LIVRE rv, CHAPITRE XXVI
« monde. « Lequel mot Néron le truant changea
disant : « Moy vivent », comme atteste Suétone.
Geste détestable parole, de laquelle parlent Cicero,
Lib. 3 de Finibus, et Seneque, Lib. 2 de Clémence^
est par Dion Nicseus et Suidas attribuée à l'empe-
reur Tibère. >■>
CHAPITRE XXVII
Comment Pantagruel raisonne sus la discession des
amcs heroïcques, et des prodiges horrificques qui
prxcederent le trespas du feu seigneur de Langey.
E ne vouldroys, dist Pantagruel conti-
nuant, n'avoir pati la tormente ma-
rine , laquelle tant nous a vexez et
Ti travaillez, pour non entendre ce que
nous dict ce bon Macrobe. Encores suys je facile-
ment induict à croyre ce qu'il nous a dict du comète
veu en l'air par certains jours praecedens telle dis-
cession. Car aulcunes telles âmes tant sont nobles,
précieuses et heroicques, que de leur deslogement
et trespas nous est certains jours davant donnée si-
gnification des cieulx. Et comme le prudent medi-
cin, voyant par les signes prognosticz son malade
entrer en decours de mort, par quelques jours da-
vant advertist les femmes, enfans, parens et amis
du decés imminent du .mary, père ou prochain,
PANTAGRUEL I Sg
affin qu'en ce reste de temps qu'il a de vivre ilz
l'admonestent donner ordre à sa maison, exhorter
et benistre ses enfants, recommander la viduité de
sa femme, declairer ce qu'il sçaura estre nécessaire
à l'entretenement des pupilles, et ne soyt de mort
surprins sans tester et ordonner de son ame et de
sa maison, semblablement les cieulx bénévoles,
comme joyeulx de la nouvelle réception de ces
béates âmes, avant leur decés semblent faire feuz
de joye par telz comètes et apparitions météores,
les quelles voulent les cieulx estre aux humains pour
prognostic certain et veridicque prédiction que de-
dans peu de jours telles vénérables âmes laisseront
leurs corps et la terre, ne plus ne moins que jadis
en Athènes les juges areopagites, ballotans pour le
jugement des ciminelz prisonniers, usoient de cer-
taines notes scelon la variété des sentences, par
W, signifians Condemnation à mort; par T, Absolu-
tion; par A, AmpUation , sçavoir est, quand le cas
n'estoit encores liquidé; icelles publiquement ex-
posées houstoient d'esmoyet pensement lesparens,
amis, et aultres curieulx d'entendre quelle seroit
l'issue et jugement des malfaicteurs detenuz en
prison.
Ainsi par telz comètes, comme par notes aethe-
rées, disent les cieulx tacitement : « Homes mor-
« telz, si de cestes heureuses âmes voulez chose
« aulcune sçavoir, apprandre, entendre, congnois-
« tre, preveoir, touchant le bien et utilité public-
140 LIVRE IV, CHAPITRE XXVII
« que ou privée, faictez diligence de vous repre-
« senter à elles, et d'elles response avoir. Car la
« fin et catastrophe de la comœdie approche.
« Icelle passée, en vain vous les regretterez. «
Font d'adventaige. C'est que, pour declairer la
terre et gens terriens n'estre dignes delà présence^
compaignie et fruition de telles insignes âmes, l'es-
tonnent et l'espovantent par prodiges, portentes,
monstres, et aultres precedens signes formez contre
tout ordre de nature ; ce que veismes plusieurs
jours avant le département de celle tant illustre,
généreuse et héroïque ame du docte et preux che-
valier de Langey duquel vous avez parlé.
— Il m'en souvient, dist Epistemon, et encores
me frissonne et tremble le cœur dedans sa capsule,
quand je pense es prodiges tant divers et horrific-
ques les quelz veismes apertement cinq et six jours
avant son départ. De mode que les seigneurs de
Assier, Chemant, Mailly le borgne, Sainct Ayl,
Villeneuve la Guyart, maistre Gabriel, medicin de
Savillan, Rabelays, Cohuau, Massuau, Maiorici,
Bullou, Cercu dict Bourguemaistre, François Proust,
Ferron, Charles Girard, François Bourré, et tant
. d'aultres amis, domesticques et serviteurs du def-
funct, tous effrayez se reguardoient les uns les aul-
tres en silence sans mot dire de bouche, mais bien
tous pensans et prevoyans en leurs entendemens que
de brief seroit France privée d'un tant perfaict et
nécessaire chevallier à sa gloire et protection, et que
PANTAGRUEL 141
les cieulx le repetoient comme à eulx deu par pro-
priété naturelle.
— Huppe de froc! dist frère Jan, je veulx de-
venir clerc sus mes vieulx jours. J'ay assez belle en-
tendouoire, voire.
Je vous demande en demandant.
Comme le roy à son sergent
Et la royne à son enfant,
ces heroes icy et semidieux des quelz avez parlé
peuvent ilz par mort finir? Par Nettre Dene, je
pensoys en pensaroys qu'ilz feussent immortelz
comme beaulx anges, Dieu me le veueille pardon-
ner ; mais ce reverendissime Macrobe dict qu'ilz
meurent fînablement.
— Non tous, respondit Pantagruel. Les
Stoïciens les disoient tous estre mortelz, un ex-
cepté, qui seul est immortel, impassible, invisible.
Pindarus apertement dict es déesses hamadrya-
des plus de fil, c'est à dire plus de vie, n'estre fîllé
de la quenoille et Allasse des Destinées et Parces
iniques que es arbres par elles conservées, ce sont
chesnes, des quelz elles nasquirent, scelon l'opinion
de Callimachus, et de Pausanias inPhoci., es quelz
consent Martianus Capella. Quant aux semidieux,
panes, satyres, sylvains, folletz, segipanes, nymphes,
heroes et daemons, plusieurs ont par la somme to-
tale résultante des aages divers supputez par Hé-
siode compté leurs vies estre de 9,720 ans, nombre
142 LIVRE IV, CHAPITRE XXVI I
composé de unité passante en quadiinité, et la qua-
drinité entière quatre foys en soy doublée, puys le
tout cinq foys multiplié par solides triangles. Voyez
Plutarche on livre De la Cessation des Oracles.
— Cela, dist frère Jan, n'est poinct matière de
bréviaire. Je n'en croy si non ce que vous plaira.
— Je croy, dist Pantagruel, que toutes âmes in-
tellectives sont exemptes des cizeaulx de Atropos.
Toutes sont immortelles, anges, dsemons et humai-
nes. Je vous diray toutes foys une histoire bien es-
trange, mais escripte et asceurée par plusieurs doc-
tes et sçavans historiographes à ce propous :
CHAPITRE XXVIII
Comment Pantagruel raconte une pitoyable histoire
touchant le trespas des heroes.
'v\ piTHERSÉs, père de yEmilian rhéteur, na-
p) viguant de Grèce en Italie dedans une
nauf chargée de diverses marchandises
-j3s=^_v^ et plusieurs voyagiers, sus le soir, ces-
sant le vent auprès des isles Echinades, les quelles
sont entre la Morée et Tunis, feut leur nauf portée
prés de Paxes. Estant là abourdée, aulcuns des
voyagiers dormans, aultres veiglans, aultres beu-
vans et souppans, feut de l'isle de Paxes ouie une
voix de quelqu'un qui haultement appeloit Thamoun.
Auquel cri tous feurent espovantez. Cestuy Tha-
PANTAGRUEL 148
mous estoit leur pilot, natif de ^Egypte, mais non
congneu de nom, fors à quelques uns des voya-
giers. Peut secondement ouie ceste voix, laque'lle
appeloit Thamoun en cris horrifîcques. Personne ne
respondent, mais tous restans en silence et trépi-
dation, en tierce foys ceste voix feut ouie plus ter-
rible que davant, dont advint que Thamous res-
pondit :
« Je suys icy, que me demandes tu ? que veulx
tu que je face? »
Lors feut icelle voix plus haultement ouie, luy
disant et commandant, quand il seroit en Palodes,
publier et dire que Pan le grand Dieu estoit mort.
(f Ceste parolle entendue, disoyt Epithersés tous
les nauchiers et voyaigierss'estre esbahizet grande-
ment effrayez. Et entre eulx deliberans quel seroit
meilleur, ou taire ou publier ce que avoit esté com-
mandé, dist Thamous son advis estre, advenent que
lors ils eussent vent en pouppe, passer oultre sans
mot dire; advenent qu'il feust calme en mer, signi-
fier ce qu'il avoit ouy.
a Quand doncques feurent prés Palodes, advint
qu'ilz ne eurent ne vent ne courant. Adoncques
Thamous montant en prore, et en terre projectant
sa veue, dist, ainsi que luy estoit commandé, que
Pan le grand estoit mort. Il n'avoitencores achevé
le dernier mot quand feurent entenduz grands sous-
pirs, grandes lamentations et effroiz en terre, non
d'une persone seule, mais de plusieurs ensemble.
144 LIVRE IV, CHAPITRE XXVIII
a Geste nouvelle, parce que plusieurs avoient esté
'praesens, feut bien toust divulguée en Rome, et en-
voya Tibère Caesar, lors empereur en Rome, qué-
rir cestuy Thamous, et, l'avoir entendu parler, ad-
jousta foy à ses paroUes. Et se guementant es gens
doctes qui pour lors estoient en sa court et en
Rome en bon nombre, qui estoit cestuy Pan,
trouva par leur raport qu'il avoit esté filz de Mer-
cure et de Pénélope. Ainsi au paravant l'avoient
escript Hérodote etCicero on tiers livre De la Na-
ture des Dieux.
«Toutesfoys je le interpreteroys de celluy grand
Servateur des fidèles, qui feut en Judée ignomi-
nieusement occis par l'envie et iniquité des pontifes,
docteurs, presbtres et moines de la loi mosaicque.
Et ne me semble l'interprétation abhorrente. Car à
bon droict peult il estre en languaige gregoys dict
Pan, veu qu'il est le nostre Tout. Tout ce que
sommes, tout ce que vivons, tout ce que avons,
tout ce que espérons est luy, en luy, de luy, par
luy. C'est le bon Pan, le grand pasteur, qui, comme
atteste le bergier passionné Corydon, non seule-
ment a en amour et affection ses brebis, mais aussi
ses bergiers, à la mort duquel feurent plaincts, sous-
pirs, effroys et lamentations en toute la machine de
l'univers, cieulx, terre, mer, enfers. A ceste miene
interprétation compete le temps. Car cestuy tresbon,
tresgrand Pan, nostre unique Servateur, mourut lez
Hierusalem, régnant en Rome Tibère Caesar. »
PANTAGRUEL 146
Pantagruel, ce propous finy, resta en silence et
profonde contemplation. Peu de temps après, nous
veismes les larmes decouller de ses yeulx grosses
comme œufz de austruche. Je me donne à Dieu si
j'en mens d'un seul mot.
CHAPITRE XXIX
Comment Pantagruel passa l'isle de Tapinois, en
la quelle regnoit Quaresmeprenant .
ES naufz du joyeulx convoy refaictes et
reparées, les victuailles refraischiz, les
' Macraeons plus que contens et satis-
' faictz de la despense que y avoit faict
Pantagruel, nos gens plus joyeulx que de coustume,
au jour subséquent feut voile faicte au serain et dé-
licieux Aguyon, en grande alaigresse.
Sus le hault du jour feut par Xenomanes monstre
de loing l'isle de Tapinois, en laquelle regnoit Qua-
resmeprenant, duquel Pantagruel avoit aultres foys
ouy parler, et l'eust voluntiers veu en persone, ne
feut que Xenomanes l'en descouraigea, tant pour
le grand destour du chemin que pour le maigre
passetemps qu'il dist estre en toute l'isle et court du
seigneur.
« Vous y voirez, disoit il, pour tout potaige un
grand avalleur de poys gris, un grand cacquerotier,
un grand preneur de taulpes, un grand boteleur de
Rabelais. IV. 19
146 IIVRE IV, CHAPITRE XXIX
foin, un demy géant à poil follet et double tonsure
extnraict de Lanternoys, bien grand ianternier, con-
falonnier des Ichthyophages, dictateur de Moustar-
dois, fouetteur de petitz enfans, calcineur de cen-
dres, père et nourrisson des medicins, foisonnant
en pardons, indulgences et stations, home de bien,
bon catholic et de grande dévotion; il pleure les
troys pars du jour. Jamais ne se trouve aux nopces.
Vray est que c'est le plus industrieux faiseur delar-
doueres et brochettes qui soit en quarante royaul-
mes. Il y a environ six ans que, passant par Tapi-
nois, j'en emportay une grosse et la donnay aux
bouchiers de Quandé. Hz les estimèrent beaucoup,
et non sans cause. Je vous en monstreray à nostre
retour deux attachées sus le grand portail. Les
alimens des quelz il se paist sont aubers saliez,
casquets , morions saliez, et salades sallées, dont
quelque foys patit une lourde pissechaulde. Ses ha-
billemens sont joyeulx, tant en façon comme en
couleur, car il porte: Gris et froid; rien davant et
rien darriere ; les manches de mesmes.
— Vous me ferez plaisir, dist Pantagruel, si,
comme m'avez exposé ses vestemens, ses alimens,
sa manière de faire et ses passetemps, aussi me ex-
posez sa forme et corpulence en toutes ses parties.
— Je t'en prie, Couillette, dist frère Jan ; car je
l'ay trouvé dedans mon bréviaire, et s'en fuyt après
les festes mobiles.
— Voluntiers, respondit Xenomanes. Nous en
PANTAGRUEL
47
oyrons par adventure plus amplement parler pas-
sans l'isle Farouche, en laquelle dominent les An-
douilles farfelues, ses ennemies mortelles, contre
les quelles il a guerre sempiternelle. Et ne feust
l'aide du noble Mardigras, leur protecteur et bon
voisin , ce grand lanternier Quaresmeprenant les
eust ja pieça exterminées de leur manoir. — Sont
elles, demandoit frère Jan, masles ou femelles?
anges ou mortelles? femmes ou pucelles? — Elles
sont, respondit Xenomanes, femelles en sexe, mor-
telles en condition; aulcunes pucelles, aultres non.
— Je me donne au diable, dist frère Jan, si je ne
suys pour elles. Quel desordre est ce en nature
faire guerre contre les femmes? Retournons. Sac-
mentons ce grand villain.
— Combatre Quaresmeprenant! dist Panurge,
de par tous les diables ! Je ne suys pas si fol et
Hardy ensemble. Quid juris, si nous trouvions en-
veloppez entre Andouilles et Quaresmeprenant?
entre l'enclume et les marteaulx? Cancre ! Houstez
vous de là. Tirons oultre. Adieu vous diz, Qua-
resmeprenant. Je vous recommande les Andouilles,
et n'oubliez pas les Boudins. »
148 LIVRE IV, CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXX
Comment par Xenomanes est anatomisc et descrlpf
Qiiaresmeprenant .
UARESMEPRENANT, dit Xenomanes,
quand aux parties internes, a, au
moins de mon temps avoit , la cer-
velle en grandeur, couleur, substance
et vigueur, semblable au couillon guausche d'un
ciron masle ;
« Les ventricules d'icelle comme un tirefond,
« L'excrescence vermiforme comme un pille-
maille,
« Les membranes comme la coqueluche d'un
moine,
« L'entonnoir comme un oiseau de masson,
« La voulte comme un gouimphe,
« Le conarc comme un veze,
a Le retz admirable comme un chanfrain ,
(( Les additamens mammillaires comme un bo-
belin,
« Les tjmpanes comme un moullinet ,
« Les os petreux comme unplumail,
<( La nucque comme un fallot,
« Les nerfs comme un robinet,
« La luette comme une sarbataine,
'( Le palat comme une moufle.
PANTAGRUEL 149
« La salive comme une navette,
« Les amygdales comme lunettes à un œil,
« Le isthme comme une portouoire,
« Le gouzier comme un panier vendangeret,
« L'estomach comme un baudrier,
« Le pylore comme une fourche fiere,
« L'aspre altère comme un gouet,
« Le guaviet comme un peloton d'estouppes,
« Le poulmon comme une aumusse,
« Le cœur comme une chasuble,
« Le mediastin comme un guodet,
« La plèvre comme un bec de corbin,
« Les artères comme une cappe de Biart,
(( Le diaphragme comme un bonnet à la co-
quarde,
« Le foye comme une bezagûe,
« Les venes comme un châssis,
« La râtelle comme un courquaillet,
« Les boyaulx comme un tramail,
« Le fiel comme une dolouoire,
« La fressure comme un guantelet,
« Le mesantere comme une mitre abbatiale,
« L'intestin jeun comme un daviet,
« L'intestin borgne, comme un plastron,
« Le colon comme une brinde,
« Le boyau culier comme un bourrabaquin mo-
nachal,
« Les roignons comme une truelle,
« Les lumbes comme un cathenat,
l5o LIVRE IV, CHAPITRE XXX
« Les pores uretères comme une cramailliere,
«. Les venes emulgentes comme deux gly-
phouoires,
« Les vases spermatiques comme un guasteau
feuilleté,
« Les parastates comme un pot à plume,
« La vessie comme un arc à jallet,
« Le coul d'icelle comme un batail,
« Le mirach comme un chappeau albanois,
« Le siphach comme un brassai,
« Les muscles comme un soufflet,
« Les tendons comme un guand d'oyseau,
« Les ligamens comme une escarcelle,
« Les os comme cassemuzeaulx,
« La mouelle comme un bissac,
« Les cartilages comme une tortue de guari-
gues.
« Les adenes comme une serpe,
(( Les espritz animaulx comme grands coups de
poing,
« Les espritz vitaulx comme longues chique-
nauldes,
a Le sang bouillant comme nazardes multi-
pliées,
« L'urine comme un papefigue,
<( La geniture comme un cent de clous à latte;
et me contoit sa nourrisse qu'il, estant marié avcc-
ques Lamyquaresme , engendra seulement nombre
de adverbes locaulx, et certains jcusnes doubles.
PANTAGRUEL I !) 1
« La mémoire avoit comme une escharpe,
« Le sens commun comme un bourdon,
« L'imagination comme un quarillonnement de
cloches,
« Les pensées comme un vol d'estourneaulx,
« La conscience comme un denigement de he-
ronneaulx,
« Les délibérations comme une pochée d'or-
gues,
« La repentence comme l'equippage d'un double
canon,
« Les entreprinses comme la sabourre d'un
gualHon,
« L'entendement comme un bréviaire dessiré,
« Les intelligences comme limaz sortant des
fraires,
« La volunté comme troys noix en une escuelle,
« Le désir comme six boteaux de sainct foin,
« Le jugement comme un chaussepied,
« La discrétion comme une mouffle,
« La raison comme un tabouret. »
LIVRE IV, CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXI
Anatomic de Quarcsmeprenant quant aux parties
externes .
^ UARESMEPRENANT, disoit Xenomancs
continuant, quant aux parties exter-
^I^'nes, estoit un peu mieulx propor-
tionné, exceptez les sept costes, qu'il
avoit oultre la forme commune des humains.
« Les orteilz avoit comme une espinette orgua-
nisée,
(( Les ongles comme une vrille,
« Les pieds comme une guinterne,
« Les talons comme une massue,
(( La plante comme un creziou,
<( Les jambes comme un leurre,
« Les genoilz comme un escabeau,
« Les cuisses comme un crenequin,
« Les anches comme un vibrequin,
(( Le ventre à poulaines boutonné scelon la mode
antique, et ceinct à l'antibust;
« Le nombril comme une vielle,
« La penilliere comme une dariolle,
« Le membre comme une pantophle,
« Les couilles comme une guedoufle,
« Les genitoires comme un rabbot,
« Les cremasteres comme une raquette,
<( Le perinaeum comme un flageollct.
PANTAGRUEL l53
« Le trou du cul comme un mirouoir crjstallin,
<( Les fesses comme une herse,
« Les reins comme un pot beurrier,
« L'alkatin comme un billart,
« Le dours comme une arbaleste de passe,
« Les spondjles comme une cormenuse,
« Les coustes comme un rouet,
« Le bréchet comme un baldachin,
<( Les omoplates comme un mortier,
(( La poictrine comme un jeu de regualles,
« Les mammelles comme un cornet à bouquin,
<( Les aisselles comme un eschiquier,
« Les espaules comme une civière à braz,
« Les braz comme une barbute,
« Les doigts comme landiers de frarie,
<( Les rasettcs comme deux eschasses,
« Les fauciles comme faucilles,
« Les coubtes comme ratouoires,
« Les mains comme une estrille,
« Le coul comme une saluerne,
« La guorge comme une chausse d'hippocras,
« Le nou comme un baril, auquel pendoient
deux guoytrouz de bronze bien beaulx et harmo-
nieux, en forme d'une horologe de sable ;
« La barbe comme une lanterne,
0 Le menton comme un potiron,
« Les aureilles comme deux mitaines,
« Le nez comme un brodequin anté en es-
cusson.
134 LIVRE IV, CHAPITRE XXXI
« Les narines comme un béguin,
« Les soucilles comme une lichefrete, — sus la
âoucille gausche avoit un seing en forme et gran-
deur d'un urinai,
<( Les paulpieres comme un rebec,
« Les œilz comme un estuy de peignes,
(' Les nerfz opticques comme un fuzil,
(( Le front comme une retombe,
(( Les temples comme une chantepleure,
« Les joues comme deux sabbotz,
« Les maschoueres comme un guoubelet,
« Les dens comme un vouge — de ses telles dens
de laict vous trouverez une à Colonges les royaulz
en Poictou, et deux à la Brosse en Xantonge, sus
la porte de la cave;
« La langue comme une harpe,
(( La bouche comme une housse,
(( Le visaige historié comme un bast de mulet,
* La teste contournée comme un alambic,
« Le crâne comme une gibbessiere,
0 Les coustures comme un anneau de pescheur,
« La peau comme une gualvardine,
« L'epidermis comme un beluteau,
(( Les cheveulx comme une decrotouoire,
« Le poil tel comme a esté dict. »
PANTAGRUEL l55
CHAPITRE XXXII
Continuation des contenences de Quaresmeprenant .
^AS admirable en nature, dist Xeno-
manes continuant, est veoir et entendre
Testât de Quaresmeprenant :
« S'il crachoit, c'estoient panerées
de chardonnette;
« S'il mouchoit, c'estoient anguillettes sallées;
« S'il pleuroit, c'estoient canars à la dodine;
« S'il trembloit, c'estoient grands pastez de lièvre;
« S'il suoyt, c'estoient moulues au beurre frays ;
« S'il rottoit, c'estoient huytres en escalle;
« S'il estcnuoit , c'estoient pleins barilz de
moustarde ;
« S'il toussoit, c'estoient bojtes de Coudignac;
« S'il sanglouttoit, c'estoient denrées de cresson;
" S'il baisloit, c'estoient potées de poys pillez;
« S'il souspiroit, c'estoient langues de bœuf
fumées ;
« S'il subloit, c'estoient bottées de cinges verds;
« S'il ronfloit, c'estoient Jadaulzde febves frezes;
« S'il rechinoit, c'estoient pieds de porc ausou ;
« S'il parloit , c'estoit gros bureau d'Auvergne,
tant s'en failloit que feust saye cramoisie, de la-
quelle vouloit Parisatis eslre les parolles tissues de
ceulx qui parloient à son fîlz Cyrus, roy des Perses;
l56 LIVRE IV, CHAPITRE XXXII
« S'il souffloit, c'estoient troncs pour les indul-
gences;
« S'il guygnoit des yeulx, c'estoient guauffres et
obelies ;
(c S'il grondoit, c'estoient chats de mars;
« S'il dodelinoit de la teste, c'estoient charrettes
ferrées;
« S'il faisoit la moue, c'estoient bastons rompuz;
« S'il marmonnoit, c'estoient jeuz de la Bazoche;
« S'il trepignoit, c'estoient respitz et quinque-
nelles;
(( S'il reculoit, c'estoient coquecigrues de mer;
« S'il bavoit, c'estoient fours à ban;
« S'il estoit enroué, c'estoient entrées de Mo-
resques;
« S'il petoit, c'estoient houzeaulx de vache brune;
« S'il vesnoit, c'estoient botines de cordouan ;
« S'il se gratoit , c'estoient ordonnances nou-
velles ;
« S'il chantoit, c'estoient pojs en guousse;
« S'il fiantoit, c'estoient potirons et morilles;
u S'il buffoit, c'estoient choux à l'huile, alias
caules amb'olif;
« S'il discouroit, c'estoient neiges d'antan ;
-( S'il se soucioit, c'estoient des rez et des tonduz;
« Si rien donnoit, autant en avoit le brodeur;
« S'il songeoit, c'estoient vitz volans et rampans
contre une muraille;
« S'il resvoit, c'estoient papiers rantiers.
PANTAGRUEL iSy
« Cas estrange : travailloit rien ne faisant,
rien ne faisoit travaillant ; corybantioit dormant,
dormoit corybantiant, les yeulx ouvers, comme
font les lièvres de Champaigne, craignant quelque
camisade d'Andouilles , ses antiques ennemies;
rioit en mordant, mordoit en riant; rien ne man-
geoit jeusnant, jeusnoit rien ne mangeant; grigno-
toit par soubson , beuvoit par imagination ; se bai-
gnoit dessus les haulx clochers, se seichoit dedans
les estangs et rivières; peschoit en l'air, et y pre-
noit escrevisses decumanes; chassoit on profond de
la mer, et y trouvoit ibices, stamboucqs et cha-
moys ; de toutes corneilles prinses en tapinois
ordinairement poschoit les'yeulx; rien ne craignoit
que son umbre, et le cris des gras chevreaulx; bat-
toit certains jours le pavé; se jouoyt es cordes
des ceincts; de son poing faisoit un maillet; escri-
voit sus parchemin velu avecques son gros gualli-
mart pronostications et almanachz.
— Voylà le guallant, dist frère Jan. C'est mon
home. C'est celuy que je cherche. Je luy voys
mander un cartel. — Voilà, dist Pantagruel, une
estrange et monstrueuse membreure d'home , si
home le doibs nommer. Vous me réduisez en mé-
moire la forme et contenance de Amodunt et Dis-
cordance. — Quelle forme, demanda frère Jan,
avoient ilz? Je n'en ouy jamais parler, Dieu me le
pardoint. — Je vous en diray, respondit Pantagruel,
ce que j'en ay leu parmy les apologues antiques.
l58 LIVRE IV, CHAPITRE XXXII
« Physis, c'est Nature, en sa première portée
enfanta Beaulté et Harmonie sans copulation char-
nelle, comme de soy mesmes est grandement fé-
conde et fertile. Antiphysie, laquelle de tout
temps est partie adverse de Nature , incontinent
eut envie sus cestuy tant beau ethonorable enfante-
ment, et au rebours enfanta Amodunt et Discor-
dance par copulation de Tellumon. Hz avoient la
teste sphserique et ronde entièrement comme un
ballon, non doulcement comprimée des deux cous-
tez, comme est la forme humaine; les aureilles
avoient hault enlevées, grandes comme aureilles
d'asne , les yeulx hors la teste, fichez sus des os
semblables aux talons, sans soucilles, durs comme
sont ceux des cancres ; les pieds ronds comme pe-
lottes;les braz et les mains tournez en arrière vers
les espaules, et cheminoient sus leurs testes, conti-
nuellement faisant la roue, cul sus teste, les pieds
contremont; et, comme vous sçavez que es cin-
gesses semblent leurs petits cinges plus beaulx que
chose du monde , Antiphysie louoit et s'efforçoit
prouver que la forme de ses enfans plus belle es-
toit et advenente que des enfans de Physis, disant
que ainsi avoir les pieds et teste sphteriques, et
ainsi cheminer circulairement en rouant, estoit la
forme compétente et perfaicte alleure retirante à
quelque portion de divinité , par laquelle les cieulx
et toutes choses éternelles sont ainsi contournées.
« Avoir les pieds en l'air, la teste en bas, estoit
PANTAGRUEL I $9
imitation du Créateur de l'univers, veu que les che-
veulx sont en l'home comme racines, les jambes
comme rameaux, car les arbres plus commodé-
ment sont en terre fichées sus leurs racines que ne
seroient sus leurs rameaux. Par ceste démonstra-
tion alléguant que trop mieulx et plus aptement
estoient ses enfans comme une arbre droicte, que
ceulxde Physis, les quelz estoient comme une arbre
renversée. Quant est des braz et des mains, prou-
voit que plus raisonnablement estoient tournez vers
les espaules, par ce que ceste partie de corps ne
doibvoit estre sans défenses, attendu que le davant
estoit competentement muny par les dens , des
quelles la personne peut non seulement user en
maschant sans l'ayde des mains, mais aussi soy dé-
fendre contre les choses nuisantes.
« Ainsi par le tesmoignage et astipulation des
bestes brutes tiroit tous les folz et insensez en sa
sentence, et estoit en admiration à toutes gens ecer-
velez et deguarniz de bon jugement et sens commun.
Depuys elle engendra les Matagotz , Cagotz et
Papelars, les maniacles Pistoletz , les demoniacles
Calvins imposteurs de Genève, les enraigez Pu-
therbes, Briffaulx, Caphars, Chattemittes, Cani-
bales et aultres monstres difformes et contrefaicts
en despit de Nature. »
[6o LIVRE IV, CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIII
Comment par Pantagruel feut un monstreux
physetere apperceu prés l'isle Farouche .
,us le hault du jour, approchans l'isle
'Farouche, Pantagruel de loing apper-
ceut un grand et monstreux physetere
venent droict vers nous, bruyant, ron-
flant, enflé, enlevé plus hault que les hunes des
naufz, et jectant eaulx de la gueule en l'air davant
soy, comme si feust une grosse rivière tombante de
quelque montaigne. Pantagruel le monstra au pilot
et à Xenomanes.
Par le conseil du pilot feurent sonnées les trom-
pettes de la thalamege en intonation de guareserre.
A cestuy son toutes les naufz, guallions, ram-
berges, liburnicques, scelon qu'estoit leur disci-
pline navale , se mirent en ordre et figure telle
qu'est le Y grégeois, lettre de Pythagoras, telle
que voyez observée par les grues en leur vol , telle
qu'est en un angle acut, on cône et base de la-
quelle estoit la dicte thalamege en equippage de
vertueusement combattre.
Frère Jan on chasteau guaillard monta guallant
et bien délibéré avecques les bombardiers; Pa-
nurge commença crier et lamenter plus que ja-
mais. « Babillebabou ! disoit il, voicy pis qu'antan.
Fuyons! C'est, par la mort bœnf! Leviathan, des-
PANTAGRUEL l6l
cript par le noble prophète Moses en la Vie du
sainct home Job. Il nous avallera tous, et gens et
naufz, comme pillules. En sa grande gueule infer-
nale nous ne luy tiendrons lieu plus que feroit un
grain de dragée musquée en la gueule d'un asne.
Voyez le cy. Fuyons, guaingnons terre ! Je croy
que c'est le propre monstre marin qui feut jadis
destiné pour dévorer Andromeda . Nous sommes
tous perduz. O que pour l'occire praesentemenl
feust icy quelque vaillant Perseus! — Percé jus par
moy sera, respondit Pantagruel. N'ayez paour. —
Vertus Dieu! dist Panurge, faictez que soyons
hors les causes de paour. Quand voulez vous que
j'aye paour, sinon quand le dangier est évident?
— Si telle est, dist Pantagruel, vostre destinée
fatale, comme n'aguieres exposoit frère Jan , vous
doibvez paour avoir de Pyrœis , Heoiis, ^thon ,
Phiegon, célèbres chevaulx du soleil flammivomes,
qui rendent feu par les narines; des physeteres,
qui ne jectent qu'eau par les ouyes et par la gueule,
ne doibvez paour aulcune avoir. Ja par leur eau ne
serez en dangier de mort; par cestuy élément plus
toust serez guaranty et conservé que fasché et of-
fensé.
— A l'aullre ! dist Panurge. C'est bien rentré
de picques noires ! Vertus d'un petit poisson ! ne
vous ay je assez exposé la transmutation des ele-
mens, et le facile symbole qui est entre rousty et
bouilly, entre bouilly et rousty ? Halas ! Voy le cy.
Rabelais. IV. n
lb2 LIVRE IV, CHAPITRE XXXIII
Je m'en voys cacher là bas. Nous sommes tous
mors à ce coup. Je voy sus la hune Atropos la fé-
lonne, avecquessescizeaulxde fraysesmouluz, preste
à nous tous coupper le filet de vie. Guare ! Voy le
cy. O que tu es horrible et abhominable .' Tu en
as bien noyé d'aultres qui ne s'en sont poinct van-
tez. Dea! s'il jectast vin bon, blanc, vermeil, friant,
délicieux, en lieu de ceste eau amere , puante,
sallée, cela seroit toUerable aulcunement, et y se-
roit aulcune occasion de patience, à l'exemple de
celluy milourt anglois auquel, estant faict com-
mendement, pour les crimes desquelz estoit con-
vaincu, de mourir à son arbitraige, esleust mourir
nayé dedans un tonneau de Malvesie. Voy le cy.
Ho ho! Diable Sathanas, Leviathan ! Je ne te
peuz veoir, tant tu es ideux et détestable. Vestz à
l'audience, vestz aux Chiquanous. >;
CHAPITRE XXXIV
Comment par Pantagruel fcut deffaict le monstreux
pJiysctere .
E physetere, entrant dedans les brayes
et angles des naufz et guallions,
jectoit eau sus les premières à pleins
itonneaulx, comme si feussent les cata-
dupes du Nil, en iEthiopie. Dards, dardelles, ja-
velotz, espieux, corsecques, partuisanes, voloient
I
PANTAGRUEL l63
SUS luy de tous coustez. Frère Jan ne se y espar-
gnoit. Panurge mouroit de paour. L'artillerie ton-
noit et fouldroyoit en diable, et faisoit son debvoir
de le pinser sans rire. Mais peu profitoit, car les
gros bouUeîz de fer et de bronze entrans en sa
peau sembioient fondre, à les veoir de loing,
comme font les tailles au soleil. Allors Pantagruel,
considérant l'occasion et nécessité, desploye ses
bras et monstre ce qu'il sçavoit faire.
Vous dictez, et est escript, que le truant Com-
modus, empereur de Rome, tant dextrement tiroit
de l'arc que de bien loing il passoitles flèches entre
les doigts des jeunes enfans levans la main en l'air,
sans aulcunement les ferir.
Vous nous racontez aussi d'un archier indian on
temps que Alexandre le Grand conquesta Indie,
lequel tant estoit de traire périt que de loing il passoit
ses flèches par dedans un anneau, quoy qu'elles feus-
sent longues dB troys coubdées, et feust le fer d'i-
celles tant grand et poisant qu'il en persoit brancs
d'assier, boucliers espoys, plastrons asserez, tout
généralement qu'il touchoit, tant ferme, résistant,
dur et valide feust que sçauriez dire.
Vous nous dictez aussi merveilles de l'industrie
des anciens François, les quelz à tous estoient en
l'art sagittaire préférez, et les quelz en chasse de
bestes noires et rousses frotoient le fer de leurs flè-
ches avecques ellébore, pour ce que de la venaison
ainsi férue la chair plus tendre, friande, salubre et
164 LIVRE IV, CHAPITRE XXXIV
délicieuse estoit, cernant toutesfoys et houstant la
paytie ainsi attaincte tout autour.
Vous faictez pareillement narré des Parthes, qui
par darriere tiroient plus ingénieusement que ne
faisoient les aultres nations en face.
Aussi célébrez vous les Sc}'thes en ceste dexté-
rité, de la part des quelz jadis un ambassadeur en-
voyé à Darius, roy des Perses, luy offrit un oiseau,
une grenoille, une souriz et cinq flèches, sans mot
dire. Interrogé que prtetendoient telz praesens, et
s'il avoit charge de rien dire, respondit que non.
Dont restoit Darius tout estonné et hebeté en son
entendement, ne feust que l'un des sept capitaines
qui avoient occis les Mages, nommé Gobryes, luy
exposa et interpréta, disant: « Par ces dons et of-
frandes vous disent tacitement les Scythes : « Si les
« Perses comme oyseaulx ne volent au ciel, ou
« comme souriz ne se cachent vers le centre de la
« terre, ou ne se mussent on profond des estangs
« et paluz comme grenoilles, tous seront à perdi-
« tion mis par la puissance et sagettes des Scy-
« thés. »
Le noble Pantagruel en l'art de jecter et darder
estoit sans comparaison plus admirable, car, avec-
ques ses horribles piles et dards, les quelz propre-
ment ressembloient aux grosses poultres sus les
quelles sont les pons de Nantes, Saulmur, Brc-
gerac, et à Paris les pons au Change et aux Meus-
niers, soustenuz en longueur, grosseur, poisanteur
PANTAGRUEL l65
et ferrure, de mil pas loing il ouvroit les huytres
en escalle sans toucher les bords, il esmouchoit une
bougie sans l'extaindre, frappoit les pies par l'œil,
dessemeloit les bottes sans les endommaiger, def-
fourroit les barbutes sans rien guaster, tournoit les
feuilletz du bréviaire de frère Jan l'un après l'aultre
sans rien dessirer.
Avecques telz dards, desquelz estoit grande mu-
nition dedans sa nauf, au premier coup il enferra
le physetere sus le front, de mode qu'il luy trans-
perça les deux machouoires et la langue, si que
plus ne ouvrit la gueule, plus ne puysa, plus ne
jecta eau. Au second coup il iuy creva l'œil droict.
Au troyzieme l'œil guausche. Et feut veu le physe-
tere, en grande jubilation de tous, porter ces troys
cornes au front quelque peu penchantes davant,
en figure triangulaire aequilateralc , et tournoyer
d'un cousté et d'aultre, chancellant et fourvoyant,
comme estourdy, aveiglé, et prochain de mort.
De ce non content , Pantagruel luy en darda
un aultre sus la queue, panchant pareillement en
arrière. Puys troys aultres sus l'eschine en ligne
perpendiculaire par equale distance de queue et
bac troys foys justement compartie. En fin, luy en
lança sus les flancs cinquante d'un cousté et cin-
quante de l'aultre , de manière que le corps du
physetere sembloit à la quille d'un guallion à troys
gables emmortaisée par compétente dimension de
ses poultres, comme si feussent cosses et porte-
l66 LIVRE IV, CHAPITRE XXXIV
hausbancs delà carine. Et estoit chose moult plai-
sanfe à veoir.
Adoncques mourant, le physetere se renversa
ventre sus dours , comme font tous poissons
mors; et, ainsi renversé, les poultres contre bas en
mer, ressembloit au scolopendre, serpent ayant
cent pieds, comme le descript le saige ancien Ni-
cander.
CHAPITRE XXXV
Comment Pantagruel descend en l'Isle Farouche,
manoir antique des Andouilles.
ES hespailliers de la nauf lanterniere
amenèrent le physetere lié en terre
de l'isle prochaine, dicte Farouche,
pour en faire anatomie et recuillir la
gresse des roignons, laquelle disoient estre fort
utile et nécessaire à la guerison de certaine maladie
qu'ilz nommoient Faulte d'argent. Pantagruel n'en
tint compte, car aultres assez pareilz , voyre enco-
res plus énormes, avoit veu en l'océan gallicque.
Condescendit toutesfoys descendre en l'isle Farou-
che pour seicher et refraischir aulcuns de ses gens
mouillez et souillez par le vilain physetere, à un
petit port désert, vers le midy, situé lez une touche
de boys haulte, belle et plaisante, de laquelle sor-
toit un délicieux ruisseau d'eaue doulce, claire et
PANTAGRUEL 167
argentine. Là, dessoubs belles tentes feurent les cui-
sines dressées, sans espargne de boys. Chascun
mué de vestemens à son plaisir, feut par frère Jan
la campanelle sonnée. Au son d'icelle feurent les
tables dressées et promptement servies.
Pantagruel, dipnant avecques ses gens joyeuse-
ment, sus l'apport de la seconde table apperceut
certaines petites Andouilles affaictées gravir et mon-
ter sans mot sonner sus un hault arbre prés le re-
traict du guoubelet . Si demanda à Xenomanes :
<; Quelles bestes sontce-là?» pensant que feus-
sent escurieux, belettes, martres ou hermines.
« Ce sont Andouilles, respondit Xenomanes. Icy
est l'isle Farouche, de laquelle je vous parlois à ce
matin, entre les quelles et Quaresmeprenant , leur
maling et antique ennemy , est guerre mortelle de
long temps. Et croy que par les canonnades tirées
contre le physetere ayent eu quelque frayeur et
doubtance que leur dict ennemy icy feust avecques
ses forces pour les surprendre, ou faire le guast
parmy ceste leur isle, comme ja plusieurs foys s'es-
toit en vain efforcé, et à peu de profict, obstant le
soing et vigilance des Andouilles, les quelles,
comme disoit Dido aux compaignons d^Eneas vou-
lens prendre port en Cartage sans son sceu et li-
cence, la malignité de leur ennemy et vicinité de
ses terres contraignoient soy continuellement con-
treguarder et veigler.
— Dea! bel amy, dist Pantagruel, si voyez que
l68 LIVRE IV, CHAPITRE XXXV
par quelque honeste moyen puissions fin à cesle
guerre mettre , et ensemble les reconcilier, donnez
m'en advis. Je me y emploiray de bien bon cœur,
et n'y espargneray du mien pour contemperer et
amodier les conditions controverses entre les deux
parties.
— Possible n'est pour le prassent , respondit
Xenomanes. Il y a environ quatre ans que, passant
par cy et Tapinois, je me mis en debvoir de traic-
ter paix entre eulx , ou longues trêves pour le
moins, et ores feussent bons amis et voisins, si tant
l'un comme les aultres soy feussent despouillez de
leurs affections en un seul article . Quaresmepre-
nant ne vouloit on traicté de paix comprendre les
Boudins saulvaiges, ne les Saulcissons montigenes,
leurs anciens bons compères et confœderez. Les
Andouilles requeroient que la forteresse de Cac-
ques feust par leur discrétion, comme est le chas-
teau de Sallouoir, régie et gouvernée , et que d'i-
celle feussent hors chassez ne sçay quelz puans,
villains, assassineurs et briguans qui latenoient. Ce
que ne peutestre accordé, et sembloient les condi-
tions iniques à l'une et à l'aultre partie. Ainsi ne
feust entre eulx l'apoinctement conclud. Restèrent
toutesfoys moins sévères et plus doulx ennemis que
n'estoient par le passé. Mais depuys la dénoncia-
tion du concile national de Chesil, par laquelle elles
feurent farfouillées, guodelurées et intimées, par la-
quelle aussi feut Quaresmeprenant dcclairé bre-
PANTAGRUEL 1 69
neux , hallebrené et stocfisé en cas que avecques
elles il feist alliance ou appoinctement aulcun, se
sont horrificquement aigriz, envenimez, indignez
et obstinez en leurs couraiges. et n'est possible y
remédier. Plus toust auriez vous les chatz et ratz,
les chiens et lièvres ensemble reconcilié. »
CHAPITRE XXXVI
Comment par les Andouilles farouches est dressée
embuscade contre Pantagruel.
E disant Xenomanes, frère Jan aper-
^^ ceut vingt et cinq ou trente jeunes
Andouilles de legiere taille sus le ha-
vre, soy retirantes le grand pas vers
leur ville, citadelle, chasteau et rocquette de Che-
minées, et dist à Pantagruel: « Il y aura icy de
l'asne, je le prevoy. Ces Andouilles vénérables vous
pourroient par adventure prendre pour Quaresme-
prenant, quoy qu'en rien ne luy sembliez. Laissons
ces repaissailles icy, et nous mettons en debvoir de
leurs résister.
— Ce ne seroit, dist Xenomanes, pas trop mal
faict. Andouilles sont andouilles, tous jours dou-
bles et traistresses . »
Adoncques se lieve Pantagruel de table pour
descouvrir hors la touche de boys; puys soubdain
retourne, et nous asceure avoir à guausche descou-
yo
LIVRE !V, CHAPITRE XXXV 1
vert une embuscade d'Andouilles farfelues, et du
cousté.droict, à demie lieue loing de là, un gros
bataillon d'aultres puissantes etgigan taies Andouilles
le long d'une petite colline, furieusement en bataille
marchantes vers nous, au son des vezes et piboles,
des guogues et des vessies, desjoyeulx pifres et ta-
bours, des trompettes et clairons. Par la conjecture
de soixante et dix huict enseignes qu'il y comptoit,
estimions leur nombre n'estre moindre de cjuarante
et deux mille. L'ordre qu'elles tenoient, leur fier
marcher et faces asceurées, nous faisoient croire que
ce n'estoient friquenelles, mais vieilles Andouilles de
guerre. Par les premières fillieres jusques prés les
enseignes estoient toutes armées à hault appareil,
avecques picques petites, comme nous sembloit de
loing, toutesfoys bien poinctueset asserées ; sus les
aesles estoient flancquegées d'un grand nombre de
Boudins sylvaticques, de Guodiveaux massifz et Saul-
cissons à cheval, tous de belle taille, gens insulai-
res, bandouilliers et farouches.
Pantagruel feut en grand esmoy, et non sans
cause, quoy que Epistemon luy remonstrast que
l'usance et coustume du pays andouillois povoil
estre ainsi charesser et en armes recepvoir leurs
amis estrangiers, comme sont les nobles roys de
France par les bonnes villes du royaulme repceuz
et saluez à leurs premières entrées après leur sacre
et nouvel advenement à la couronne :
« Par adventure, dlsoit-il, est ce la guarde ordi-
PANTAGRUEL IJl
naiie de la royne du lieu, laquelle, advertie par les
jeunes Andouilles du guet que veistes sus l'aihre,
comment en ce port surgeoit le beau et pompeux
convoy de vos vaisseaulx, a pensé que là doibvoit
estre quelque riche et puissant prince, et vient vous
visiter en persone. »
De ce non satisfaict , Pantagruel assembla son
conseil pour sommairement leurs advis entendre sus
ce que faire debvoient en cestuy estrif d'espoir in-
certain et craincte évidente.
Adoncques briefvement leurs remonstra comment
telles manières de receuil en armes avoit souvent
porté mortel préjudice soubs couleur de charesse et
amitié. « Ainsi, disoit-il, l'empereur Antonin Cara-
calle à l'une foys occist les Alexandrins, à l'aultre
desfist la compaignie de Artaban, roy des Perses,
soubs couleur et fiction de vouloir sa fille espouser.
Ce que ne resta impuny, car peu après il y perdit
la vie. Ainsi les enfans de Jacob, pour vanger le
rapt de leur sœur Dyna, sacmenterent les Sichi-
miens. En ceste hypocritique façon , par Galien ,
empereur romain, feurent les gens de guerre des-
faicts dedans Constantinople. Ainsi soubs espèce
d'amitié Antonius attira Artavasdes, roy de Arménie,
puys le feist lier et enferrer de grosses chaisnes,
finablement le feist occire.
Mille aultres pareilles histoires trouvons nous par
les antiques monumens. Et à bon droict est jusques
à praesent de prudence grandement loué Charles,
ly:
LIVRE IV, CHAPITRE XXXVI
roy de France, sixième de ce nom, lequel retour-
nant victorieux des Flamens et Gantois en sa bonne
ville de Paris, et au Bourget en France entendent
que les Parisiens avecques leurs mailletz, dont feu-
rent surnommez Mailiotins, estoient hors la ville
issuz en bataille jusques au nombre de vingt mille
combatans, ne y voulut entrer, quoy qu'ilz remons-
trassent que ainsi s'estoient mis en armes pour plus
honorablement le recuillir sans aultre fiction ne mau-
vaise affection, que premièrement ne se feussent en
leurs maisons retirez et desarmez. »
CHAPITRE XXXVII
Comment Pantagruel manda quérir les capitaines
Kifandouille et Tailleboudin, avecques un notable
discours sus les noms propres des lieux et des
persones.
A resolution du conseil feut qu'en tout
événement ilz se tiendroient sus leurs
guardes. Lors par Carpalim et Gym-
naste, au mandement de Pantagruel,
t'eurent appelez les gens de guerre qui estoient de-
dans les naufz Brindiere, des quelz coronel estoit
Riflandouille, et Portoueriere, des quelz coronel
estoit Tailleboudin le jeune.
« Je souslaigeray, disi Panurge, Gymnaste de
ceste poine. Aussi bien vous est icy sa pra^sence
PANTAGRUEL lyS
nécessaire. — Par le froc que je porte! dist frère
Jan, tu te veulx absenter du combat, couillu, et ja
ne retourneras, sus mon honneur. Ce n'est mie
grande perte. Aussi bien ne feroit il que pleurer,
lamenter, crier, et descouraiger les bons soubdars.
— Je retourneray certes, dist Panurge, frère Jan,
mon père spirituel, bien toust. Seulement donnez
ordre à ce que ces fascheuses Andouilles ne grim-
pent sus les naufz. Ce pendent que combaterez, je
priray Dieu pour vostre victoire, à l'exemple du
chevalereux capitaine Moses, conducteur du peuple
Israëlicque.
— La dénomination, dist Epistemon à Panta-
gruel, de ces deux vostres coronelz Riflandouille et
Tailleboudin en cestuy conflict, nouspromect asceu-
rance, heur et victoire, si par fortune ces Andouilles
nous vouloient oultrager. — Vous le prenez bien,
dist Pantagruel, et me plaist que par les noms de
nos coronelz vous prœvoiez et prognosticquez la
nostre victoire. Telle manière de prognosticquer
par noms n'est moderne. Elle feut jadis célébrée et
religieusement observée par les Pithagoriens. Plu-
sieurs grands seigneurs et empereurs en ont jadis
bien faict leur profict. Octavian Auguste, second
empereur de Rome , quelque jour rencontrant un
paisant nommé Eutycht , c'est à dire Bienfortuné ,
qui menoit un asne nommé Nicon, c'est en langue
grecque Victorien, meu de la signification des noms
tant de l'asnier que de l'asne, se asceura de toute
174 LIVRE IV, CHAPITRE XXXVII
prospérité, félicité et victoire. Vespasian, empereur
pareillement de Rome, estant un jour seulet en
oraison on temple de Serapis, à la veue et venue
inopinée d'un sien serviteur nommé Basilicks^ c'est
à dire Ro)i«/j lequel il avoit loing darriere laissé ma-
lade, print espoir et asceurance de obtenir l'empire
romain. Regilian, non pour aultre cause ne occa-
sion, feut par les gens de guerre esleu empereur,
que par signification de son propre nom. Voyez le
Cratyle du divin Platon. — Par ma soif, dist Rhizo-
tome, je le veulx lire. Je vous oy souvent le allé-
guant. — Voyez comment les Pythagoriens, par
raison des noms et nombres, concluent que Patro-
clus doibvoit estre occis par Hector, Hector par
Achilles, Achilles par Paris, Paris par Philoctetes.
« Je suys tout confus en mon entendement,
quand je pense en l'invention admirable de Pytha-
goras, lequel, par le nombre par ou impar des syl-
labes d'un chascun nom propre, exposoit de quel
cousté estoient les humains boyteulx, bossus, bor-
gnes, goutteux, paralytiques, pleuritiques, et aultres
telz maléfices en nature, sçavoir est assignant le
nombre par au cousté guausche du corps, le impar
au dextre. — Vrayement, dist Epistemon, j'en veids
l'expérience à Xainctes en une procession générale,
praesent le tant bon, tant vertueux, tant docte et
équitable prsesident Briend Valée, seigneur du Dou-
het. Passant un boiteux ou boiteuse, un borgne ou
borgnesse, un bossu ou bossue, on luy rapportoit
PANTAGRUEL 1/5
son nom propre. Si les syllabes du nom estoient en
nombre impar, soubdain, sans veoir les persones, il
les disoit estre maleficiez, borgnes, boiteux, bossus
du cousté dextre. Si elles estoient en nombre par,
du cousté guausche. Et ainsi estoit à la vérité, onc-
Cjues n'y trouvasmes exception.
— Par ceste invention, dist Pantagruel, les doc-
tes ont affermé que Achilles, estant à genoulx, feut
par la fleiche de Paris blessé on talon dextre. Car
son nom est de syllabes impares. Icy est à noter
que les anciens se agenoilloient du pied dextre.
Venus par Diomedes davant Troie blessée en la
main guausche, car son nom en grec est de quatre
syllabes. Vulcan boiteux du pied guausche, par
mesm.es raison. Philippe, roy de Macedonie, et
Hannibal, borgnes de l'œil dextre. Encores pour-
rions nous particularizer des ischies, hernies, hemi-
craines, par ceste raison pythagoricque.
« Mais, pour retourner aux noms, consyderez
comment Alexandre le Grand, filz du roy Philippe,
du quel avons parlé, par l'interprétation d'un seul
nom parvint à son entreprinse. Il assiegeoit la forte
ville de Tyre et, la battoit de toutes ses forces par
plusieurs sepmaines; mais c'estoit en vain. Rien ne
profitoient ses engins et molitions. Tout estoit
soubdain démoli et remparé par les Tyriens. Dont
print phantasie de lever le siège, avecques grande
melancholie, voyant en cestuy département perte
insigne de sa réputation. En tel estrif et fascherie se
lyÔ LIVRE IV, CHAPITRE XXXVII
endormit. Dormant songeoit qu'un satyre estoit
dedans sa tente, dansant et saultelant avecques ses
jambes bouquines. Alexandre le vouloit prendre, le
satyre tousjours luy eschappoit. En fin le roy le pour-
suivant en un destroict le happa. Sus ce poinct se
esveigla. Et racontant son songe aux philosophes et
gens sçavans de sa court, entendit que les dieux luy
promettoient victoire et que Tyre bien toust seroit
prinse, car ce mot Satyros divisé en deux est sa Ty-
roSj signifiant : Tiene est Tyre. De faict, au premier
assault qu'il feist emporta la ville de force, et en
grande victoire subjuga ce peuple rebelle.
« Au rebours, consyderez comment par la signi-
fication d'un nom Pompée se désespéra. Estant
vaincu par Caesar en la bataille Pharsalique, ne eut
moyen aultre de soy saulver que par fuyte. Fuyantpar
mer, arriva en l'isle de Cypre. Prés la ville de Pa-
phos apperceut sus le rivage un palais beau et sump-
tueux. Demandant au pilot comment l'on nom-
moit cestuy palais, entendit qu'on le nommoit
KaxooxatXÉa, c'est à dire Malroy. Ce nom luy feut
en tel effroy et abomination qu'il entra en deses-
poir comme asceuré de ne évader que bien toust ne
perdist la vie. De mode que les assistans et nau-
chiers ouirent ses cris, soupirs et gemissemens. De
faict, peu de temps après, un nommé Achillas, pai-
sant incongneq, luy trancha la teste.
« Encores pourrions nous à ce propous alléguer
ce que advint à L. Paulus ^Emylius, lors que par le
PANTAGRUEL 1/7
sénat romain feut esleu empereur, c'est à dire chef
de l'armée qu'ilz envoyoient contre Perses, roy de
Macedonie. Icelluy jour, sus le soir, retournant en
sa maison pour soy aprester au deslogement, bai-
sant une siene petite fille nommée Tratia, advisa
qu'elle estoit aulcunement triste. « Qui a il, dist il,
« ma Tratia? Pourquoy es tu ainsi triste et faschée?
« — Mon père, respondit elle, Persa est morte. »
Ainsi nommoit elle une petite chiene qu'elle avoit
en délices... A ce mot print Paulusasceurance de la
■victoire contre Perses. Si le temps permettoit que
puissions discourir par les sacres Bibles des Hébreux,
nous trouverions cent passages insignes nous mons-
trant évidemment en quelle observance et religion
leurs estoient les noms propres avecques leurs signi-
fications. »
Sus la fin de ce discours arrivèrent les deux co-
ronelz acompaignez de leurs soubdars, tous bien
armez et bien délibérez. Pantagruel leurs feist une
briefve remonstranceà ce qu'ilz eussent à soymons-
trer vertueux au combat, si par cas estoient con-
traincts, car encores nepovoit il croire que les An-
douilles feussent si traistresses, avecques défense
de commencer le hourt, et leurs bailla Mardigras
pour mot du guet.
Rabelais. IV. 2 3
LIVRE IV, CHAPITRE XXX VIII
CHAPITRE XXXVIII
Comment Andouillcs ne sont à nuspriser entre
les hianains.
ous truphez icy, beuveurs , et ne
croyez que ainsi soit en vérité comme
je vous raconte. Je ne sçaurois cjue
'vous en faire. Croyez le si voulez; si
ne voulez, allez y veoir; mais je sçay bien ce (]ue
je veidz.
Ce feut en l'isle Farouche, je la vous nomme, et
vous réduisez à mémoire la force des géants anti-
ques, les quelz entreprindrent le hault mons Pelion
imposer sus Osse, et l'umbrageux Olympe avecques
Osse envelopper, pour combatre les dieux, et du
ciel les deniger. Ce n'estoit force vulgaire ne mé-
diocre, Iceulx toutesfoys n'estoient que andouilles
pour la moitié du corps, ou serpens, que je ne
mente.
Le serpens qui tenta Eve estoit andouillicque;
ce nonobstant est de luy escript qu'il estoit fin et
cauteleux sus tous aultres animans. Aussi sont an-
douilles. Encores maintient on en certaines Aca-
démies que ce tentateur estoit l'Andouille nommée
Ithyphalle, en la quelle feut jadis transformé le bon
messer Priapus, grand tentateur des femmes par les
paradis, en grec : ce sont jardins en françois.
PANTAGRUEL
179
Les Souisises, peuple maintenant hardy et belli-
queux, que sçavons nous si jadis estoient saulcisses?
Je n'en vouidroys pas mettre le doigt on feu. Les
Himantopodes, peuple en ^Ethiopie bien insigne,
sont andouilles, scelon la description de Pline, non
autre chose. Si ces discours ne satisfont à l'incré-
dulité de vos seigneuries, praesentement, j'entends
après boyre, visitez Lusignan, Partenay, Vouant,
Mervant, et Ponzauges en Poictou. Là trouverez
tesmoings vieulx, de renom et de la bonne forge,
les quelz vous jureront sus le braz sainct Rigomé
que Mellusine, leur première fondatrice, avoit
corps fœminin jusques aux boursavitz, et que le
reste en bas estoit andouille serpentine , ou bien
serpent andouillicque. Elle toutesfoys avoit al-
leures braves et guallantes, les quelles encores au
jourd'huy sont imitées par les Bretons balladins
tlansans leurs trioriz fredonnizez.
Quelle feut la cause pourquoy Erichthonius pre-
mier inventa les coches, lectieres et charriotz ?
C'estoit parce que Vulcan l'avoit engendré avec-
ques jambes de andouilles, pour les quelles cacher
mieulx aima aller en lectiere que à cheval : car en-
cores de son temps ne estoient andouilles en répu-
tation. La nymphe scythicque Ora avoit pareille-
ment le corps my party en femme et en andouille.
Elle toutesfoys tant sembla belle à Juppiter, qu'il
coucha avecques elle et en eust un beau filz nommé
Colaxes.
lOO LIVRE IV, CH\?iTRE XXXVIII
Cessez pourtant icy plus vous trupher, et croyez
qu'il' n'est rien si vray que l'Evangile.
CHAPITRE XXXIX
Comment frerc Jan se rallie avecques les cuisiniers
pour conibatre les Andouilles.
\
OYANT frère Jan ces furieuses An-
^^douilles ainsi marcher de hayt, dist à
Pantagruel : « Ce sera icy une belle
.'bataille de foin, à ce que je voy. Ho
le grand honneur et louanges magnifîcques qui se-
ront en nostre victoire! Je vouldrois que dedans
vostre nauf feussiez de ce conflict seulement spec-
tateur, et au reste me laissiez faire avecques mes
gens. — Quelz gens? demanda Pantagruel. —
Matière de bréviaire, respondit frère Jan.
« Pourquoy Potiphar, maistre queux des cui-
sines de Pharaon, celluy qui achapta Joseph, et
lequel Joseph eust fait coqu, s'il eust voulu, feut
maistre de la cavallerie de tout le royaulme d'jE-
gypte? Pourquoy Nabuzardan, maistre cuisinier du
roy Nabugodonosor, feut entre tous aultres capi-
taines esleu pour assiéger et ruiner Hierusalem ? —
J'escoute, respondit Pantagruel. — Par le trou ma-
dame! dist frère Jan, je auserois jurer qu'ilz autres
foys avoient Andouilles combatu, ou gens aussi peu
PANTAGRUEL I ô I
estimez que Andouilles, pour les quelles abatre,
combatre, dompter et sacmenter trop plus sont
sans comparaison cuisiniers idoines et suffisans que
tous gensdarmes, estradiotz^ soubdars et piétons
du monde.
— Vous me refraischisez la mémoire, dist Pan-
tagruel, de ce que est escript entre les facétieuses
et joyeuses responses de Ciceron. On temps des
guerres civiles à Rome, entre Caesar et Pompée,
il estoit naturellement plus enclin à la part pom-
peiane, quoy que de Ceesar feust requis et grande-
ment favorisé. Un jour, entendent que les Pom-
peians à certaine rencontre avoient faict insigne
perte de leurs gens, voulut visiter leur camp. En
leur camp apperceut peu de force, moins de cou-
raige, et beaucoup de desordre. Lors, praevoyant
que tout iroit à mal et perdition, comme depuis
advint, commença trupher et mocquer mainte-
nant les uns, maintenant les aultres, avecques bro-
cards aigres et picquans, comme très-bien sçavoit
le style. Quelques capitaines, faisans des bons com-
paignons, comme gens bien asceurez et délibérez,
luy dirent : « Voyez vous combien nous avons en-
« cores d'aigles? » C'estoit lors la devise des Ro-
mains en temps de guerre. « Cela, respondit Ci-
ce ceron, seroit bon et à propous si guerre aviez
« contre les pies. » Doncques, veu que combatre
nous fault Andouilles, vous inferez que c'est ba-
taille culinaire, et voulez aux cuisiniers vous rallier.
102 LIVRE IV, CHAPITRE XXXIX
Falctez comme l'entendez. Je lesteiay icy, atten-
dant l'issue de ces fanfares. «
Frère Jan de ce pas va es tentes des cuisines, et
dist en toute guayeté et courtoisie aux cuisiniers :
« Enfans, je veulx huy vous tous veoir en honneur
et triumphe. Par vous seront faictes apertises d'ar-
mes non encores veues de nostre mémoire. Ventre
sus ventre! ne tient on aultre compte des vaillans
cuisiniers? Allons combatre ces paillardes An-
douilles. Je seray vostre capitaine. Beuvons, amis!
Cza, couraige ! — Capitaine, respondirent les cui-
siniers, vous dictez bien. Nous sommes à vostre
joly commandement. Soubs vostre conduicte nous
voulons vivre et mourir. — Vivre, dist frère Jan,
bien; mourir, poinct, c'est à faire aux Andouilles.
Or donccjues, mettons nous en ordre. Nabuzardan
vous sera pour mot du guet. »
CHAPITRE XL
Comment par frerc Jan est dressée la iruyc ^
et les preux cuisiniers dedans enclous.
ORS, au mandement de frère Jan, feut
par les maistres ingénieux dressée la
I grande truye, laquelle estoit dedans
lia nauf bourrabaquiniere. C'estoit un
engin mirificquc faict de telle ordonnance que, des
gros couillarts qui par rancs cstoient au tour, il
PANTAGRUEL
|83
jectoit bedaines et quarreaux empenez d'assier, et
dedans la quadrature duquel povoient aisément
combatre et à couvert demeurer deux cens hommes
et plus, et estoit faict au patron de la truye de la
Riole, moyennant laquelle feut Bergerac prias sus
les Anglois, régnant en France le jeune roy Charles
sixième.
Ensuyt le nombre et les noms des preux et vaillans
cuisiniers, les quclz, comme dedans le cheval de
Troye, entrèrent dedans la truye.
Saulpicquet, Maistre Hordoux,
Ambrelin, Grasboyau,
Guavache, Pillemortier,
Lascheron, Leschevin,
Porcausou, Saulgrenée,
Salezart, Cabirotade,
Maindeguourre, Carbonnade,
Paimperdu, Fressurade,
Lasdaller, Hoschepot,
Pochecuilliere, Hasteret,
Moustamoulùe, Balafré,
Crespelet, Gualéfrima.
Tous ces nobles cuisiniers portoient en leurs ar-
moiries, en champ de gueulle , lardouoire de si-
nople fessée d'un chevron argenté penchant à
guausche ;
184 LIVRE IV, CHAPITRE XL
Lardonnet, Archilardon,
Lardon, Antilardon,
Rondlardon, Frizelardon,
Croquelardon, Lacelardon,
Tirelardon, Grattelardon,
Graslardon, Marchelardon,
Saulvelardon, Guaillardon,
par syncope, natif prés de Rambouillet; le nom du
docteur culinaire estoit Guaillartlardon. Ainsi dictez
vous idolâtre pour idololatre ;
Roiddelardon, Bellardon,
Astolardon, Neuflardon,
Douxlardon, Aigrelardon,
Maschelardon, Billelardon,
Trappelardon, Guignelardon,
Bastelardon, Poyselardon,
Guyllelardon, Vezelardon,
Mouschelardon, Myrelardon,
noms incongneuz entre les Maranes et Juifz.
Couillu, Vinetteux,
Salladier, Potageouart,
Cressonnadiere, Frelault,
Raclenaveau, Benest,
Conconhier, Jusverd,
Peaudeconnin, Marmitige,
PANTAGRUEL
l85
Apigratis,
Pastissandiere,
Raslard,
Francbeuignet,
Moustardiot,
Guorgesallée,
Escarguotandiere,
Bouillonsec,
Souppimars,
Accodepot,
Hoschepot,
Brisepot,
Guallepot,
Frillis,
Eschinade,
Prezurier,
Macaron,
Escaisaufle,
Briguaille. Cestuy feut de cuisine tiré en chambre
pour le service du noble cardinal le Veneur;
Guasteroust,
Escouvillon,
Beguinet,
Escharbottier,
Vitet,
Vitault,
Vitvain,
Jolivet,
Vitneuf,
Vistempenard,
Victorien,
Vitvieulx,
Vitvelu,
Hastiveau,
Alloyaudiere,
Esclanchier,
Guastelet,
Rapimontes,
Soufflemboyau,
Pelouze,
Gabaonitc,
Bubarin,
Crocodillet,
Prelinguant,
Balafré,
Maschouré,
Mondam, inventeur de saulse Madame, et pour
telle invention feut ainsi nommé enjlanguaigc Es-
cosse-François ;
86
IIVRE IV, CHAPITRE XI
Clacquedens,
B^diguoincier,
Myrelanguoy,
Becdassée,
Rincepot,
Urelelipipingues,
Maunet,
Guodepie,
Guauffreux,
Saffraniei",
Malparouart,
Antitus,
Navelier,
Rabiolas,
Boudinandiere,
Cochonnet,
Robert. Cestuy lut inventeur de la saulce Robert,
tant salubre et nécessaire aux connilz roustiz, ca-
nars, porc-frajs, œufz pochez, merluz saliez, et.
mille aultres telles viandes;
Froiddanguille,
Giiourneau,
Gribouillis,
Sacabribes,
Olymbrius,
Foucquet,
Dalyqualquin,
Salmiguondin,
Gringuallet,
Aransor,
Talemouse,
Grosbec,
Frippelippes,
Friantaures,
Rougenraye,
Paellefrite,
Landore,
Calabres,
Navelet,
Foyrart,
Grosguallon,
Brenous,
Mucydan,
Matatruys,
Cartevirade,
Coquesygrue,
Visedecache,
Badelory,
PANTAGRUEL
87
Guaffelaze,
Saulpoudré,
Vedel,
Braguibus.
Dedans la truye entrèrent ces nobles cuisiniers,
guaillars, guallans , brusquetz et prompts au
combat.
Frère Jan, avecques son grand badelaire, entre
le dernier et ferme les portes à ressort par le
dedans.
CHAPITRE XL!
Comment Pantagruel rompit les Andouilles
aux genoulx.
;vr^^KANT approchèrent ces Andouilles que
■'^^ Pantagruel apperceut comment elles
x^l -y^K^l desployoient leurs braz, et ja com-
H^^^J mençoient besser boys. Adoncques
envoyé Gymnaste entendre qu'elles vouloient dire,
et sus quelle querelle elles vouloient, sans défiance,
guerroyer contre leurs amis antiques, qui rien
n'avoient mesfaict ne mesdict.
Gymnaste au davant des premières fillieres feist
une grande et profonde révérence, et s'escria tant
qu'il peut, disant : « Vostres, vostres, vostres sommes
nous trestous, et à commandement. Tous tenons
de Mardigras, vostre antique confœderé. »
108 • LIVRE IV, CHAPITRE XLI
Aulcuns depuys me ont raconté qu'il dist Gra-
diinûrs, non Mardigras.
Quoy que soit, à ce mot un gros Cervelat saul-
vaige et farfelu, anticipant davant le front de leur
bataillon, le voulut saisir à la guorge. « Par Dieu,
dist Gymnaste, tu n'y entreras qu'à taillons; ainsi
entier ne pourrois tu. » Si sacque son espée Baise-
mon-cul , ainsi la nommoit il, à deux mains, et
trancha le Cervelat en deux pièces. Vray Dieu!
qu'il estoit gras ! Il me soubvint du gros Taureau
de Berne , qui feut à Marignan tué à la desfaicte
des Souisses. Croyez qu'il n'avoit gueres moins de
quatre doigts de lard sus le ventre.
Ce Cervelat ecervelé, courui-tnt Andouilles sus
Gymnaste, et le terrassoient vilainement, quand
Pantagruel avecques ses gens accourut le grand pas
au secours. Adoncques commença le combat mar-
tial pelle melle. Riflandouille rifloit Andouilles.
Tailleboudin tailloit Boudins. Pantagruel rompoit
les Andouilles au genoil. Frère Jan se tenoit quoy
dedans sa truye, tout voyant et considérant^ quand
les Guodiveaulx, qui estoient en embuscade, sorti-
rent tous en grand effroy sus Pantagruel.
Adoncques voyant frère Jan le desarroy et tu-
multe, ouvre les portes de sa truye, et sort avecques
ses bons soubdars , les uns portans broches de fer,
les aultres tenens landiers, contrehastiers, paelles,
pales, cocquasseSj.grisles, fourguons, tenailles, li-
chefretes, ramons, marmites, mortiers, pistons, tous
PANTAGRUEL 189 '
en ordre comme brusleurs de maisons, hurlans et
crians tous ensemble espouvantablement : « Nabu-
zardan, Nabuzardan, Nabuzardan ! » En tels cris et
esmeute chocquerent les Guodiveaulx, et à travers
les Saulcissons. Les Andouilles soubdain apperceu-
rent ce nouveau renffort , et se mirent en fuyte le
grand guallot, comme s'elles eussent veu tous les
diables. Frère Janà coups de bedaines les abbatoit
menu comme mousches ; ses soubdars ne se y espar-
gnoient mie. C'estoit pitié. Le camp estoit tout
couvert d'Andouilles mortes ou navrées, et dict le
conte que, si Dieu n'y eust pourveu, la génération
Andouillicque eust par ces soubdars culinaires toute
esté exterminée. Mais il advint un cas merveilleux.
Vous en croyrez ce que vouldrez.
Du cousté de la transmontane advola un grand,
gras, gros, gris pourceau, ayant cesles longues et
amples , comme sont les aesles d'un moulin à vent.
Et estoit le pennaige rouge cramoisy, comme est
d'un phœnicoptere , qui en languegoth est appelle
flammant . Les œilz avoit rouges et flamboyans
comme un pyrope, les aureilles verdes comme une
esmeraulde prassine, les dens jaulnes comme un to-
paze, la queue longue, noire comme marbre lucul-
lian, les pieds blancs, diaphanes et transparens
comme un diamant, et estoieni largement pattez,
comme sont des oyes, et comme jadis à Tholose
les portoit la royne Pedaucque. Et avoit un collier
d'or au col au tour du quel estoient quelques let-
190 LIVRE IV, CHAPITRE XLI
très ionicques des quelles je ne peuz lire que deux
motz TU A01INAN , Pourceau Minerve enseignant.
Le temps estoit beau et clair, mais à la venue de ce
monstre, il tonna du cousté guausche si fort que
nous restasmes tous estonnez.
Les Andouilles soubdain que l'apperceurcnt jec-
teient leurs armes et bastons et à terre toutes se
agenoillerent , levantes hault leurs mains joinctes,
sans mot dire, comme si elles le adorassent. Frère
Jan, avecques ses gens, frappoit tous jours et em-
brochoit Andouilles , mais par le commendement
de Pantagruel feut sonnée retraicte, et cessèrent
toutes armes.
Le monstre, ayant plusieurs foys volé et revolé
entre les deux armées, jecta plus de vingt et sept
pippes de moustarde en terre, puys disparut volant
par l'air et criant sans cesse : « Mardigras, Mardi-
gras, Mardigras ! »
CHAPITRE XLII
Comment Pantagruel parlamcntc avecques
Niphleseth , royne des Andouilles .
„ WT^O^ E monstre susdict plus ne apparoissant,
^o Ç^^^ et restantes les deux armées en silence,
^^ ls^-:^K Pantagruel demanda parlementeravec-
^ques la dame Niphleseth, ainsi estoit
nommée la royne des Andouilles, laquelle es-
PANTAGRUEL
toit prés les enseignes dedans son coche. Ce que
l'eut facilement accordé. La royne descendit en terre,
et gratieusement salua Pantagruel, et le veid vo-
luntiers. Pantagruel soy complaignoit de ceste
guerre. Elle luy feist ses excuses honestement, al-
léguant que par faulx rapport avoit esté commis
l'erreur, et que ses espions luy avoient dénoncé que
Quaresmeprenant, leur antique ennemy, estoit en
terre descendu, et passoit temps à veoir l'urine des
physeteres. Puys le pria vouloir de grâce leur par-
donner ceste offense, alléguant qu'en Andouilles
plus toust l'on trouvoit merde que fiel, en ceste
condition qu'elle et toutes ses successitres Niphle-
seth à jamais tiendroient de luy et ses successeurs
toute l'isle et pays à foy et hommaige, obeiroient
en tout et par tout à ses mandemens, seroient de
ses amis amies, et de ses ennemis ennemies ; par
chascun an, en recongnoissance de ceste feaulté, luy
envoyroient soixante et dix huict mille Andouilles
RoyaUes pour à l'entrée de table le servir six moys
l'an. Ce que feut par elle faict , et envoya au len-
demain dedans six grands briguantins le nombre
susdict d'Andouilles Royalles au bon Gargantua,
sous la conduicte de la jeune Niphleseth, infante
de l'isle.
Le noble Gargantua en feist praesent et les en-
voya au grand Roy de Paris. Mais au changement
de l'air, aussi par faulte de moustarde, baulme na-
turel et restaurant d'andouilles, moururent presque
192 LIVRE IV, CHAPITRE XLII
toutes. Par l'oltroy et vouloir du grand Roy [eu-
rent par monceaulx en un endroict de Paris enter-
rées, qui jusques à praesent est appelle la rue Pavée
d'Andouilks. A la requeste des dames de la court
royalle feut Niphleseth la jeune saulvée et honora-
blement traictée. Depuis feut mariée en bon et ri-
che lieu, et feist plusieurs beaulx enfans, dont loué
soit Dieu.
Pantagruel remercia gratieusement la royne, par-
donna toute l'otTense , refusa l'offre qu'elle avoit
faict et luy donna un beau petit cousteau parguoys.
Puys curieusement l'interrogea sus l'apparition du
m.onstre susdict. Elle réspondit que c'estoit l'Idée
de Mardigras , leur Dieu tutellaire en temps de
guerre, premier fondateur et original de toute la
race andouillicque. Pourtant sembloit il à un pour-
ceau, car Andouilles feurent de pourceau extraic-
tes. Pantagruel demandoit à quelpropous et quelle
indication curative il avoit tant de moustarde en
terre projecté. La royne réspondit que moustarde
estoit leur Sangreal et bausme céleste, du quel met-
tant quelque peu dedans les playes des Andouilles
terrassées, en bien peu de temps les navrées gue-
rissoient, les mortes ressuscitoient.
Aultres propous ne tint Pantagruel à la royne,
et se retira en sa nauf. Aussi feirent tous les bons
compaignons, avecques leurs armes et leur truyc.
PANTAGRUEL IçS
CHAPITRE XLIII
Comment Pantagruel descendit en l'isle de Kuach.
EUX jours après arrivasmes en l'isle de
Ruach, et vous jure par l'estoille pous-
i siniere que je trouvay Testât et la vie
'du peuple estrangeplus que je ne diz.
Hz ne vivent que de vent ; rien ne beuvent, rien
ne mangent, si non vent ; ilz n'ont maisons que de
gyrouettes. En leurs jardins ne sèment que les troys
espèces de anémone ; la rue et aultres herbes car-
minatives ilz en escurent soingneusement. Le peu-
ple commun, pour soy alimenter, use de esvantoirs
de plumes, de papier, de toille, scelon leur faculté
et puissance. Les riches vivent de moulins à vent.
Quand ilz font quelque festin ou banquet, on dresse
des tables soubs un ou deux moulins à vent; là re-
paissent aises comme à nopces, et durant leur repas
disputent de la bonté, excellence, salubrité, rarité
des véns, comme vous, beuveurs, par les banquetz
philosophez en matière de vins. L'un loue le siroch,
l'aultre le besch, l'aultre le guarbin, l'aultre la bize,
l'aultre zephyre, l'aultre gualerne; ainsi des aultres.
L'aultre le vent de la chemise pour les muguetz
et amoureux. Pour les malades, ilz usent de vent
couliz, comme de coulizon nourrist les malades de
nostre pays, v Ol me disoyt un petit enflé, qui
Rabelais. IV. 2 5
194 LIVRE IV, CHAPITRE XMII
pourroyt avoir une vessye de ce bon vent de Lan-
gueg-oth que l'on nomme cyerce ! Le noble Scurron,
medicin, passant un jour par ce pays, nous contoit
qu'il est si fort qu'il renverse les charrettes char-
gées. O le grand bien qu'il feroit à ma jambe œdi-
podicque ! Les grosses ne sont les meilleures. —
Mais, dist Panurge, une grosse botte de ce bon vin
de Languegoth qui croist à Mirevaulx, Canteper-
dris et Frontignan ! »
Je veiz un homme de bonne apparence bien res-
semblant à la ventrose, amèrement courroussé con-
tre un sien gros grand varlet et un petit paige , et
les battoit en diable, à grands coups de brodequin.
Ignorant la cause du courroux, pensois que feust
par le conseil des medicins, comme chose salubre,
au maistre soy courrousser et battre, aux varletz es-
tre battuz ; mais je ouyz qu'il reprochoit aux varletz
luy avoir esté robbé à demyuneoyre de vent guar-
bin, laquelle il gardoit chèrement comme viande
rare pour l'arriére saison.
Hz ne fiantent, ilz ne pissent, ilz ne crachent en
ceste isle ; en recompense ilz vesnent, ilz pedent,
ilz rottent copieusement. Hz pâtissent toutes sortes
et toutes espèces de maladies. Aussi toute maladie
naist et procède de vcntosité, comme deduyt Hip-
pocrates, lib. De Flatibus ; mais la plus epidemiale
est la cholicque venteuse. Pour y remédier usent de
ventôses amples, et y rendent fortes ventositez. Hz
meurent tous hydropicques tympanites, et meurent
PANTAGRUEL igS
les hommes en pedent, les femmes en vesnent;
ainsi leur sort l'ame par le cul.
Depuys, nous pourmenans par l'isle, rencontras-
mes troys gros esventez les quelz alloient à l'esbat
veoir les pluviers, qui là sont en abondance et vi-
vent de mesme diète. Je advisay que, ainsi comme
vous, beuveurs, allans par pays, portez flaccons,
ferrieres et bouteilles, pareillement chascun à sa
ceinture portoit un beau petit soufflet. Si par cas
vent leurs failloit, avecques ces joliz souffletz ilz en
forgeoient de tout frays,par attraction et expulsion
reciprocque, comme vous sçavez que vent, en es-
sentiale définition, n'est aultre chose que air flottant
et undoyant.
En ce moment de par leur roy nous feut faict
commandement que de troys heures n'eussions à
retirer en nos navires home ne femme du pays, car
on luy avoit robbé une veze pleine du vent propre
que jadis à Ulysses donna le bon ronfleur ^Eolus
pour guider sa nauf en temps calme , lequel il
guardoit religieusement, comme un autre Sangreal,
et en guerissoyt plusieurs énormes maladies, seule-
ment en laschant et eslargissant es malades autant
qu'en fauldroit pour forger un pet virginal; c'est ce
que les Sanctimoniales appelent Sonnet.
196 LIVRE IV, CHAPITRE XL IV
CHAPITRE XLIV
Comment petites pluyes ahatent les grans vents.
ANTAGRUEL louo}'t leur police et ma-
nière de vivre, et dist à leur potestat
Hypenemien : « Si recepvez l'opinion
! de Epicurus, disant le bien souverain
consister en volupté, volupté, diz-je, facile et non
pénible, je vous repute bien heureux, car vostre vi-
vre, qui est de vent, ne vous couste rien ou bien
peu; il ne fault que souffler. — Voyre, respondit le
potestat; mais en ceste vie mortelle rien n'est beat
de toutes pars. Souvent, quand sommes à table,
nous alimentans de quelque bon et grand vent de
Dieu, comme de manne céleste, aises comme pères,
quelque petite pluye survient, la quelle nous le tol-
list et abat. Ainsi sont maints repas perduz par
faulte de victuailles.
— C'est, dist Panurge, comme Jenin de Quin-
quenays, pissant sus le fessier de sa femme Quelot,
abatit le vent punays qui en sortoit comme d'une
magistrale seolipyle. J'en feys nagueres un dizain
jolliet :
Jenin, tastant un soir ses vins nouveaulx,
Troubles encor et bouillans en leur lie.
Pria Quelot apprester des naveaulx
A leur soupper, pour faire chère lie.
Cela feut faict, Puys sans melancholie
PANTAGRUEL I97
Se vont coucher, belutent, prennent somme.
Mais ne povant Jenin dormir en somme.
Tant fort vesnoit Quelot, et tant souvent,
La compissa ; puys : « Voilà, dist-il, comme
« Petite pluie abat bien un grand vent. «
— Nous d'adventaige, disoit le potestat, avons
une annuelle calamité bien grande et dommaigeable.
C'est qu'un géant nommé Bringuenarilles, qui habite
en l'isle de Tohu, annuellement, par le conseil de
ses medicins, icy se transporte à la prime vere pour
prendre purgation, et nous dévore grand nombre
de moulins à vent, comme pillules, et de souffletz
pareillement, des quelz il est fort friant; ce que
nous vient à grande misère, et en jeusnons troys ou
quatre quaresmes par chascun an , sans certaines
particulières rouaisons et oraisons. — Et n'y sçavez
vous, demandoit Pantagruel, obvier? — Par le con-
seil, respondit le potestat, de nos maistres meza-
rims, nous avons mis, en la saison qu'il a de cous-
tume icy venir, dedans les moulins force cocqs et
force poulies. A la première foys qu'il les avalla,
peu s'en fallut qu'il n'en mourust. Car ilz luy chan-
toient dedans le corps, et luy voloient à travers l'es-
tomach, dont tomboit en lipothymie, cardiacque
passion, et convulsion horrifîcque et dangereuse,
comme si quelque serpens luy feust par la bouche
entré dedans i'estomach.
— Voylà, dist frère Jan, un comme mal à pro-
pous et incongru, car j'ay aultresfois ouy dire que le
igS LIVRE IV, CHAPITRE XLIV
serpens entré dedans l'estomach ne faict desplaisir
aulcun et soubdain retourne dehors, si par les pieds
on pend le patient, luy prsesentant prés la bouche
un paeslon plein de laictchauld. — Vous, dist Pan-
tagruel, l'avez ouy dire; aussi avoient ceulx qui
vous l'ont raconté, mais tel remède ne feul oncques
veu ne leu. Hippocrates, lib. 5 Epid., escript le
cas estre de son temps advenu, et le patient subit
estre mort par spasme et convulsion.
— Oultre plus,disoit le potestat, tous les renards
du pays luy entroient en gueule, poursuyvans les
gelines, et trespassoit à tous momens, ne feust que
par le conseil d'un badin enchanteur, à l'heure du
paroxisme il escorchoit un renard pour antidote et
contre poison. Depuys eut meilleur advis, et y
remédie moyennant un clystere qu'on luy baille,
faict d'une décoction de grains de bled et de
millet, es quelz accourent les poulies, ensemble de
fayes d'oysons, es quelz accourent les renards. Aussi
des pillules qu'il prent par la bouche, composées de
lévriers et de chiens terriers. Voyez là nostre mal-
heur.
— N'ayez paour, gens de bien, dist Pantagruel,
désormais. Ce grand Bringuenarilles avalleur de
moulins à vent est mort, je le vous asceure ; et mou-
rut suffocqué et estranglé, mangeant un coin de
beurre frays à la gueule d'un four chault, par l'or-
donnance des medicins. »
PANTAGRUEL I ^(^
CHAPITRE XLV
Comment Pantagruel descendit en l'tsle
des Pape figues.
V lendemain matin rencontrasmesl'isle
des Papefigues, lesquelz jadiz estoient
riches et libres, et les nommoit on
iGuaillardetz ; pour lors estoient paou-
vres, mal heureux, et subjectz aux Papimanes.
L'occasion avoit esté telle :
Un jour de feste annuelle à basions, les bour-
guemaistre, syndicz et gros rabiz Guaillardetz
estoient allez passer temps et veoir la feste en Papi-
manie, isle prochaine. L'un d'eulx, voyant le por-
traict papal, comme estoit de louable coustume pu-
blicquement le monstrer es jours de feste à doubles
bastans, luy feist la figue, qui est en icelluy pays
signe de contempnement et dérision manifeste. Pour
icelle vanger, les Papimanes, quelques jours après,
sans dire guare, se mirent tous en armes, surprin-
drent, saccaigerent et ruinèrent tout l'isle des
Guaillardetz, taillèrent à fil d'espée tout homme
portant barbe. Es femmes et jouvenceaulx pardon-
nèrent avecques condition semblable à celle dont
l'empereur Federic Barberousse jadis usa envers les
Milanois.
Les Milanois s'estoient contre luy absent rebellez,
et avoient l'impératrice sa femme chassé hors de la
200 LIVRE IV, CHAPITRE XLV
ville ignominieusement, montée sus une vieille mule
nommée Thacor à chevauchons de rebours, sçavoir
est, le cul tourné vers la teste de la mule, et la face
vers la croppiere. Federic, à son retour, les ayant
subjuguez et resserrez, feist telle diligence qu'il re-
couvra la célèbre mule Thacor. Adoncques, on
mylieu du grand Brouet, par son ordonnance, le
bourreau mist es membres honteux de Thacor une
figue, praesens et vojans les citadins captifz; puys
crya de par l'empereur, à son de trompe, que qui-
conques d'iceulx vouldroit la mort évader, arra-
chast publicquement la figue avecques les dens,
puys la remist on propre lieu sans ayde des mains.
Quiconquesen feroit refus seroit sus l'instant pendu
et estranglé. Aulcuns d'iceulx eurent honte et hor-
reur de telle tant abhominable amende, la postpou-
serent à la craincte de mort, et furent penduz; es
aultres la craincte de mort domina sus telle honte.
Iceulx, avoir à belles dens tiré la figue, la mons-
troient au Boye apertement, disans : <( Ecco lo fico. »
En pareille ignominie le reste de ces paouvres et
désolez Guaillardez furent de mort guarantis et
saulvez. Feurent faicts esclaves et tributaires, et
leurs feut imposé nom de Papefigues, parce qu'au
portraict papal avoient faict la figue. Depuys celluy
temps les paouvres gens n'avoient prospéré. Tous
les ans avoient gresles, tempeste, peste, famine,
et tout malheur, comme eterne punition du péché
de leurs ancestres et parens.
PANTAGRUEL
Voyans la misère et calamité du peuple, plus
avant entrer ne volusmes. Seulement, pour pren-
dre de l'eaue beniste et à Dieu nous recommander,
entrasmes dedans une petite chapelle prés le havre,
ruinée, désolée et descouverte comme est à Rome
le temple de Sainct Pierre.
En la chapelle entrez et prenens de l'eaue be-
niste, apperceusmes dedans le benoistier un home
vestu d'estolles, et tout dedans l'eaue caché, comme
un canart au plonge, excepté un peu du nez pour
respirer. Au tour de luy estoient troys presbtres
bien ras et tonsurez, lisants le grimoyre et conju-
rans les diables.
Pantagruel trouva le cas estrange, et, demandant
quelz jeux c'estoient qu'ilz jouoient là, feut ad-
verty que depuys troys ans passez avoit en l'isle
régné une pestilence tant horrible que pour la moi-
tié et plus le pays estoit resté désert et les terres
sans possesseurs. Passée la pestilence, cestuy home
caché dedans le benoistier aroyt un champ grand et
restile, et le semoytde touzelle en un jour et heure
qu'un petit diable, lequel encores ne sçavoit ne
tonner ne gresler, fors seulement le persil et les
choux, encor aussi ne sçavoit ne lire n'escrire, avoit
de Lucifer impetré venir en cette isle de Papefî-
gues soy recréer et esbatre, en la quelle les dia.
blés avoient familiarité grande avec les homes et
femmes, et souvent y alloient passer temps.
Ce diable, arrivé au lieu, s'adressa au labou-
26
202 LIVRE IV, CHAPITRE XLV
reur, et luy demanda qu'il faisoit. Le paouvre home
luy respondit qu'il semoit celluy champ de touzelle
pour soy aider à vivre l'an suyvant. « Voire mais,
dist le diable, ce champ n'est pas tien ; il est à moy
et m'appartient. Car depuys l'heure et le temps
qu'au pape vous feistez la figue, tout ce pays nous
feut adjugé, proscript et abandonné. Bled semer
toutesfoys n'est mon estât. Pourtant je te laisse le
champ, mais c'est en condition que nous partirons
le profict. — Je le veulx, respondit le laboureur.
— J'entends, dist le diable, que du profict adve-
nent nous ferons deux lotz. L'un sera ce que
croistra sus la terre, l'aultre ce que en terre sera
couvert. Le choix m'appartient, car je suys diable
extraict de noble et antique race, tu n'es qu'un vi-
lain. Je choizis ce qui sera en terre, tu auras le
dessus. En quel temps sera la cueillette? — A my
juilet, respondit le laboureur. — Or, dist le diable,
je ne fauldray me y trouver. Pays au reste comme
est le doibvoir : travaille, villain, travaille. Je voys
tenter du guaillard péché de luxure les nobles non-
nains de Pettesec, les cagotz et briiîaulx aussi. De
leurs vouloirs je suys plus que asceuré ; au joindre
sera le combat. »
PANTAGRUEL 2o3
CHAPITRE XLVI
Comment le petit diable fcut trompé par
un laboureur de Papepguiere.
A my juilet venue, le diable se repré-
senta au lieu , aconripaigné d'un esca-
dron de petitz diableteaulx de cœur.
Là, rencontrant le laboureur, luy dist :
« Et puys, villain, comment t'es tu porté depuysma
départie ? Faire icy convient nos partaiges. — C'est,
respondit le laboureur, raison. »
Lors commença le laboureur avecques ses gens
seyer le bled. Les petitz diables de mesmes tiroient
le chaulme de terre. Le laboureur battit son bled
en l'aire, le ventit, le mit en poches, le porta au
marché pour vendre. Les diableteaulx feirent de
mesn\es, et au marché prés du laboureur pour leur
chaulme vendre s'assirent. Le laboureur vendit très-
bien son bled, et de l'argent emplit un vieulx demy
brodequin, lequel il portoit à sa ceincture. Les
diables ne vendirent rien, ains au contraire les pai-
zans en plein marché se mocquoient d'eulx.
Le marché clous, dist le diable au laboureur :
« Villain, tu me as ceste foys trompé; à l'aultre ne
me tromperas. — Monsieur le diable, respondit
le laboureur, comment vous auroys je trompé, qui
premier avez choysi ? Vray est qu'en cestuy choys
204 LIVRE IV, CHAPITRE XLVI
me pensiez tromper, espérant rien hors de terre ne
yssrr pour ma part, et dessoubs trouver tout entier
le grain que j'avojs semé, pour d'icelluy tempter
les gens souffreteux, cagotz ou avares, et par temp-
tation les faire en vos lacz tresbucher ; mais vous
estes bien jeune au mestier, le grain que vous voyiez
en terre est mort et corrumpu, la corruption d'i-
celluy a esté génération del'aultre que me avez veu
vendre. Ainsi choisissiez vous le pire. C'est pour-
quoy estez mauldict en l'Evangile . — Laissons,
dist le diable, ce propous. De quoy ceste année
sequente pourras tu nostre champ semer? — Pour
profîct, respondit le laboureur, de bon mesnagier,
le conviendroit semer de raves. — Or, dist le dia-
ble, tu es villain de bien : semé raves à force, je les
guarderay de la tempeste et ne gresleray poinct
dessus. Mais entends bien, je retiens pour mon
partaige ce que sera dessus terre, tu auras le des-
soubs. Travaille, villain, travaille. Je voys tenter
les hereticques, ce sont asmes friandes en carbon-
nade. Monsieur Lucifer a sa cholicquc , ce luy sera
une guorgechaulde. »
Venu le temps de la cueillete, le diable se trouva
au lieu avecques un esquadron de diableteaulx de
chambre. Là, rencontrant le laboureur et ses gens,
commença seyer et recuillir les feuilles des raves.
Apres luy le laboureur bechoytet tiroyt les grosses
raves et les mettoit en poches. Ainsi s'en vont tous
ensemble au marché. Le laboureur vendit tresbien
PANTAGRUEL 2o5
ses raves. Le diable ne vendit rien. Que pis est,
on se mocquoit de luy publicquement.
(( Je voy bien, villain, dist adoncques le diable,
que par toy je suys trompé. Je veulx faire fin du
champ entre toy et moy. Ce sera en tel pact que
nous entregratterons l'un l'aultre, et qui de nous
deux premier se rendra quittera sa part du champ.
Il entier demourera au vaincueur. La journée sera
à huytaine. Va, villain, je te gratteray en diable.
Je alloys tenter les pillars Chiquanous, desguyseurs
de procès, notaires, faulseres, advocatz prévarica-
teurs, mais ilz m'ont faict dire par un truchement
qu'ilz estoient tous à moy. Aussi bien se fasche
Lucifer de leurs âmes, et les renvoyé ordinairement
aux diables souillars de cuisine, si non quand elles
sont saulpoudrées.
« Vous dictez qu'il n'est desjeusner que de es-
choliers, dipner que d'advocatz, resbiner que de vi-
gnerons, soupper que de marchans , reguoubillon-
ner que de chambrières, et tous repas que de far-
fadetz. Il est vray. De faict, monsieur Lucifer se
paist à tous ses repas de farfadetz pour entrée de
table. Et se souloit desjeuner de escholiers. Mais,
las ! ne sçay par quel malheur depuys certaines an-
nées ilz ont avecques leurs estudes adjoinct les
sainctes Bibles. Pour ceste cause plus n'en pou-
vons au diable l'un tirer. Et croy que, si les ca-
phards ne nous y aident, leurs oustans par menaces,
injures, force, violence et bruslemens leur sainct
2o6 LIVRE IV, CHAPITRE XLVI
Paul d'entre les mains, plus à bas n'en grignote-
rons. De advocatz pervertisseurs de droict et pil-
leurs de paouvres gens il se dipne ordinairement,
et ne luy manquent , m.ais on se fasche de tous
jours un pain manger. Il dist nagueres en plein
chapitre qu'il mangeroit voluntiers l'ame d'un ca-
phard qui eust oublié soy en son sermon recom-
mander, et promist double paye et notable ap-
poinctement à quiconcques iuy en apporteroit une
de broc en bouc. Cliascun de nous se mist en
queste, mais rien n'y avons proficté. Tous admon-
nestent les nobles dames donner à leur couvent.
De ressieuner il s'est abstenu depuys qu'il eut sa
forte colicque provenentc à cause que es contrées
boréales l'on avoit ses nourrissons vivandiers, char-
bonniers et chaircuitiers, oultragé villainement. Il
souppe tresbien des marchans, usuriers, apothecai-
res, faulsaires, billonneurs, adulterateurs de mar-
chandises. En quelques foys qu'il est en ses bon-
nes, reguobillonne de chambrières, les quelles,
avoir beu le bon vin de leurs maistres , remplissent
le tonneau d'eaue puante. Travaille, villain, tra-
vaille. Je voys tenter les escholiers de Trebizonde
laisser pères et mères, renoncer à la police com-
mune, soy émanciper des edictz de leur roy, vivre
en liberté soubterraine, mespriser un chascun, de
tous se mocquer, et, prenans le beau etjoyeulx pe-
tit béguin d'innocence poeticque, soy tous rendre
farfadetz gentilz. »
PANTAGRUEL
CHAPITRE XLVII
Comment le diable fut trompé par une vieille
de Papefîguiere.
Ir^f^^E laboureur, retournant en sa maison,
r^ \ ^^'^o''^ triste et pensif. Sa femme, tel
^^^ le voyant, cuydoit qu'on l'eust au
marché desrobé ; mais, entendent la
cause de sa melancholie, voyant aussi sa bourse
pleine d'argent , doulcement le reconforta et Tas-
ceura que de ceste gratelle mal aulcun ne luy ad-
viendroit, seulement que sus elle il eust à se poser
et reposer; elle avoit ja pourpensé bonne yssue.
« Pour pis, disoit le laboureur, je n'en auray
qu'une esrafflade; je me rendray au premier coup
et luy quitteray le champ. — Rien, rien, dist la
vieille; posez vous sus moy et reposez; laissez
moy faire. Vous m'avez dict que c'est un petit
diable, je le vous feray soubdain rendre, et le
champ nous demourera. Si c'eust esté un grand
diable, il y auroit à penser. «
Le jour de l'assignation estoit lors qu'en l'isle
nous arrivasmes. A bonne heure du matin, le la-
boureur s^estoit tresbien confessé, avoit communié,
comme bon catholicque, et, par le conseil du curé,
s'estoit au plonge caché dedans le benoistier en
Testât que l'avions trouvé.
20Ô LIVRE IV, CHAPITRE XLVII
Sus l'instant qu'on nous racontoit ceste histoire,
eusmes advertissement que la vieille avoit trompé
le diable et guaingné le champ. La manière feut
telle : le diable vint à la porte du laboureur, et,
sonnant, s'escria : « O villain, villain ! Cza, çà, à
belles gryphes ! » Puys entrant en la maison gual-
lantet bien délibéré, et ne y trouvant le laboureur,
advisa sa femme en terre pleurante et lamentante.
« Qu'est cecy? demandoit le diable. Oi^i est-il? que
faict-il? — Ha! dist la vieille, où est-il, le meschant,
le bourreau, le briguant? Il m'a affolée, je suis
perdue, je meurs du mal qu'il m'a faict. — Com-
ment! dist le diable, qu'y a il? Je le vous gual-
leray bien tantoust. — Ha ! dist la vieille, il m'a dict,
le bourreau, le tyrant, l'esgratineur de diables, qu'il
avoit huy assignation de se gratter avecques vous;
pour essayer ses ongles il m'a seulement gratté du
petit doigt icy entre les jambes, et m'a du tout af-
folée. Je suys perdue, jamais je n'en gueriray : re-
guardez ! Encores est il allé chés le mareschal soy
faire esguizer et apoincter les gryphes. Vous estez
perdu, Monsieur le diable, mon amy. Saulvezvous,
il n'arrestera poinct. Retirez vous, je vous en
prie. »
Lors se descouvrit jusques au menton, en la
forme que jadis les femmes persides se présentè-
rent à leurs enfans fuyans de la bataille , et luy
monstra son comment a nom. Le diable, voyant
l'énorme solution de continuité en toutes dimen-
PANTAGRUEL
209
sions, s'escria : « Mahon , Demiourgon , Megere,
Alecto, Persephone, il ne me tient pas! Je m'en
voys bel erre. Cela? Je luy quitte le champ ! »
Entendens la catastrophe et fin de l'histoire,
nous retirasmes en nostre nauf, et là ne feismes
aultre séjour. Pantagruel donna au tronc de la fa-
brique de l'ecclise dixhuyt mille royaulx d'or en
contemplation de la paouvreté du peuple et cala-
mité du lieu.
CHAPITRE XLVIII
Comment Pantagruel descendit en l'isle des
Papimanes.
Iaissans l'isle désolée des Papefigues,
navigasmes par un jour en sérénité et
;tout plaisir, quand à nostre veue se
[offrit la benoiste isle des Papimanes.
Soubdain que nos ancres feurent au port jectées,
avant que eussions encoche nos gumenes, vin-
drent vers nous en un esquif quatre personnes di-
versement vestuz. L'un en moine enfrocqué, crotté,
botté. L'aultre en faulconnier, avecques un leurre
et guand de oizeau. L'aultre en solliciteur de pro-
cès, ayant un grand sac plein d'informations, cita-
tions, chiquaneries et adjournemens en main.
L'aultre en vigneron d'Orléans, avecques belles
guestres de toille, une panouere et une serpe à la
Rabelais. IV _ 27
2IO LIVRE IV, CHAPITRE XLVIII
ceincture. Incontinent qu'ilz feurent joinctz à
nostre nauf, s'escrierent à haulte voix tous ensem-
ble, demandans :
« Le avez vous veu, gens passagiers? l'avez vous
veu? — Qui? demanda Pantagruel. — Celluy là,
respondirent ilz. — Qui est il? demanda fieie Jan.
Par la mort beuf, je l'assommeray de coups, » pen-
sant qu'ilz se guementassent de quelque larron ,
meurtrier ou sacrilège. « Comment! dirent ilz, gens
peregrins, ne congnoissez vous l'Unicque? — Sei-
gneurs, dist Epistemon, nous ne entendons telz
termes. Mais exposez nous, s'il vous plaist, de qui
entendez, et nous vous en dirons la vérité sans
dissimulation. — C'est, dirent ilz, celluy qui est.
L'avez vous jamais veu ? — Celluy qui est, respon-
dit Pantagruel, par nostre theologique doctrine,
est Dieu, et en tel mot se declaira à Moses. Onc-
ques certes ne le veismes, et n'est visible à œilz
corporelz. — Nous ne parlons mie, dirent ilz, de
celluy hault Dieu qui domine par les cieulx, nous
parlons du Dieu en terre. L'avez vous oncques
veu? — Hz entendent, dist Carpalim, du pape, sus
mon honneur. — Ouy, ouy, respondit Panurge,
ouy dea, Messieurs, j'en ay veu troys , à la veue
des quelz je n'ay gueres profité. — Comment! di-
rent ilz; nos sacres Decrdales chantent qu'il n'y en
a jamais qu'un vivent. — J'entends, respondit Pa-
nurge, les uns successivement après les aultres.
Aultrement n'en ay je veu qu'un à une foys. — O
PANTAGRUEL
gens, dirent ilz, troys et quatre foys heureux, vous
soyez les bien et plus que tresbien venuz ! »
Adoncques se agenouillèrent davant nous, et
nous vouloient baiser les pieds, ce que ne leurs vo-
iusmes permettre, leurs remontrans que au pape,
si là de fortune en propre personne venoit, ilz ne
sçauroient faire d'advantaige. « Si ferions, si, res-
pondirent ilz, cela est entre nous ja résolu. Nous
luy baiserions le cul sans feuilles et les couilles pa-
reillement, car il a couilles, le Père sainct; nous le
trouvons par nos belles Decretales, aultrement ne
seroit il pape. De sorte qu'en subtile philosophie
decretaline ceste conséquence est nécessaire : il est
pape, il a doncques couilles. Et, quand couilles
fauldroient on monde, le monde plus pape n'au-
roit. r>
Pantagruel demandoit cependant à un mousse
de leur esquif qui estoient ces personaiges. Il luy
feist response que c'estoient les quatre Estatz de
l'isle; adjousta d'adventaige que serions bien re-
cuilliz et bien traictez, puys qu'avions veu le pape.
Ce que il remonstra à Panurge, lequel luy dist se-
crètement : « Je foys veu à Dieu, c'est cela; tout
vient à poinct qui peult attendre. A la veue du
pape jamais n'avions profîcté ; à ceste heure, de
par tous les diables, nous profictera, comme je
voy. »
AUors descendîmes en terre, et venoient au da-
vant de nous comme en procession tout le peuple
ai2 LIVRE IV, CHAPITRE XLVIII
du pays, homes, femmes, petitz enfans. Nos quatre
Estatz leurs dirent à haulte voix : « Hz le ont veu !
iiz le ont veu! ilz le ont veu! « A ceste procla-
mation tout le peuple se agenoilloit davant nous,
levans les mains joinctes au ciel, et cryans : « O
gens heureux ! O bien heureux ! » Et dura ce crys
plus d'un quart d'heure.
Puys y accourut le maistre d'eschoUe avecques
tous ses pédagogues, grimaulx et escholiers, et les
fouettoit magistralement, comme on souloit fouet-
ter les petitz enfans en nos pays quand on pendoit
quelque malfaicteur, afïin qu'il leurs en soubvint.
Pantagruel en feut fasché , et leurs dist : « Mes-
sieurs, si ne désistez fouetter ces enfans, je m'en
retourne. » Le peuple s'estonna entendent sa voix
stentorée, et veiz un petit bossu à longs doigtz de-
mandant au maistre d'eschole : « Vertus de Extra-
vaguantes, ceulx qui voyent le pape deviennent ilz
ainsi grands comme cestuy cy qui nous menasse ?0
qu'il me tarde merveilleusement que je ne le voy,
affin de croistre et grand comme luy devenir ! »
Tant grandes feurent leurs exclamations que
Homenaz y accourut, ainsi appellent ilz leus eves-
que, sus une mule desbridée, caparassonnée de
verd, acompaigné de ses appous, comme ilz di-
soient, de ses suppos aussi, portans croix, banieres,
confalons, baldachins, torches, benoisliers. Et nous
vouloit pareillement les pieds baiser à toutes forces,
comme feistau pape Clément le bon Christian Val-
PANTAGRUEL 2l3
finier, disant qu'un de leurs hypophetes degresseur
et glossateur de leurs sainctes Decretalcs avolt par
escript laissé que, ainsi comme le Messyas, tant et
si long temps des Juifz attendu, en fin leurs estoit
advenu, aussi en icelle isle quelque jour le pape
Tiendroit. Attendens cette heureuse journée, si là
arrivoit personne qui l'eust veu à Rome, ou aultre
part, qu'ilz eussent à bien le festoyer, et reveren-
tement traicter.
Toutesfoys nous en excusâmes honestement.
CHAPITRE XLIX
Comment Homcnax, evesque des Papimanes,
nous monstra les uranopetcs Decretales.
UYS nous dist Homenaz : « Par nos
sainctes Decretales nous est enjoinct et
commendé visiter premier les ecclises
.que les cabaretz. Pourtant, ne decli-
nans de ceste belle institution, allonsà l'ecclise; après
irons bancqueter. — Home de bien, dist frère Jan,
allez davant, nous vous suivrons. Vous en avez
parlé en bons termes et en bon Christian. Ja long
temps a que n'en avions veu. Je m'en trouve fort
resjouy en mon esprit, et croy que je n'en repais-
tray que mieulx. C'est belle chose rencontrer gens
de bien ! »
Approchans de la porte du temple, apperceus-
214 LIVRE IV, CHAPITRE XLIX
mes un gros livre doré, tout couvert de fines et
précieuses pierres, balais, esmerauldes, diamans et
unions, plus ou autant pour le moins excellentes
que celles que Octavian consacra à Juppiter Capi-
tolin; et pendoit en l'air ataché à deux grosses
chaisnes d'or au zoophore du portai. Nous le re-
guardions en admiration; Pantagruel le manyoit et
le tournoyt à plaisir, car il y povoit aizement tou-
cher, et nous affermoit que au touchement d'icelles
il sentoit un doulx prurit des ongles et desgour-
dissements de bras, ensemble temptation véhémente
en son esprit de battre un sergent ou deux, pour-
veu qu'ilz n'eussent tonsure.
Adoncques nous dist Homenaz: «Jadis feut aux
Juifz la loj par Moses baillée escripte des doigts
propres de Dieu. En Delphes, davant la face du
temple de ApoUo, feut trouvée ceste sentence di-
vinement escripte, rNQ0I SEAYTON ; et par
certain laps de temps après feut veue El, aussi divi-
nement escripte et transmise des cieulx. Le simu-
lachrede Cybele feut des cieulx en Phrygie transmis
on champ nommé Pesinunt. Aussi feut en Tauris le
simulachre de Diane, si croyez Euripides; l'ori-
flambe feut des Cieulx transmise aux nobles et tres-
christians roys de France pour combatre les infi-
dèles. Régnant Numa Pompilius, roy second des
Romains, en Rome, feut du ciel veu descendre le
tranchant bouclier dict Ancile . En Acropolis de
Athènes jadis tomba du ciel empiré la statue de
PANTAGRUEL 2l5
Minerve. Icy semblablement voyez les sacres Dc-
cretales escriptes de la main d'un ange chérubin.
Vous aultres gens transpontins ne le croirez pas.
— Assez mal, respondit Panurge. — Et à nous
icy miraculeusement du ciel des cieulx transmises,
en façon pareille que par Homère, père de toute
philosophie, exceptez tous jours les dives Decre-
talcs, le fleuve du Nile est appelé Diipetes. Et parce
qu'avez vu le pape, evangeliste d'icelles et protec-
teur sempiternel, vous sera de par nous permis les
veoir et baiser au dedans, si bon vous semble. Mais
il vous conviendra par avant trois jours jeûner et
régulièrement confesser, curieusement espluchans
et inventorizans vos péchez tant dru qu'en terre ne
tombast une seule circonstance, comme divinement
nous chantent las dives Décrétâtes que voyez. A
cela fault du temps.
— Home de bien, respondit Panurge, decro-
toueres, voyre, diz je, Decretales , avons prou veu
en papier, en parchemin lanterné , en velin , es-
criptes à la main et imprimées en moulle. Ja n'est
besoing que vous penez à cestes cy nousmonstrer ;
nous contentons du bon vouloir, et vous remercions
autant. — Vraybis, dist Homenaz , vous n'avez
mie veu cestes cy angelicquement escriptes. Celles
de vostre pays ne sont que transsumpts des nostres,
comme trouvons inscript par un de nos antiques
scholiastes decretalins. Au reste , vous pry, n'y es-
pargner ma peine, seulement advisez si vou-
2l5 LIVRE IV, CHAPITRE XLIX
lez confesser et jeûner les troy beaulx petitz jours
de Dieu. — De confesser, respondit Panurge,
tresbien nous consentons. Le jeune seulement ne
nous vient à propous, car nous avons tant et très-
tant par la marine jeune que les araignes ont faict
leurs toilles sus nos dens. Voyez icy le bon frère
Jan des Entommeures (à ce mot Homenaz courtoi-
sement luy bailla la petite accoUade), la mousse luy
estcreue ongouzier par faulte de remuer et exercer
les badigouoinces et mandibules. — Il dict vray,
respondit frère Jan. J'ay tant et trestant jeune que
j'en suys devenu tout bossu.
— Entrons, dist Homenaz, doncques en l'ec-
clise, et nous pardonnez si praesentement ne vous
chantons la belle messe de Dieu. L'heure de my
jour est passée, après laquelle nous défendent nos
sacres Décrétâtes messe chanter, messe, diz je,
haulte et légitime. Mais je vous en diray une basse
et seiche. — J'en aymeroys mieulx, dist Panurge,
une mouillée de quelque bon vin d'Anjou. Boutez
doncq , boutez bas et roidde . — Verd et bleu,
dist frère Jan, il me desplait grandement qu'encores
est mon estomach jeun, car, ayant tresbien des-
jeuné et repeu à usaige monachal , si d'adventure
il nous chante le Kequiem, je y eusse porté pain et
vin par les traictz passez. Patience! Sacquez, choc-
quez, boutez, mais troussez la court, de paour que
ne se crotte, et pour aultre cause aussi, je vous en
prye. »
PANTAGRUHl CHEZ LES PAPIMANES
(Kubrlais.l. i».C,.')0)
PANTAGRUEL
CHAPITRE L
2 I 7
Comment par Homenaz nous feut montré
l'archétype d'un pape.
A messe parachevée, Homenaz tira
)j d'un coffre prés le grand aultel un gros
faratz de clefz des quelles il ouvrit à
trente et deux claveures et quatorze
cathenatz une fenestre de fer bien barrée au dessus
dudict autel , puys par grand mystère se couvrit
d'un sac mouillé, et, tirant un rideau de satin cra-
moisy, nous monstra une imaige paincte assez mal,
scelon mon advis, y toucha un baston longuet, et
nous feist à tous baiser la touche . Puyz nous de-
manda : « Que vous semble de ceste imaige ?
— C'est, respondit Pantagruel, la ressemblance
d'un pape. Je le congnois à la thiare, à l'aumusse,
au rochet, à la pantophle. — Vous dictez bien,
dist Homenaz, c'est l'idée de celluy Dieu de bien
en terre, la venue duquel nous attendons dévote-
ment, et lequel espérons une foys veoir en ce pays.
O l'heureuse et désirée et tant attendue journée !
Et vous heureux et bien heureux, qui tant avez eu
les astres favorables que avez vivement en face veu
et realement celluy bon Dieu en terre , duquel
voyant seulement le portraict, pleine remission
guaingnons de tous nos péchez mémorables, ensem-
ble la tierce partie avecques dix-huict quarantaines
2l8 LIVRE IV, CHAPITRE L
des péchez oubliez. Aussi ne la voyons nous que
aux-giandes festes annueles. »
Là disoit Pantagruel que c'estoit ouvraige tel
que le faisoit Daedalus; encores qu'elle feust con-
trefaicte et mal traicte, y estojt toutesfoys latente et
occulte quelque divine énergie en matière de par-
dons. « Comme, dist frère Jan , à Seuillé les co-
quins souppans un jour de bonne feste à l'hospital
et se vantans l'un avoir celluy jour guaingné six
blancs, l'aultre deux soulz, l'autre sept carolus, un
gros gueux se ventoit avoir guaingné troys bons
testons. (I Aussi, luy respondirent ses compai-
« gnons, tu as une jambe de Dieu», comme si
quelque divinité feust absconse en une jambe toute
sphacelée et pourrye. — Quand, dist Pantagruel^
telz contes vous nous ferez, soyez records d'appor-
ter'un bassin, peu s'en fault que ne rende ma
guorge. User ainsi du sacre nom de Dieu en cho-
ses tant hordes et abhominables ! Fy ! j'en diz fy !
Si dedans vostre moynerie est tel abus de parolles
en usaige, laissez le là; ne le transportez hors les
doistres. — Ainsi, respondit Epistemon, disent les
medicins estre en quelques maladies certaine parti-
cipation de divinité. Pareillement Néron louoit les
champeignons , et en proverbe grec les appelloit
Viande des Dieux, pource que en iceulx il avoit
empoisonné son praedecesseur Claudius, empereur
romain.
— 11 me semble^ dist Panurge, que ce porlraict
PANTAGRUEL 2I9
fault en nos derniers papes, car je les ay veu non
aumusse, ains armet en teste porter, thymbré d'une
thiare persicque, et, tout l'empire Christian estant
en paix et silence, eulx seulz guerre faire félonne
et trescruelle.
— C'estoit, dist Homenaz, doncques contre les
rebelles, hsereticques, protestans désespérez, non
obeïssans à la saincteté de ce bon Dieu en terre ?
Cela luy est non seulement permis et licite, mais
commendé par les sacres Decretales, et doibt à feu
incontinent, empereurs, roys, ducz, princes, repu-
blicques, et à sang mettre qu'ilz transgresseront un
iota de ses mandemens, les spolier de leurs biens ,
les déposséder de leurs royaulmes, les proscrire,
les anathematizer, et non seulement leurs corps, et
de leurs enfans et parens aultres occire , mais aussi
leurs âmes damner au parfond de la plus ardente
chauldiere qui soit en enfer.
— Icy, dist Panurge, par tous les diables, ne
sont-ils haereticques comme feut Raminagrobis, et
comme ilzsont parmy les Almaignes et Angleterre ;
vous estez christians triez sus le volet. — Ouy,
vraybis, dist Homenaz, aussi serons nous tous saul-
vez. Allons prendre de l'eau beniste, puys dipne-
rons. »
s
3 LIVRE IV, CHAPITRE l.I
CHAPITRE LI
Menuz devis, durant le dipner, à la louange
des Decr étales.
|R notez, beuveurs, que durant la
1^, messe sèche de Homenaz, trois ma-
nilliers de l'ecclise, chascun tenant un
grand bassin en main , se pourme-
noient par my le peuple , disans à haulte voix :
({ N'oubliez les gens heureux qui le ont veu en
face. » Sortans du temple, ilz apportèrent à Ho-
menaz leurs bassins tous pleins de monnoye papi-
manicque . Homenaz nous dist que c'estoit pour
faire bonne chère, et que de ceste contribution et
taillon, l'une partie seroit employée à bien boyre,
l'aultre à' bien manger, suyvant une mirificque
glosse cachée en un certain coingnet de leurs sainc-
tes Decretales. Ce que feut faict, et en beau caba-
ret assez retirant à celluy de Guillot en Amiens.
Croyez que la repaisaille feut copieuse, et les beu-
vettes numereuses.
En cestuy dipner je notay deux choses mémora-
bles, l'une, que viande ne feut apportée, quelle
que feust, feussent chevreaulx, feussent chappons,
feussent cochons, des quelz y a foizon en Papima-
nie, feussent pigeons, connilz, levraulx, cocqs de
Inde, ou aultres, en laquelle n'y eust abondance de
farce magistrale ; l'aultre, que tout le sert et dessert
PANTAGRUEL
feut porté par les filles pucelles mariables du lieu,
belles, je vous affie, saffrettes, blondelettes, doul-
cettes et de bonne grâce. Les quelles, vestues de
longues, blanches et déliées aubes à doubles ceinc-
tures , le chef ouvert , les cheveulx instrophiez de
petites bandelettes et rubans de saye violette, se-
mez de roses, œilletz, marjolaine, aneth, aurande
et aultres fleurs odorantes, à chascune cadence
nous invitoient à boire, avecques doctes et mi-
gnonnes révérences, et estoient voluntiers veues de
toute l'assistence . Frère Jan les reguardoit de
cousté, comme un chien qui emporte un plumail.
Au dessert du premier metz feut par elles mélodieu-
sement chanté un epode à la louange des sacro-
sainctes Dccretales.
Sus l'apport du second service, Homenaz, tout
joyeulx et esbaudy, adressa sa parolle à un des
maistres sommeliers, disans : « Clertce, esclaireicy. »
A ces motz une des fîUes promptementluypraesenta
un grand hanat plein de vin extravaguant. Il le tint
en main, et,souspirant profondement, dist à Panta-
gruel : « Mon seigneur, et vous beaulx amis, je boy
à vous tous de bien bon cœur. Vous soyez les très-
bien venuz. )) Beu qu'il eust et rendu le hanat à la
bachelette gentile, feist une lourde exclamation,
disans :
« O dives DecretaleSj tant par vous est le vin bon
bon trouvé ! — Ce n'est, dist Panurge , pas le pis
du panier. — Mieulx seroit, dist Pantagruel, si par
222 LIVRE IV, CHAPITRE LI
elles le mauvais vin devenoit bon. — O seraphicque
Sixiesme, dist Homenaz continuant, tant vous estez
nécessaire au saulvement des paouvres humains ! O
cherubicques Clémentines, comment en vous est
proprement contenue et descripte la perfaicte insti-
tution du vray Christian ! O extravaguantes Angelic-
ques, comment sans vous periroient les paouvres
âmes, les quelles çà bas errent par les corps mortelz
en ceste vallée de misère! Helas! quand sera ce
don de grâce particulière faict es humains, qu'ilz
désistent de toutes aultres estudes et neguoces pour
vous lire, vous entendre, vous sçavoir, vous user,
praticquer, incorporer, sanguifier et incentricquer
es profondes ventricules de leurs cervaulx, es in-
ternes mouelles de leurs os, es perples labyrintes
de leurs artères? O lors, et non plus toust, ne aultre-
ment, heureux le monde... »
A ces motz se leva Epistemon, et dist tout belle-
ment à Panurge : « Faulte de selle persée me con-
trainct d'icy partir. Ceste farce me a desbondé le
boyau culier, je ne arresteray gueres.
— O lors, dist Homenaz continuent, nullité de
gresle, gelée, frimatz, vimeres! O lors abondance
de tous biens en terre! O lors paix obstinée, in-
fringible en l'univers, cessation de guerre, pilleries,
anguaries, briguanderies, assassinemens, exceptez
contre les hereticques et rebelles mauldictz ! O lors
joyeuseté, alaigresse, liesse, soûlas, deduictz, plai-
sirs, délices en toute nature humaine! Maisôgrande
PANTAGRUEL 223
doctrine, inestimable érudition, preceptions deifîc-
ques emmortaisées par les divins chapitres de ces
eternes Decretales! O comment, lisant seulement un
demy canon, un petit paragraphe, un seul notable
de ces sacrosainctes Decretales, vous sentez en vos
cœurs enflammée la fournaise d'amour divin, de
charité envers vostre prochain, pourveu qu'il ne soit
hereticque, contemneraent asceuré de toutes choses
fortuites et terrestres, ecstatique élévation de vos
espritz, voire jusques au troizieme ciel, contente-
ment certain en toutes vos aff"ections ! )>
CHAPITRE LU
Continuation des miracles advenuz par les Decretales.
^oiCY, dist Panurge, qui dict d'orgues,
.mais j'en croy le moins que je peuz ,
car il me advint un jour à Poictiers,
)chez l'escossoys docteur Decretalipo-
tens, d'en lire un chapitre. Le diable m'emport si à
la lecture d'icelluy je ne feuz tant constipé du ventre
que, par plus de quatre, voyre cinq jours, je ne
fiantay qu'une petite crotte. Sçavez vous quelle?
Telle, je vous jure, que Catulle dict estre celles de
Furius, son voisin :
En tout un an je ne chie que dix crottes;
Et si des mains tu les brises et frottes,
2 24 LIVRE IV, CHAPITRE LU
Ja n'en pourras ton doigl souiller de erres,
• Car dures sont plus que febves et pierres.
— Ha, ha ! dist Homenaz, Inian, mon amy, vous,
par adventure, estiez en estât de péché mortel. —
Cestuy là, dist Panurge, est d'un aultre tonneau.
— Un jour, dist frère Jan, je m'estois à Seuillé
torché le cul d'un feuillet d'unes meschantes Ck-
mentineSj les quelles Jan Guymard, nostre recepveur,
avoit jecté on preau du cloistre; je me donne à
tous les diables si les rhagadies et hœmorrutes ne
m'en advindrent si treshorribles que le paouvre trou
de mon clous bruneau en feut tout dehinguandé. —
Inian, dist Homenaz, ce feut évidente punition de
Dieu, vangeant le péché qu'aviez faict incaguant
ces sacres livres, les quelz doibviez baiser et adorer,
je diz d'adoration de latrie, ou de hyperdulie pour
le moins. Le Panormitan n'en mentit jamais.
— Jan Chouart, dist Ponocrates, à Monspellier
avoit achapté des moines de sainct Olary unes belles
Decretales escriptes en beau et grand parchemin de
Lamballe, pour en faire des vélins pour batre l'or.
Le malheur y feut si estrange que oncques pièce
n'y feut frappée qui vint à profict. Toutes feurent
dilacerées et estrippées. — Punition, dist Homenaz,
et vangeance divine.
— Au Mans, dist Eudemon , François Cornu,
apotheçaire, avoit en cornetz emploicté unes Exfra-
vaguantcs frippées; je desadvoue le diable si tout ce
qui dedans feut empacqueté ne feut sus l'instant
PANTAGRUEL 225
empoisonné, pourry et guaslé : encens , poyvre,
gyrofle, cinnamome, saphran, cire, espices, casse,
reubarbe, tamarins, généralement tout, drogues,
gogues et senogues. — Vengeance, dist Homenaz,
et divine punition. Abuser en choses prophanes de
ces tant sacres escriptures !
— A Paris, dist Carpalim, Groignet, cousturier,
avoit emploicté unes vieilles Clémentines en patrons
et mesures. O cas estrange! Tous habillemenz
taillez sus telz patrons et protraictz sus telles me-
sures feurent guastez et perduz : robbes, cappes,
manteaulx, sayons, juppes, cazaquins, coUetz, pour-
poinctz, cottes, gonnelles, verdugualles. Groignet,
cuydant tailler une cappe, tailloit la forme d'une
braguette; en lieu d'un sayon tailloit un chapeau à
prunes succées; sus la forme d'un cazaquin tailloit
une aumusse; sus le patron d'un pourpoinct tailloit
la guise d'une paele. Ses varletz, l'avoir cousue, la
deschiquetoient par le fond, et sembloit d'une paele
à fricasser chastaignes. Pour un collet faisoit un
brodequin; sus le patron d'une verdugualle tailloit
une barbutte ; pensant faire un manteau faisoit un
tabourin de Souisse. Tellement que le paouvre
homme par justice feut condemné à payer les estoffes
de tous ses challans, et de praesent en est au saphran.
— Punition, dist Homenaz, et vangeance divine.
— A Cahusac, dist Gymnaste, feut pour tirer à
la butte partie faicte entre les seigneurs d'Estissac et
vicomte de Lausun. Perotou avoit dépecé unes
Rabelais. IV. 29
22b LIVRE IV, CHAPITRE LU
demies Decreiales du bon canonge La Carte, et des
feuilletz avoii taillé le blanc pour la butte. Je me
donne, je me vends, je me donne à travers tous
les 'diables si jamais harbalestier du pays, les quelz
sont suppellatifz en toute Guyenne, tira traict de-
dans. Tous feurent coustiers. Rien du blanc sacro-
sainct barbouillé ne feut despucellé, ne entommé.
Encores Sansornin l'aisné, qui guardoit lesguaiges,
nous juroit Figues dioures, son grand serment,
qu'il avoit veu apertement, visiblement, manifeste-
ment, le pasadouz de Carquelin droict entrant de-
dans la grolle on mylieu du blanc, sus le poinct de
toucher et enfoncer, s'estre escarté loing d'une
toise coustier vers le fournil. — Miracle, s'écria
Homenaz, miracle, miracle! Clerice, esclaire icy.
Je boy à tous. Vous me semblez vrays christians. »
A ces motz les filles commencèrent ricasser entre
elles. Frère Jan hannissoit du bout du nez comme
prest à roussiner, ou baudouiner pour le moins, et
monter dessus, comme Herbault sus paouvres gens.
« Me semble, dist Pantagruel, que en telz blancs
l'on eust contre le dangier du traict plus sceure-
ment esté que ne feut jadis Diogenes. — Oiioy?
demanda Homenaz. Comment? Estoit il decreta-
liste? — C'est, dist Epistemon retournant de ses
affaires, bien rentré de picques noires. — Dioge-
nes, respondit Pantagruel, un jour s'esbatre vou-
lent, visita les archiers qui tiroient à la butte. Entre
iceulx un estoit tant faultier, imperit et mal adroict
PANTAGRUEL
que, lors qu'il estoit en ranc de tirer, tout le peuple
spectateur s'escartoitde paourd'estre par luy feruz.
Diogenes, l'avoir un coup veu si perversement ti-
rer que sa flesche tomba plus d'un trabut loing de
la butte, au second coup le peuple, loing d'un
cousté et d'aultres'escartant, accourut et se tint en
pieds jouxte le blanc, affermant cestuy lieu estre
le plus sceur, et que l'archier plustoust feriroittout
aultre lieu que le blanc, le blanc seul estre en sceu-
reté du traict.
— Un paige, dist Gymnaste, du seigneur d'Es-
tissac, nommé Chamouillac, aperceut le charme.
Par son advis Perotou changea de blanc et y em-
ploya les papiers du procès dePouillac. Adoncques
tirèrent tresbien et les uns et les aultres.
— A Landerousse , dist Rhizotome, es nopces
de Jan Delif, feut le festin nuptial notable et
sumptueux, comme lors estoit la coustume du pays.
Après soupper feurent jouées plusieurs farces, co-
médies, sornettes plaisantes, feurent dansées plu-
sieurs moresques aux sonnettes et timbous, feurent
introduictes diverses sortes de masques et momme-
ries. Mes compaignons d'eschole et moy, pour la
feste honorer à nostre povoir, car au matin nous
tous avions eu de belles livrées blanc et violet, sus
la fin feismes un barboire joyeulx avecques force
coquilles de sainct Michel et belles caquerolles
de limassons. En faulte de colocasie, bardane,
personate, et de papier, des feuilletz d'un vieil
228 LIVRE IV, CHAPITRE LU
Sixiesme, qui là estoit abandonné, nous feismes nos
faulx visaiges, les descouppans un peu à l'endroict
des oeilz, du nez et de la bouche. Cas merveilleux !
Nos petites caroles et puériles esbatemens achevez,
houstans nos faulx visaiges, appareumes plus hideux
et villains que les diableteaux de la Passion de
Doué, tant avions les faces guastées aux lieux tou-
chez par les ditz feuilletz. L'un y avoit la picote,
l'aultre le tac, l'aultre la verolle, l'aultre la rou-
geolle, l'aultre gros frondes. Somme, celluy de
nous tous estoit le moins blessé à qui les dens es-
toient tombées. — Miracle, s'escria Homenaz,
miracle !
— Il n'est, dist Rhizotome, encores temps de
rire. Mes deux sœurs, Catharine et Renée, avoient
mis dedans ce beau Sixiesme, comme en presses, car
il estoit couvert de grosses aisses et ferré à glaz,
leurs guimples, manchons et collerettes savonnées
de frays, bien blanches et empesées. Par la vertus
Dieu... — Attendez, dist Homenaz, du quel Dieu
entendez-vous? — Il n'en est qu'un, respon-
dit Rhizotome. — Ouy bien, dist Homenaz, es
cieulx; en terre n'en avons nous un aultre? — Arry
avant! dist Rhizotome, je n'y pensois, par mon
ame, plus. Par la vertus doncques du Dieu pape-
terre, leurs guimples, collerettes, baverettes, cou-
vrechefzet tout aultre linge y devint plus noir qu'un
sac de charbonnier. — Miracle! s'escria Homenaz.
Clerice, esclaire icy, et note ces belles histoires.
PANTAGRUEL 220
— Comment, demanda frere Jan, dict on donc-
ques :
Depuys que decretz eurent aies,
Et gensdarmes portèrent maies.
Moines allèrent à cheval,
En ce monde abonda tout mal?
— Je vousentens, distHomenaz. Ce sont petitz
quolibetz des hereticques nouveaulx.
CHAPITRE LUI
Comment, par la vertus des Decrctales, est l'or
subtilement tiré de France en Kome.
]\ ^^ E vouldroys, dist Epistemon , avoir
C^ payé chopine de trippes à embourser,
''■'^* et que eussions à l'original collationné
les terrificques chapitres Execrabilis,
De Multa, Si plures, De Annatis pcr totum, Nisi
essent, Cum ad monasterium, Quod dilectio, Man-
datum, et certains aultres, les quelz tirent par chas-
cun an de France en Rome quatre cens mille du-
catz et d'adventaige.
- — Est ce rien cela? dist Homenaz; me semble
toutesfoys estre peu, veu que France la treschris-
tiane est unicque nourrisse de la court romaine.
Mais trouvez moy livres on monde, soient de phi-
losophie, de medicine, des loigs, des mathema-
ticques, des lettres humaines, voyre , par le mien
2:>0 LIVRE IV, CHAPITRE LUI
Dieu, de la saincte Escripture, qui en puissent au-
tant tirer? Poinct ! Nargues, nargues! Vous n'en
trouverez poinct de ceste auriflue énergie, je vous
en 'asceure. Encores ces diables hsereticques, ne
les voulent aprendre et sçavoir; bruslez, tenaillez,
cizaillez, noyez, pendez, empaliez, espaultrez, dé-
membrez, exenterez, decouppez, fricassez, grisiez,
transonnez, crucifiez, bouillez, escarbouillez, es-
cartelez, debezillez, dehinguandez, carbonnadez
ces meschans hsereticques decretalifuges, decreta-
licides, pires que homicides, pires que parricides,
decretalictones du diable ! Vous aultres gens de
bien, si vous voulez estre dictz et reputez vrays
christians, je vous supplie à joinctes mains ne croire
aultre chose, aultre chose ne penser, ne dire, ne
entreprendre, ne faire, fors seulement ce que con-
tiennent nos sacres Dccrdalcs et leurs corollaires,
ce beau Sixiesine, ces belles Clémentines, ces belles
Extravaguaiites. O Livres deificques ! Ainsi serez en
gloire, honneur, exaltation, richesses, dignitez,
prelations en ce monde, de tous rêverez, d'un
chascun redoubtez, à tous préférez, sus tous esleuz
et choisiz. Car il n'est soubs lachappe du ciel estât
du quel trouviez gens plus idoines à tout faire et
manier que ceulx qui, par divine prescience et
eterne prédestination, adonnez se sont à l'estude
des sainctes Décrétâtes.
« Voulez vous choisir un preux empereur, un
bon capitaine, un digne chef et conducteur d'une
PANTAGRUEL - 23l
armée en temps de guerre, qui bien sçaiche tous
inconveniens prévoir, tous dangiers éviter, bien
mener ses gens à l'assault et au combat en alai-
gresse, rien ne bazarder, tous jours vaincre sans
perte de ses soubdars, et bien user de la victoire ?
Prenez moy un decretiste. Non, non : je diz un
decretaliste. — O le gros rat! dist Epistemon.
— Voulez vous en temps de paix trouver home
apte et suffisant à bien gouverner Testât d'une re-
publicque, d'un royaulme, d'un empire, d'une mo-
narchie, entretenir l'ecclise, la noblesse, le sénat et
le peuple en richesses, amitié, concorde, obéis-
sance,vertus, honesteté? Prenez moy undecretaliste.
« Voulez vous trouver home qui, par vie exem-
plaire, beau parler, sainctes admonitions, en peu
de temps, sans effusion de sang humain, conqueste
la terre saincte, et à la saincte foy convertisse les
mescreans Turcs, Juifz, Tartes, Moscovites, Mam-
meluz et Sarrabovites? Prenez moy un decreta-
liste.
(( Qui faict en plusieurs pays le peuple rebelle
et detravé, les paiges frians et mauvais, les escho-
liers badaulx et asniers ? Leurs gouverneurs, leurs es-
cuiers, leurs précepteurs, n'estoient decretalistes.
« Mais qui est ce, en conscience, qui a estably,
confirmé, authorisé ces belles religions des quelles
en tous endroictz voyez la christianté ornée, dé-
corée, illustrée, comme est le firmament de ses
claires estoilles ! Dives Décrétâtes.
232 LIVRE IV, CHAPITRE LUI
(( Qui a fondé, pillotizé, talué; qui maintient,
qui substante, qui nourist les dévots religieux par
les convens, monastères et abbayes, sans les prières
diurnes, nocturnes, continuelles des quelz seroit le
monde en dangier évident de retourner en son an-
tique cahos? Sacres Decrctales.
« Qui faict et journellement augmente en abon-
dance de tous biens temporelz, corporelz et spiri-
tuelz le fameux et célèbre patrimoine de S. Pierre?
Sainctes Decrctales.
« Qui faict le sainct siège apostolicque en Rome
de tous temps et au jourd'huy tant redoubtable en
l'univers qu'il fault, ribon ribaine , que tous rojs,
empei'eurs, potentatz et seigneurs pendent de luy,
tieignent de luy, par luy soient couronnez, confir-
mez, authorisez, vieignent là boucquer et se pros-
terner à la mirificque pantophle, de la quelle avez
veu le pourtraict ? Belles Decrctales de Dieu.
« Je vous veulx declairer un grand secret. Les
universitez de vostre monde, en leurs armoiries et
divises, ordinairement portent un livre, aulcunes
ouvert, aultres fermé. Quel livre pensez vous que
soit? — Je ne sçay certes, respondit Pantagruel,
je ne leuz oncques dedans. — Ce sont, dist Ho-
menaz, les Decrctales, sans les quelles periroient
les privilèges de toutes universitez. Vous me doib-
vez ceste là. Ha, ha, ha, ha, ha ! »
Icy commença Homenaz rocter, peter, rire, ba-
ver et suer, et bailla son gros, gras bonnet à quatre
PANTAGRUEL 233
braguettes à une des filles, laquelle le posa sus
son beau chef en grande alaigresse, après l'avoir
amoureusement baisé, comme guaige et asceurance
qu'elle seroit première mariée. « Vivat! s'escria
Epistemon, Vivat, fîfat, pipat, bibat! O secret apo-
calypticque ! — ClericCj dist Homenaz, Clerice, es-
claire icy à doubles lanternes. Au fruict, pucelles.
« Je disois doncques que, ainsi vous adonnans à
l'estude unicque des sacres Décrétâtes, vous serez
riches et honorez en ce monde. Je dizconsequem-
ment qu'en l'aultre vous serez infailliblement saul-
vez on benoist royaulme des cieulx, duquel sont
les clefz baillées à nostre bon Dieu decretaliarche.
tt O mon bon Dieu, le quel je adore et ne veids
oncques, de grâce spéciale ouvre nous, en l'article
de la mort pour le moins, ce tressacré thesaur de
nostre mère saincte Ecclise, du quel tu es protec-
teur, conservateur promeconde , administrateur,
dispensateur. Et donne ordre que ces précieux œu-
vres de supererogation, ces beaulx pardons au be-
soing ne nous faillent, à ce que les diables ne
trouvent que mordre sus nos paouvres âmes, que
la gueule horrificque d'enfer ne nous engloutisse. Si
passer nous fault par purgatoire, patience ! En ton
povoir est et arbitre nous en délivrer quand voul-
dras. »
Icy commença Homenaz jecter grosses et chaul-
des larmes, batre sa poictrine et baiser ses poulces
en croix,
3o
ï34 LIVRE IV, CHAPITRE LIV
CHAPITRE LIV
Comment Homenaz donna à Pantagruel des poires
de bon Christian.
"le ^1) l'iSTEMON, frère Jan et Panurge, voyans
^^yÇ ceste fascheuse catastrophe, commen-
cèrent au couvert de leurs serviettes
crier : <> Myault, myault, myault ! »
faignans ce pendent de s'essuer les yeulx comme
s'ilz eussent ploré. Les filles feurent bien aprlses et
à tous prsesenterent pleins hanatz de vin Clemen-
tin, avecques abondance de confictures. Ainsi feut
de nouveau le bancquet resjouy.
En fin de table Homenaz nous donna grand
nombre de grosses et belles poyres, disant : « Te-
nez, amis, poires sont singulières, les quelles ail-
leurs ne trouverez. Non toute terre porte tout :
Indie seule porte le noir ebene, en Sabée provient
le bon encens, en l'isle de Lemnos la terre sphra-
gitide, en ceste isle seule naissent ces belles poires.
Faictez en, si bon vous semble, pépinières en vos
pays.
— Comment, demanda Pantagruel, les nom-
mez vous? Elles me semblent très bonnes et de
bonne eaue. Si on les cuisoit en casserons par
quartiers avecques un peu de vin et de sucre, je
pense que seroit viande tressalubre, tant es ma-
PANTAGRUEL 235
lades comme es sains. — Non aultrement, lespon-
dit Homenaz. Nous sommes simples gens, puys
qu'il plaist à Dieu, et appelons les figues figues,
les prunes prunes et les poires poires. — Vraye-
ment, dist Pantagruel, quand je seray en mon mes-
naige, ce sera, si Dieu plaist, bien toust, j'en affie-
ray et hanteray en mon jardin de Touraine, sus la
rive de Loyre, et seront dictes poires de Bon Chris-
tian, car oncques ne veiz christians meilleurs que
sont ces bons Papimanes.
— Je trouveroys, dist frère Jan, aussi bon qu'il
nous donnast deux ou troys chartées de ses filles.
— Pour quoy faire? demandoit Homenaz. — Pour
les saigner, respondit frère Jan, droict entre les
deux gros horteilz avecques certains pistolandiers
de bonne touche. En ce faisant sus elles nous han-
terions des enfans de bon Christian , et la race en
nos pays multiplieroit , es quelz ne sont mie trop
bons. — Vraybis, respondit Homenaz, non ferons,
car vous leurs feriez la follie aux guarsons, je vous
congnoys à vostre nez et si ne vous avoys oncques
veu. Halas, halas! que vous estes bon filz! Voul-
driez vous bien damner vostre ame ? Nos Dccrc-
tales le défendent. Je vouldroys que vous les sceus-
siez bien. — Patience! dist frère Jan. Mais, si tu
non vis dare, prscsta, quesumus. C'est matière de
bréviaire. Je n'en crains home portant barbe, feust
il docteur de chrystallin , je diz decretalin , à triple
bourlet. »
!36
LIVRE IV, CHAPITRE LIV
Le dipner parachevé, nous prinsmes congié de
Homenaz et de tout le bon populaire, humblement
les remerc_yans, et pour rétribution de tant de biens
leurs promettans que, venuz à Rome, ferions avec-
ques le Père sainct tant qu'en diligence il les irojt
veoir en personne, puys retournasmes en nostre
nauf.
Pantagruel, par libéralité et recongnoissance du
sacré protraict papal, donna à Homenaz neuf pièces
de drap d'or frizé sus frize^ pour estre appousées
au davant de la fenestre ferrée, feist emplir le tronc
de la réparation et fabricque tout de doubles escuz
au sabot, et feist délivrer à chascune des filles, les
quelles avoient servy à table durant le dipner, neuf
cent quatorze salutz d'or, pour les marier en temps
oportun.
CHAPITRE LV
Comment en haulte mer Pantagruel ouyt diverses
paroUes dégelées.
,. N pleine mer, nous banquetans, grin-
gnotans, divisans et faisans beaulx et
cours discours, Pantagruel se leva et
tint en pieds pour discouvrir à l'en-
viron. Puys nous dist : « Compaignons, oyez vous
rien? Me semble que je oy quelques gens parlans
PANTAGRUEL 287
en l'air; je n'y voj toutesfoys personne. Escou-
tez. »
A son commandement nous feusmes attentifz, et
à pleines aureilles humions l'air comme belles huy-
tres en escalle, pour entendre si voix ou sons aul-
cuns y seroit espart; et, pour rien n'en perdre, à
l'exemple de Antonin l'empereur, aulcuns oppou-
sions nos mains en paulme darriere les aureilles. Ce
néanmoins protestions voix quelconques n'entendre.
Pantagruel continuoit affermant ouyr voix diverses
en l'air, tant de homes comme de femmes, quand
nous feut advis ou que nous les oyons pareille-
ment , ou que les aureilles nous cornoient. Plus
persévérions escoutans, plus discernions les voix,
jusques à entendre motz entiers; ce que nous effraya
grandement, et non sans cause, personne ne voyans,
et entendens voix et sons tant divers, d'homes, de
femmes, d'enfans, de chevaulx ; si bien que Panurge
s'escria :
« Ventre bien, est cemocque? nous sommes per-
dus ! Fuyons ! Il y a embusche autour. Frère Jan, es
tu là; mon amy? Tien toy prés de moy, je te sup-
ply. As tu ton bragmart? Advise qu'il ne tienne au
fourreau. Tu ne le desrouille poinct à demy. Nous
sommes perduz! Escoutez; ce sont par Dieu coups
de canon. Fuyons, je ne diz de piedz et de mains,
comme disoit Brutus en la bataille pharsalicque, je
diz à voiles et à rames. Fuyons! Je n'ay point de
couraige sus mer : en eaue et ailleurs j'en ay tant et
238 LIVRE IV, CHAPITRE LV
plus. Fuyons ! saulvons nous ! Je ne le diz pour
paour que je aye, car
Je ne crains rien fors les dangiers.
(c Je le diz tousjours ; aussi disoit le franc-
archier de Baignolet. Pourtant n'hazardons rien, à
ce que ne soyons nazardez. Fuyons ! Tourne vi-
saige. Vire la peautre , fîlz de putain ! Pleust à
Dieu que praesentement je feusse en Quinquenoys,
à peine de jamais ne me marier! Fuyons! nous ne
sommes pas pour eulx. Hz sont dix contre un, je
vous en asceure. D'avantaige, ilz sont sus leurs fu-
miers, nous ne congnoissons le pays. Hz nous tue-
ront. Fuyons! ce ne nous sera deshonneur. Demos-
thenes dict que l'home fuyant combattra de rechief.
Retirons nous pour le moins. Orche , poge , au
trinquet, aux boulingues ! Nous sommes mors!
Fuyons, de par tous les diables, fuyons ! »
Pantagruel, entendant l'esclandre que faisoit Pa-
nurge, dist : « Qui est ce fuyart là bas ? Voyons
premièrement quelz gens sont. Par adventure sont
ilz nostres. Encores ne voy je persone, et si voy
cent mille à l'entour, mais entendons. J'ay leu
qu'un philosophe nommé Petron estoyt en ceste
opinion que feussent plusieurs mondes soy touchans
les uns les aultres, en figure triangulaire aequilate-
rale, en la pâte et centre desquelz disoit estre le
manoir de Vérité, et là habiter les parolles, les
PANTAGRUEL 289
idées, les exemplaires et protraiots de toutes choses
passées et futures, au tour d'icelles estre le siècle,
et en certaines années par longs intervalles part d'i-
celles tomber sus les humains comme catarrhes, et
comme tomba la rousée sus la toizon de Gedeon ;
part là rester réservée pour l'advenir jusques à la con-
sommation du siècle. Me souvient aussi que Aris-
toteles maintient les parolles de Homère estre vol-
tigeantes, volantes, moventes, et par conséquent
animées.
« D'avantaige, Antiphanes disoit la doctrine de
Platon es parolles estre semblable, lesquelles en
quelque contrée, on temps du fort hyver, lors que
sont proférées, gèlent et glassent à la froydeur de
l'air et ne sont ouyes. Semblablement ce que Pla-
ton enseignoyt es jeunes enfans, à peine estre d'i-
ceulx entendu lors que estoient vieulx devenuz.
Ores seroit à philosopher et rechercher si forte for-
tune icy seroit l'endroict on quel telles parolles
dégèlent. Nous serions bien esbahiz si c'estoient
les teste et lyre de Orpheus. Car, après que les
femmes threisses eurent Orpheus mis en pièces,
elles jecterent sa teste et sa lyre dedans le fleuve
Hebrus. Icelles par ce fleuve descendirent en la
mer Ponctiq jusques en l'isle de Lesbos, tousjours
ensemble sus mer naigeantes. Et de la teste conti-
nuellement sortoyt un chant lugubre, comme la-
mentant la mort de Orpheus; la lyre, à l'impulsion
des vents mouvens les chordes, accordoit harmo-
240 LIVRE IV, CHAPITRE LV
nieusement avecques le chant. Reguardons si les
voirons cy autour. >•>
CHAPITRE LVI
Comment entre les paroUes gelées Pantagruel
trouva des motz de gueule.
E piloi feist response : « Seigneur, de
rien ne vous effrayez. Icy est le con-
fin de la Mer glaciale , sus laquelle
feut au commencement de l'hyver der-
nier passé grosse et félonne bataille entre les Ari-
maspiens et les Nephelibates. Lors gelèrent en
l'air les parolles et les crys des homes et femmes,
les chaplis des masses, les hurtys des harnoys, des
bardes, les hannissemens des chevaulx, et tout aul-
tre effroy de combat. A ceste heure, la rigueur de
l'hyver passée, advenente la sérénité et temperie
du bon temps, elles fondent et sont ouyes.
— Par Dieu, dist Panurge, je l'en croy. Mais
en pourrions nous veoir quelqu'une ? Me soubvient
avoir leu que l'orée de la montaigne en laquelle
Moses receut la loy des Juifz, le peuple voyoit les
voix sensiblement. — Tenez, tenez, dist Panta-
gruel, voyez en cy qui encores ne sont dégelées. »
Lors nous jecta sus le tillac plenes mains de pa-
rolles gelées, et sembloient dragée perlée de diver-
ses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule,
PANIAGRUEL 241
des motz de sinople, des motz de azur, des motz
de sable, des motz dorez, les quelz, estre quelque
peu eschauffez entre nos mains, fondoient comme
neiges, et les oyons realement, mais ne les enten-
dions, car c'estoit languaige barbare. Ex.ceptez un
assez grosset, lequel ayant frère Jan eschauffé en-
tre ses mains, feist un son tel que font les chastai-
gnes jectées en la braze sans estre entommées lors
que s'esclattent, et nous feist tous de paour tres-
saillir. « C'estoit, dist frère Jan , un coup de faul-
con en son temps. » Panurge requist Pantagruel
luy en donner encores. Pantagruel luy respondit
que donner parolles estoit acte des amoureux.
« Vendez m'endoncques, disoit Panurge. — C'est
acte de advocatz, respondit Pantagruel, vendre pa-
rolles. Je vous vendroys plustost silence, et plus
chèrement, ainsi que quelques foys la vendit De-
mosthenes moyennant son argentangine. »
Ce nonobstant il en jecta sus le tillac troys ou
quatre poignées, et y veids des parolles bien pic-
quantes, des parolles sanglantes, les quelles le pilot
nous disoit quelques foys retourner on lieu duquel
estoient proférées, mais c'estoit la guorge coup-
pée; des parolles horrificques, et aultres assez mal
plaisantes à veoir, les quelles ensemblement fon-
dues ouysmes : « Hin, hin, hin, hin, bis, ticque,
torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr,
bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc,
trac, trr, trr , trr, trrr, trrrrrr ! On, on, on, on,
Rabelais. IV. 3i
242 LIVRE IV, CHAPITRE LVI
ououououon ! goth , magoth », et ne sçay quelz.
aultres motz barbares, et disoyt que c'estoient
vocables du hourt et bannissement des chevaulx à
l'heure qu'on chocque ; puys en ouysmes d'aultres
grosses, et rendoient son en dégèlent, les unes
comme de tabours et fifres, les aultres comme de
clerons et trompettes. Croyez que nous y eusmes
du passetemps beaucoup.
Je vouloys quelques motz de gueule mettre en
reserve dedans de l'huille, comme l'on guarde la
neige et la glace, et entre du feurre bien nect.
Mais Pantagruel ne le voulut, disant estre follie
faire reserve de ce dont jamais l'on n'a faulte et
que tous jours on a en main, comme sont motz de
gueule entre tous bons et joyeulx Pantagruelistes.
Là Panurge fascha quelque peu frère Jan, et le
feist entrer en resverie, car il le vous print au mot,
sus l'instant qu'il ne s'en doubtoit mie, et frère Jan
menassa de l'en faire repentir en pareille mode que
se repentit G. Jousseaulme vendent à son mot le
drap au noble Patelin, et, advenent qu'il feust ma-
rié, le prendre aux cornes, comme un veau, puys
qu'il l'avoit prins au mot comme un home.
Panurge luy feist le babou, en signe de déri-
sion, puys s'escria disant : <( Pleust à Dieu que icy,
sans plus avant procéder, j'eusse le mot de la Dive
Bouteille. »
PANTAGRUEL 24;
CHAPITRE LVII
Comment Pantagruel descendit on manoir de messere
Gaster, premier maistre es ars du monde.
rV%N icelluy jour Pantagruel descendit en
^ÎVPune isle admirable entre toutes aul-
tres, tant à cause de l'assiete que du
I gouverneur d'icelle. Elle de tous cous-
iez pour le commencement estoit scabreuse, pier-
reuse, montueuse , infertile, mal plaisante à l'œil,
tresdifficile aux pieds , et peu moins inaccessible
que le mons du Daulphiné, ainsi dict pource qu'il
est en forme d'un potiron, et de toute mémoire
persone surmonter ne l'a peu, fors Doyac, conduc-
teur de l'artillerie du roy Charles huyctieme, lequel
avecques engins mirifîcques y monta, et au dessus
trouva un vieil bélier . C'estoit à diviner qui là
transporté l'avoit; aulcuns le dirent estant jeune
aignelet, par quelque aigle ou duc chaùant là ravy,
s'estre entre les buissons saulvé. Surmontans la dif-
ficulté de l'entrée à peine bien grande, et non sans
suer, trouvasmes le dessus du mons tant plaisant,
tant fertile, tant salubre et délicieux, que je pen-
soys estre le vray jardin et paradis terrestre, de la
situation duquel tant disputent et labourent les bons
théologiens. Mais Pantagruel nous affermoit là
estre le manoir de Areté, c'est Vertus, par Hésiode
244 LIVRE IV, CHAPITRE LVII
descript , sans toutesfoys préjudice de plus saine
opinion.
Le gouverneur d'icelle estoit messere Gaster,
prefnier malstre es ars de ce monde. Si croyez que
le feu soit le grand maistre des ars, comme escript
Ciceron, vous errez et vous faictez tord, car Ci-
ceron ne le creut oncques ; si croyez que Mercure
soit premier inventeur des ars, comme jadis croyoient
nos antiques druides, vous fourvoyez grandement:
la sentence du satyricque est vraye qui dit messere
Gaster estre de tous ars le maistre.
Avecques icelluy pacificquement residoit la bonne
dame Penie , aultrement dicte Soufîreté, mère
des neuf Muses, de laquelle jadis en compaignie
de Porus, seigneur de Abondance, nous nasquit
Amour, le noble enfant médiateur du Ciel et de la
Terre, comme atteste Platon in Symposio. A ce
chevalereuz roy force nous feut faire révérence,
jurer obéissance et honneur porter : car il est im-
périeux, rigoureux, rond, dur, difficile, inflectible.
A luy on ne peult rien faire croyre, rien remons-
irer, rien persuader : il ne oyt poinct. Et comme
les ^Egyptiens disoient Harpocras, dieu de silence,
en grec nommé Sigalion, estre astome, c'est-à-dire
sans bouche, ainsi Gaster sans oreilles feust créé,
comme en Candie le simulachre de Juppiter estoit
sans aureilles.
Il ne parle que par signes, mais à ses signes tout
le monde obeist plus soubdain que aux edictz des
PANTAGRUEL 243
praeteurs et mandemens des rojs; en ses somma-
tions delay aulcun et demeure aulcune il ne ad-
mect. Vous dictez que au rugissement du Ijon tou-
tes bestes loing à l'entour frémissent, tant, sçavoir
est, que estre peult sa voix ouye. Il est escript. Il
est vray. Je l'ay veu. Je vous certifie que au man-
dement de messere Gaster tout le ciel tremble,
toute la terre bransle. Son mandement est nommé :
Faire le fault sans delay, ou mourir.
Le pilot nous racontoit comment un jour, à
l'exemple des membres conspirans contre le ven-
tre, ainsi que descript ^sope, tout le royaulme des
Somates contre luy conspira, et conjura soy soub-
straire de son obéissance; mais bien toust s''en sen-
tit, s'en repentit, et retourna en son service en
toute humilité; aultrement tous de maie famine pe-
rissoient. En quelques compaignies qu'il soit, dis-
cepter ne fault de supériorité et praeference ; tou-
jours va davant, y feussent roys, empereurs, voire
certes le pape; et, au concile de Basle, le premier
alla, quoy qu'on vous die que ledict concile feut
sedicieux à cause des contentions et ambitions des
lieux premiers. Pour le servir tout le monde est
empesché, tout le monde labeure ; aussi pour re-
compense il faict ce bien au monde qu'il luy in-
vente toutes ars , toutes machines, tous mestiers,
tous engins et subtilitez. Mesme es animans bru-
taulx il apprent ars desniées de Nature. Les cor-
beaulx, les gays, les papeguays, les estourneaux,
246 LIVRE IV, CHAPITRE LVII
il rend poètes; les^pies il faict poëtrides, et leurs
aprent languaige humain proférer, parler, chanter.
Et tout pour la trippe.
Lés aigles, gerfaulx, faulcons, sacres, laniers, aus-
tours, esparviers, emerillons, oizeaux aguars, pere-
grins, essors, rapineux, saulvaiges, il domesticque
et apprivoise de telle façon que, les abandonans
en pleine liberté du ciel quand bon luy semble,
tant hault qu'il vouldra, tant que luj plaist , les
tient suspens, errans, volans, plan ans, le mugue-
tans, luy faisans la court au dessus des nues, puys
soubdain les faict du ciel en terre fondre. Et tout
pour la trippe.
Les elephans , les lions, les rhinocerotes, les
ours, les chevaulx, les chiens, il faict danser, bal-
ler, voltiger, combattre, nager, soy cacher, apor-
ter ce qu'il veult , prendre ce qu'il veult. Et tout
pour la trippe.
Les poissons tant de mer comme d'eaue doulce,
balaines et monstres marins sortir il faict du bas
abisme, les loups jectehors des boys, les ours hors
des rochiers, les renards hors les tesnieres, les ser-
pens lance hors la terre. Et tout pour la trippe.
Brief, est tant énorme, que en sa rage il mange
tous, bestes et gens, comme feut veu entre lesVas-
cons, lors que Q^ Metellus les assiegeoit par les
guerres sertorianes; entre les Saguntins assiégez
par Hannibal; entre les Juifz assiégez par les Ro-
mains; six cens aultres. Et tout pour la trippe.
PANTAGRUEL 247
Quand Penie sa régente se mect en voye, la
part qu'elle va, tous parlemens sont clous, tous
edictz mutz, toutes ordonnances vaines. A loy aul-
cune n'est sujecte, de toutes est exempte. Chascun
la refuyt en tous endroictz, plus toust se exposans
es naufrages de mer, plus toust eslisans par feu, par
mons, par goulphres passer, que d'icelle estre ap-
préhendez.
CHAPITRE LVIII
Comment, en la court du maistre ingénieux, Pan-
tagruel détesta les Engastrimythes et les Gastro-
latres.
it N la court de ce grand maistre ingé-
nieux, Pantagruel apperceut deux ma-
nières de gens, appariteurs importuns
et par trop officieux, les quelz il eut
en grande abhomination. Les uns estoient nommez
Engastrimythes, les aultres Gastrolatres. Les En-
gastrimythes soy disoient estre descenduz de l'an-
tique race des Eurycles, et sur ce alleguoient le
tesmoingnaige de Aristophanes en la comédie in-
titulée les Tahons, ou mousches guespes, dont an-
ciennement estoient dictz Eurycliens, comme escript
Plato, et Plutarche on livre De la cessation des
oracles. Es sainctz Decretz, 26, quest. 3, sont ap-
pelez ventriloques, et ainsi les nomme en langue
24b LIVRE IV, CHAPITRE LVI II
ionicque Hippocrates, lib. 5, Epid., comme par-
lans de ventre ^ Sophocles les appelle sternomantes.
C'estoient divinateurs, enchanteurs et abuseurs de
simp'le peuple, semblans non de la bouche mais
du ventre parler et respondre à ceulx qui les in-
terrogeoient.
Telle esloit, environ l'an de nostre benoist Ser-
vateur i5i3, Jacobe Rodogine, Italiane, femme de
basse maison, du ventre de laquelle nous avons
souvent ouy, aussi ont aultres infiniz en Ferrare et
ailleurs, la voix de l'esprit immonde, certainement
basse, foible et petite, toutesfoys bien articulée,
distincte et intelligible, lors que par la curiosité des
riches seigneurs et princes de la GuauUe cisalpine
elle estoit appellée et mandée. Les quelz, pour
houster tout doubte de fiction et fraulde occulte, la
faisoient despouiller toute nue, et luy faisoient clourre
la bouche et le nez. Cestuy maling esprit se faisoit
nommer Crespelu, ou Cincinnatule , et sembloit
prendre plaisir ainsi estant appelle. Quand ainsi
on l'appelloit , soubdain aux propous respondoit.
Si on l'interrogeoit des cas praesens ou passez, il
en respondoit pertinemment, jusques à tirer les au-
diteurs en admiration. Si des choses futures, tou-
jours mentoit, jamais n'en disoit la vérité, et sou-
vent sembloit confesser son ignorance, en lieu de
y respondre faisant un gros pet, ou marmonnant
quelques motz non intelligibles et de barbare ter-
mination.
PANTAGRUEL
-49
Les Gastrolatres, d'un aultre cousté, se tenoient
serrez par trouppes et par bandes, joyeulx, mi-
gnars, douilletz aulcuns, aultres tristes, graves, sé-
vères, rechignez, tous ocieux, rien ne faisans, poinct
ne travaillans, poys et charge inutile de la terre,
comme dict Hésiode, craignans, scelon qu'on povoit
juger, le Ventre offenser et emmaigrir. Au reste
masquez, desguisez , et vestuz tant estrangement
que c'estoit belle chose.
Vous dictez, et est escript par plusieurs saiges et
antiques philosophes, que l'industrie de Nature ap-
pert merveilleuse en l'esbatement qu'elle semble
avoir prins formant les coquilles de mer, tant y
veoyd on de variété, tant de figures, tant de cou-
leurs, tant de traictz et formes non imitables par
art. Je vous asceure qu'en la vesture de ces Gas
trolatres coquillons ne veismes moins de diversité
et desguisement. Hz tous tenoient Gaster pour leur
grand Dieu, le adoroient comme Dieu, luy sacri-
fioient comme à leur Dieu omnipotens, ne recon-
gnoissoient aultre Dieu que luy, le servoient, ay-
moient sus toutes choses, honoroient comme leur
Dieu. Vous eussiez dict que proprement d'euixavoit
le sainct Envoyé escript, Philippens. 3 : « Plusieurs
« sont des quelz souvent je vous ay parlé, encores
« présentement je le vous diz les larmes à l'œil,
« ennemis de la croix du Christ, des quelz Mort
« sera la consommation, des quelz Ventre est le
« dieu. »
32
25o LIVRE IV, CHAPITRE LVIII
Pantagruel les comparoit au cyclope Polyphe-
mus, lequel Euripides faict parler comme s'ensuyt :
« Je ne sacrifie que à moy, aux dieux poinct, et à
« cestuy mon Ventre, le plus grand de tous les
« dieux. »
CHAPITRE LIX
De la ridicule statue appellec Manduce, et comment
et quelles choses sacrifient les Gastrolatres à leur
Dieu Ventripotent.
I È ous consyderans le minoys et les ges-
"^ tes de ces poiltrons magnigoules gas-
trolatres, comme tous estonnez, ouys-
mes un son de campane notable ,
auquel tous se rengerent comme en bataille , chas-
cun par son office, degré et antiquité. Ainsi vin-
drent devers messere Gaster, suyvans un gras,
jeune, puissant ventru, lequel sus un long baston
bien doré portoit une statue de boys mal taillée et
lourdement paincte, telle que la descripvent Plaute,
Juvenal et Pomp. Festus. A Lyon, au carneval, on
l'appelle Maschecroutte ; ilz la nommoient Man-
duce. C'estoit une effigie monstrueuse, ridicule,
hydeuse et terrible aux petitz enfans, ayant les
yeulx plus grands que le ventre , et la teste plus
grosse que tout le reste du corps, avecques amples,
larges et horrificques maschoueres, bien endentelées
PANTAGRUEL
!5l
tant au dessus comme au dessoubs, les quelles, avec-
ques l'engin d'une petite chorde cachée dedans le
baston doré, l'on faisoit l'une contre l'aultre terri-
ficquement clicqueter, comme à Metz l'on faict du
dragon de sainct Clemens.
Approchans les Gastrolatres, je veids qu'ilz es-
toient suyviz d'un grand nombre de gros varletz
chargez de corbeilles, de paniers, de balles, de
potz, poches et marmites.
Adoncques, soubs la conduicte de Manduce ,
chantans ne sçay quels dithyrambes, crtepalocomes,
epaenons, offrirent à leur Dieu, ouvrans leurs cor-
beilles et marmites :
Hippocras blanc avecques la tendre roustie sei-
che ;
Pain blanc, Pain bourgeoys,
Choine, Cabirotades,
Carbonnades de six Longes de veau rousty
sortes, froides, sinapisées dé
Coscotons, pouldre zinziberine,
Fressures, Pastez d'assiette,
Fricassées, neuf espèces, Souppes de leurier,
Grassessouppesdeprime, Chous cabutz à la
Souppes lionnoises, mouelle de bœuf,
Hoschepotz, Salmiguondins,
Pain mollet,
Brevaige éternel parmy, précèdent le bon et
friant vin blanc, suyvant vin clairet et vermeil frays,
LIVR E IV, CHAPITRE LIX
je VOUS diz froyd comme la glace, servy et offert
en grandes tasses d'argent.
Pu_ys offrolent :
Andouilles capparasson- Cervelatz,
nées de moutarde fine, Saulcissons,
Saulsisses,
Langues de bœuf fu-
mées,
Saumates,
Eschinées aux poys,
Fricandeaux,
Boudins,
Jambons,
Hures de sangliers,
Venaison sallée aux na-
veaulx,
Hastereaux,
Olives Colymbades,
Le tout associé de breuvaige sempiternel.
Puys luy enfournoient en gueule :
Esclanches à Taillade, Poulies d'eaue,
Pastez à la saulce Tadournes,
chaulde, Aigrettes,
Coustelettes de porc Cercelles,
à l'oignonnade. Plongeons,
Chappons roustiz avec
leur degout,
Hutaudeaux,
Becars, Cabirotz,
Bischars, Dains,
Lièvres, Levraux ,
Perdris, Perdriaux,
Faisans, Faisandeaux,
Butors, Pâlies,
Courlis,
Gelinottes de boys.
Foulques aux pour-
reaux,
Risses, Chevreaulx,
Espaulles de moutton
aux cappres.
PANTAGRUEL
253
Pans, Panneaux,
Ciguoignes , Ciguoi -
gneaux,
Bécasses, Becassins,
Hortolans,
Cocqs, poulies et poul-
letz d'Indes,
Ramiers , Ramerotz ,
Cochons au moust,
Canars à la dodine,
Merles, Rasies,
Hérons, Heronneaux,
Otardes, Otardeaux,
Becquefigues,
Guynettes,
Pluviers,
Oyes, Oyzons,
Bizets,
Hallebrans,
Maulvys,
Flamans, Cignes.
Ranffort de vinaige par-
my. Puys grands
Pastezde venaison,
— d'allouettes,
— de lirons,
— de stamboucq,
— de chevreuilz,
— de pigeons,
Pièces de bœuf royal-
les,
Poictrines de veau.
Poulies bouillies et gras
chappons au blanc
manger,
Gelinottes,
Poulletz,
Lappins , Lappereaux,
Cailles, Cailleteaux,
Pigeons, Pigeonneaux,
Tyransons,
Corbigeaux,
Francourlis,
Tourterelles,
Connilz,
Porcespicz,
Girardines.
Puys grands
Guasteaux feuilletez,
Cardes,
Brides à veaux,
Beuignetz,
Tourtes de seize façons,
Guauffres, Crespes,
Pastez de coings,
Caillebotes,
Neige de crème,
Myrobalans confictz,
s54
LIVRE IV, CHAPITRE LIX
Pastez de chamoys, Gelée,
— de chappons, Hippocras rouge et ver-
— de lardons, meil,
Pieds de porc au sou, Poupelins, Macarons,
Croustes de pastez fricas- Tartres, vingt sortes,
sées, Crème,
Corbeaux de chappons. Confitures seiches et li-
Fromaiges,
Pesches de Corbeil,
Artichauix,
Pochecuillieres,
Courtes, Grues,
quides, soixante et
dix-huyt espèces,
Dragée, cent couleurs,
Jonchées,
Mestier au sucre fin.
Vinaige suivoit à la queue de paour des esqui-
nanches ;
Item rousties.
CHAPITRE LX
Comment, es jours maigres entrelardez, à leur
Dieu sacrifîoieni les Gastrolatres.
r&
Iw^OYANT Pantagruel ceste vilenaille de
I^^N sacrificateurs et multiplicité de leurs
"y^^ sacrifices, se fascha, et feust descendu,
si Epistemon ne l'eust prié veoir l'issue
de ceste farce.
(( Et que sacrifient, dist-il, ces maraulx à leur
Dieu Ventripotent es jours maigres entrelardez ? —
PANTAGRUEL
255
Je le vous diray, respondit le pilot. D'entrée de
table, ilz luy offrent :
Caviat,
Boutargues,
Beurre frays,
Purées de poys,
Espinars,
Arans blancs bouffiz,
Arans sors,
Sardaines,
Anchoys,
Tonnine,
Caules emb'olif,
Saulgrenées defebves,
Salades, centdiversitez,
de cresson, de obelon,
de lacouille à l'eves-
que, d'aureilles de Ju-
das, c'est une forme
de funges issans des
vieulx suzeaulx, de
aspergez, de chevre-
feuel, tant d'aultres;
Saulmons saliez,
Anguillettes sallées,
Huytres en escalles.
(( Là fault boire, ou le Diable l'emporteroit. Hz
y donnent bon ordre, et n'y a faulte;
« Puys luy offrent :
Lamproyesàsaulsed'hip- Meuilles,
pocras,
Barbeaulx,
Barbillons,
Esturgeons,
Balaines,
Macquereaulx,
Pucelles,
Plyes,
Huystres frittes.
Meuilletz,
Rayes,
Casserons,
Carpions,
Carpeaux,
Saulmons,
Saulmonneaux,
Daulphins,
Porcilles,
!56
LIVRE IV, CHAPITRE LX
Pectoncles,
Languoustes,
Espelans,
Guourneaulx,
Truites,
Lavaretz,
Guodepies,
Poulpres,
Limandes,
Carreletz,
Maigres,
Pageaux,
Gougeons,
Barbues,
Cradotz,
Carpes,
Brochetz,
Palamides,
Roussettes,
Oursins,
Vielles,
Ortigues,
Crespions,
Gracieux seigneurs,
Empereurs,
Anges de mer,
Lampreons,
Lancerons,
Brochetons,
Turbotz,
Pocheteau,
Soles,
Pôles,
Moules,
Homars,
Chevrettes,
Dards,
Ablettes,
Tanches,
Umbres,
Merluz frays,
Seiches,
Rippes,
Tons,
Guoyons,
Meusniers,
Escrevisses,
Palourdes,
Liguombeaulx,
Chatouilles,
Congres,
Oyes,
Lubines,
Aloses,
Murènes,
Umbrettes,
Darceaux,
Anguilles,
PANTAGRUEL îiy
Anguillettes, Perches,
Tortues, Realz,
Serpens, id est Anguilles Loches,
de boys, Cancres,
Dorades, Escargotz,
PouUardes, Grenoilles.
« Ces viandes dévorées, s'il ne beuvoit, la Mort
l'attendoit à deux pas prés; l'on y pourvoyoit
tresbien.
« Pays luy estoient sacrifiez :
Merluz saliez, barbouillez, gouil-
Stoficz, dronnez, etc.,
Œufz fritz, perduz, suf- Moulues,
focquez, estuvez, train- Papillons,
nez par les cendres, Adotz,
jectezparla cheminée. Lancerons marinez,
« Pour lesquelz cuyre et digérer facillement vi-
naige estoit multiphé.
« Sus la fin offroient :
Ris,
Mil,
Gruau,
Beurre d'amendes,
Neige de beurre,
Pistaces,
Fisticques,
Rabelais. IV.
Escherviz,
Millorque,
Fromentée,
Pruneaulx,
Dactyles,
Noix,
Noizilles,
33
2 58 LIVRE IVj CHAPITRE LX
Figues, Pasquenades,
Raisins, Artichaulx.
«'Pérennité d'abreuvement parmy.
(( Croyez que par eulx ne tenoit que cestujGas-
ter leur Dieu ne fust aptement, précieusement et en
abondance servy, en ses sacrifices, plus certes que
l'idole de Heliogaballus, voyre plus que l'idole Bel
en Babilone, soubs le roy Balthasar. Ce nonobstant
Gaster confessoit estre, non Dieu, mais paouvre,
vile, chetifve créature. Et, comme leroy Antigonus,
premier de ce nom, respondit à un nommé Hermo-
dotus, lequel en ses poésies l'appeloit dieuetfilzdu
soleil, disant : « Mon lasanophore le nie, » lasanon
estoit une terrine et vaisseau approprié à recepvoir
les excremens du ventre, ainsi Gaster renvoyoit ces
matagotz à sa scelle persée veoir, considérer, phi-
losopher, et contempler quelle divinité ilz trouvoient
en sa matière fécale. »
PANTAGRUEL
!59
CHAPITRE LXI
Comment Gaster inventa les moyens d'avoir et
conserver grain.
ES diables gastrolatres retirez, Panta-
gruel feut attentif à l'estude de Gaster,
le noble maistre des ars. Vous sçavez
^s^^**:^;^:::^-^ que , par institution de nature, pain
avecques ses apennaiges luy ha esté pour provision
et aliment adjugé, adjoincte ceste bénédiction du
Ciel que, pour pain trouver et guarder, rien ne luy
defauldroit. Dés le commencement il inventa l'art
fabrile et agriculture pour cultiver la terre, tendent
à fin qu'elle luy produisist grain. Il inventa l'art
militaire et armes pour grain défendre, medicine et
astrologie avecques les mathematicques nécessaires
pour grain en saulveté, par plusieurs siècles, guarder
et mectre hors les calamités de l'air, deguast des
bestes brutes, larrecin des briguans. Il inventa les
moulins à eau, à vent, à bras, et aultres mille engins,
pour grain mouldre et réduire en farine, le levain
pour fermenter la paste, le sel pour luy donnersaveur,
car il eust ceste congnoissance que chose on monde
plus les humains ne rendoit à maladies subjectz que
de pain non fermenté, non salé, user; le feu pour le
cuyre , les horologes et quadrans pour entendre le
temps de la cuycte de pain, créature de grain.
Est advenu que grain en un pays defailloit ; il
260 LIVRE IV, CHAPITRE LXI
inventa art et moyen de le tirer d'une contrée en
aultre.
Il, par invention grande, mesla deux espèces de
anirhans, asnes et jumens, pour production d'une
tierce, laquelle nous appelions muletz, bestes plus
puissantes, moins délicates, plus durables au labeur
que les aultres. Il inventa chariotz et charettes pour
plus commodément le tirer.
Si la mer ou rivières ont empesché la traicte, il
inventa basteaulx, gualeres et navires, chose de la
quelle se sont les elemens esbahiz, pour oultre mer,
oultre fleuves et rivières naviger, et de nations bar-
bares, incongneues, et loing séparées, grain porter
et transporter.
Est advenu depuys certaines années que, la terre
cultivant, il n'a eu pluye à propous et en saison, par
default de laquelle grain restoit en terre mort et perdu .
Certaines années la pluye a esté excessive, et nayoit
le grain. Certaines aultres années la gresle le guas-
toit, les vens l'esgrenoient, la tempeste le renversoit.
Il, ja davant nostre venue, avoit inventé art et moyen
de evûcquer la pluye des cieulx, seulement une
herbe decouppant, commune par les praeries mais
à peu de gens congneue, laquelle il nous monstra.
Et estimoys que feust celle de laquelle une seule
branche jadis mettent le pontife Jovial dedans la
fontaine Agrie, sus le mons Lycien en Arcadie, on
temps de seicheresse, excitoit les vapeurs, des vapeurs
estoient formées grosses nuées, les quelles dissolues
PANTAGRUEL 261
en pluye, toute la région estoit à plaisir arrousée.
Inventoit art et moyen de suspendre et arrester la
pluye en l'air, et sus mer la faire tomber. Inventoit
art et moyen de anéantir la gresle, supprimer les
vens, destourner la tempeste, en la manière usitée
entre les Methanensiens de Trezenie.
Aultre infortune est advenu. Lespillarsetbriguans
desroboient grain et pain par les champs; il inventa
art de bastir villes, forteresses et chasteaulx pour le
reserrer et en sceureté conserver.
Est advenu que, par les champs ne trouvant pain,
entendit qu'il estoit dedans les villes, forteresses et
chasteaulx reserré, et plus curieusement par les habi-
tans défendu et guardé que ne feurent les pommes
d'or des Hesperides par les dracons. Il inventa art
et moyen de bastre et desmolir forteresses et chas-
teaulx par machines et tormens bellicques, béliers,
balistes, catapultes, des quelles il nous monstra la
figure, assez mal entendue des ingénieux architectes
disciples deVitruve, comme nous a confessé messere
Philibert de l'Orme, grand architectedu roy Megiste.
Les quelles, quand plus n'ont proficté, obstant la ma-
ligne subtilité et subtile malignité des fortificateurs,
il avoit inventé recentement canons, serpentines,
coulevrines, bombardes, basilics, jectans boulletzde
fer, de plomb, de bronze, pezans plus que grosses
enclumes, moyennant une composition de pouldre
horrificque, de la quelle Nature mesmes s'est esba-
hie, et s'est confessée vaincue par Art; ayant en
2b2 LIVRE IV, CHAPITRE LXI
mespiis l'usaige des Oxydraces, qui, à force de foul-
dres, tonnoirres, gresles, esclaires, tempestes, vain
coient et à mort soubdaine mettoient leurs ennemis
en plein camp de bataille. Car plus est horrible, plus
espouvantable, plus diabolique, et plus de gens meur-
trist, casse, rompt et tue, plus estonne les sens des
humains, plus de murailles demolist un coup de ba-
silic que ne feroient cent coups de fouldre.
CHAPITRE LXII
Comment Gaster inventoit art et moyen de non estre
blessé ne touché par coups de canon.
r^/^ f^ST advenu que Gaster, retirant grain es
5 -^^ryvp) forteresses, s'est veu assailly des enne-
'mis, ses forteresses démolies par ceste
triscaciste et infernale machine, son
grain et pain tollu etsaccaigeparforcetitanique.il in-
ventoit lors art et moyen, non de conserver ses rem-
pars, bastions, murailles et défenses de telles canon-
neries, et que les boulletz ou ne les touchassent et
restassent coy et court en l'air, ou touchans ne por-
tassent nuisance ne es défenses ne aux citoyens de-
fendens. A cestuy inconvénient ja avoit ordre très-
bon donné et nous en monstra l'essay, duquel a
depuys usé Fronton, et est de prsesent en usaige
commun entre les passetemps et exercitations ho-
nestes des Telemites.
PANTAGRUEL 203
L'essay estoit tel, et dorénavant soiez plus faciles
à croire ce que asceuré Plutarche avoit expérimenté :
si un trouppeau de chèvres s'enfujoit courant en
toute force, mettez un brin de erynge en la gueule
d'une dernière cheminante, soubdain toutes s'arres-
teront. Dedans un faulconneau de bronze il mettoit
sus la pouldre de canon curieusement composée,
degressée de son soulfre, et proportionnée avecques
camphre fin en quantité compétente, une ballote de
fer bien qualibrée et vingt et quatre grains de dra-
gée de fer, uns ronds et sphericques, aultres en forme
lachrymale. Puys, ayant prins sa mire contre un sien
jeune paige, comme s'il le voulust ferir parmy l'es-
tomach, en distance de soixante pas, on mylieu du
chemin entre le paige et le faulconneau, en ligne
droicte, suspendoit sus une potence de bois à une
chorde en l'air une bien grosse pierre siderite, c'est-
à-dire ferriere, aultrement appellée herculiane, jadis
trouvée en Ide, on pays de Phrygie, par un nommé
Magnes, comme atteste Nicander. Nous vulgaire-
ment l'appelions aymant. Puys mettoit le feu on
faulconneau par la bouche du pulverin. La pouldre
consommée, advenoitquepourevitervacuité, laquelle
n'est tolérée en nature, plus toust seroit la machine
de l'univers, ciel, air, terre, mer, reduicte en l'an-
tique chaos qu'il advint vacuité en lieu du monde,
la ballote et dragées estoient impétueusement hors
jectez par la gueule du faulconneau, afin que l'air
penetrast en la chambre d'icelluy, laquelle aultrement
264 LIVRE IV, CHAPITRE LXII
restoit en vacuité, estant la pouldre par le feu tant
soubdain consommée. Les ballote et dragées ainsi
violentement lancées sembloient bien debvoir ferirle
paige, mais sus le poinct qu'elles approchoient de la
susdicte pierre, se perdoit leur impétuosité, et toutes
restoient en l'air, flottantes et tournoyantes à tour de
la pierre, et n'en passoit oultre une, tant violente feust
elle, jusques au paige.
Mais il inventoit l'art et manière de faire les
bouUetz arrière retourner contre les ennemis, en
pareille furie et dangier qu'ilz seroient tirez, et en
propre parallèle. Le cas ne trouvoit difficile,
Attendu que l'herbe nommée jEthiopis ouvre
toutes les serrures qu'on luy prsesente, et que Echi-
neis, poisson tant imbecille, arreste contre tous les
vens et retient en plein fortunal les plus fortes na-
vires qui soient sus mer, et que la chair de icelluy
poisson conservée en sel attire l'or hors les puyz,
tant profonds soyent ilz qu'on pourroit sonder;
Attendu que Democritus escript, Theophraste l'a
creu et esprouvé, estre une herbe par le seul attou-
chement de la quelle un coin de fer profondement
et par grande violence enfoncé dedans quelque
gros et dur boys, subitement sort dehors ; de la-
quelle usent les picz mars, vous les nommez pivars,
quand de quelque puissant coin de fer l'on estouppe
le trou de leurs nidz, les quelz ilz ont accoustumé
industrieusement faire et caver dedans le tronc des
fortes arbres;
PANTAGRUEL 265
Attendu que les cerfz et bisches navrez profon-
dement par traictz de dards, flèches ou guarrotz,
s'ilz rencontrent l'herbe nommée DictamCj fréquente
en Candie, et en mangent quelque peu, soubdain
les flèches sortent hors, et ne leurs en reste mal
aulcun, de la quelle Venus guarit son bien aymé
fîlz iEneas, blessé en la cuisse dextre d'une flèche
tirée par la sœur de Turnus Juturna;
Attendu qu'au seul flair issant des lauriers, figuiers
et veaulx marins, est la fouldre détournée, et jamais
ne les ferit;
Attendu que, au seul aspect d'un bélier, les ele-
phans enraigez retournent à leur bon sens ; les
taureaux furieux et forcenez, approchans des figuiers
saulvaiges, dictz caprifîces, se apprivoisent, et res-
tent comme grampes et immobiles; la furie des
vipères expire par l'attouchement d'un rameau de
fouteau ;
Attendu aussi qu'en l'isle deSamos, avant que le
temple de Juno y feust basty, Euphorion escript
avoir veu bestes, nommées neades, à la seule voix
des quelles la terre fondoit en chasmates et en
abysme ;
Attendu pareillement que le suzeau croist plus
canore et plus apte au jeu des flustes en pays on
quel le chant des coqs ne seroit ouy, ainsi qu'ont
escript les anciens sages, scelon le rapport de Theo-
phraste, comme si le chant des coqs hebetast, amo-
list et estonnast la matière et le boys du suzeau ;
266 LIVRE IV, CHAPITRE LXII
au quel chant pareillement ouy, le lion, animant de
si grande force et constance, devient tout estonné
et consterné. Je sçay que aultres ont ceste sentence
ent'endu du suzeau saulvaige provenent en lieux
tant esloignez de villes et villages que le chant des
coqs n'y pourroit estre ouy. Icelluy sans doubte
doibt pour flustes et aultres instrumens de musicque
estre esleu et préféré au domesticque, lequel pro-
vient au tour des chesaulx et masures.
Aultres l'ont entendu plus haultement, non sce-
lon la lettre, mais allegoricquement, scelon l'usaige
des pithagoriens, comme quand il a esté dict que
la statue de Mercure ne doibt estre faicte de tous
boys indiferentement, ilz l'exposent que Dieu ne
doibt estre adoré en façon vulgaire, mais en façon
esleue et religieuse. Pareillement en ceste sentence
nous enseignent que les gens saiges et studieux ne
se doibvent adonner à la musique triviale et vulgaire,
mais à la céleste, divine, angelique, plus absconse
et de plus loing apportée, sçavoir est d'une région
en la quelle n'est ouy des coqs le chant. Car, vou-
lans dénoter quelque lieu à l'escart et peu fréquenté,
ainsi disons nous en icelluy n'avoir oncques esté ouy
coq chantant.
PANTAGRUEL
CHAPITRE LXIII
Comment, prés l'tsle de Chaneph, Pantagruel sommcil-
loitj et les problèmes propousez à son réveil.
V jour subséquent, en menuz devis
suyvans nostre routte, arrivasmes prés
l'islede Chaneph, en la quelle abouider
ne peut la nauf de Pantagruel, parce
que le vent nous faillit, et feut calme en mer. Nous
ne voguions que par les valentiennes, changeans de
tribort en babort, et de babort en tribort, quoy
qu'on eust es voiles adjoinct les bonnettes trainne-
ressesjet restions tous pensifz, matagrabolisez,
sesolfîez et faschez, sans mot dire les uns aux
aultres.
Pantagruel, tenent un Heliodore grec en main,
sus un transpontin au bout des escoutilles sommeil-
loit. Telle estoit sa coustume, que trop mieulx par
livre dormoit que par cœur; Epistemon reguardoit
par son astrolabe en quelle élévation nous estoit le
pôle ; frère Jan s'estoit en la cuisine transporté, et,
en l'ascendent des broches et horoscope des fricas-
sées, consyderoit quelle heure lors povoit estre.
Panurge avecques la langue parmy un tuyau de
pantagruelionfaisoit des bulles et guargoulles; Gym-
naste apoinctoit des curedens de lentisce; Ponocra-
tes resvant resvoit, se chatouilloit pour se faire rire,
et avecques un doigt la teste se grattoit; Carpalim
208 LIVRE IV, CHAPITRE LXIII
d'une coquille de noix grosliere faisoit un beau,
petit, joyeulx et harmonieux moulinet à aesle de
quatre belles petites aisses d'un tranchouoirde ver-
gne ; Eusthenes, sus une longue coulevrine, jouoit
des doigtz comme si feust un monochordion ; Rhi-
zotome de la coque d'une tortue de guarrigues com-
pousoit une escarcelle veloutée ; Xenomanes avec-
ques des jectz d'esmerillon rapetassoit une vieille
lanterne ; nostre pilot tiroit les vers du nez à ses
matelotz, quand frère Jan, retournant de la cabane,
apperceut que Pantagruel estoit resveiglé.
Adoncques, rompant cestuy tant obstiné silence,
à haulte voix, en grande alaigresse d'esprit, de-
manda manière de haulser le temps en calme ; Pa-
nurge seconda soubdain, demandant pareillement
remède contre fascherie ; Epistemon tierça en
guayeté de cœur, demandant manière d'uriner, la
personne n'en estant entalentée ; Gymnaste, soy
levant en pieds, demanda remède contre l'esblouys-
sementdesyeulx ; Ponocrates, s'estant un peu frotté
le front et secoué les aureilles, demanda manière
de ne dormir poinct en chien.
<( Attendez, dist Pantagruel. Par le décret des
subtilz philosophes peripateticques nous est ensei-
gné que tous problèmes, toutes questions, tous
doubtes propousez doivent estre certains, clairs et
intelligibles. Comment entendez vous dormir en
chien ? — C'est, respondit Ponocrates, dormir à jeun
en hault soleil, comme font les chiens. »
PANTAGRUEL 269
Rhizotome estoit acropy sus le coursouoir; adonc-
ques, levant la teste et profondement baislant, si
bien qu'il par naturelle sympathie excita tous ses
compaignons à pareillement baisler, demanda re-
mède contre les oscitations etbaislemens ; Xenoma-
nes, comme tout lanterné à l'accoustrement de sa
lanterne, demanda manière de aequilibrer et balancer
la cornemuse de l'estomach, de mode qu'elle ne
penche poinct plus d'un cousté que d'aultre ; Car-
palim, jouant de son moulinet, demanda quants
mouvemens sont praecedens en nature, avant que la
persone soit dicte avoir faim; Eusthenes, oyant le
bruyt, acourut sus le tillac, et dés le capestan s'es-
cria, demandant pourquoy en plus grand dangier
de mort est l'home mords à jeun d'un serpent jeun
que après avoir repeu, tant l'homme que le serpent;
pourquoy est la sallive de l'homme jeun vénéneuse à
tous serpens et animaulx vénéneux.
« Amis, responditTantagruel, à tous les doubtes
et quaestions par vous propousées compete une
seule solution, et à tous telz symptomates et acci-
dens une seule medicine. La response vous sera
promptement expousée, non par longs ambages et
discours de parolles : l'estomach affamé n'a poinct
d'oreilles, il n'oyt guoutte. Par signes, gestes et
effectz serez satisfaicts, et aurez resolution, à vostre
contentement, comme jadis en RomeTarquin l'or-
gueilleux, roy dernier des Romains (ce disant, Pan-
tagruel toucha lachorde de lacampanelle; frère Jan
270 LIVRE IV, CHAPITRE LXII!
soubdain courut à la cuisine), par signes respondit à
son filz Sex. Tarquin estant en la ville des Gabins,
lequel luy avoit envoyé home exprés pour entendre
comment il pourroit les Gabins du tout subjuguer
et à perfaicte obéissance reduyre, le roy susdict,
soy défiant de la fidélité du messaigier, ne luy res-
pondit rien. Seulement le mena en son jardin secret,
et, en sa veue et prcesence, avecques son bracque-
marl couppa les haultes testes des pavotz là estans.
Le messaigier retournant sans response, et au filz
racontant ce qu'il avoit veu faire à son père, feut
facile par telz signes entendre qu'il luy conseilloit
trancher les testes aux principaulx de la ville, pour
mieulx en office et obéissance totale contenir le de-
mourant du menu populaire. »
CHAPITRE LXIV
Comment par Pantagruel ne fcut rcspondu aux
problèmes propousez.
UYS demanda Pantagruel : « Quelz
gens habitent en ceste belle isle de
j chien? — Tous sont, respondit Xeno-
, mânes, hypocrites, hydropicques, pa-
tenostriers, chatteraittes, santorons, cagotz, hermi-
tes, tous paouvres gens, vivans, comme Thermite
de Lormont, entre Blaye et Bourdeaux, des aul-
mosnes que les voyagiers leurs donnent.
PANTAGRUEL 2yi
— Je n'y voys pas, dist Panurge, je vous affie ;
si je y voys, que le diable me soufle au cul. Her-
mittes, santorons, chattemittes, cagotz, hypocrites,
de par tous les diables, oustez vous de là ! Il me
souvient encores de nos gras concilipetesdeChesil;
que Belzebuz etAstarotz les eussent concilié avec-
ques Proserpine, tant patismes à leur veue de tem-
pestes et diableries ! Escoute, mon petit bedon, mon
caporal Xenomanes, de grâce ; ces hypocrites, her-
mites, marmiteux icy sont ilz vierges ou mariez ?
Y a il du féminin genre ? En tireroyt on hypocritic-
quement le petit traict hypocriticque?
— Vrayement, dist Pantagruel, voylà une belle et
joyeuse demande ! — Ouy dea, respondit Xenoma-
nes; là sont belles et joyeuses hypocritesses, chat-
temitesses, hermitesses, femmes de grande religion.
Et y a copie de petitzhypocritillons, chattemitillons,
hermitillons. — Oustez cela, dist frère Jan, inter-
rompant : de jeune hermite vieil diable. Notez ce
proverbe autenticque... — Aultrement, sans multi-
plication de lignée, feust long temps y a l'isle de
Chaneph déserte et désolée. »
Pantagruel leurs envoya par Gymnaste dedans
l'esquif son aulmosne, soixante et dixhuict mille
beaulx petitz demys escuz à la lanterne. Puys de-
manda : « Quantes heures sont? — Neuf, et d'ad-
ventaige, respondit Epistemon. — C'est, dist Pan-
tagruel, juste heure de dipner, car la sacre ligne,
tant célébrée par Aristophanes en sa comœdie inti-
272 LIVRE IV, CHAPITRE LXIV
tulée les Predicanies, approche, laquelle lors eschoit
quand l'umbre est decempedale. Jadis entre les
Perses l'heure de prendre réfection estoit es roys
seulement prsesciipte, à un chascun aultre estoit
l'appétit et le ventre pour horologe. De faict, en
Plaute, certain parasite soy complainct et déteste
furieusement les inventeurs d'horologes et quadrans,
estant chose notoire qu'il n'est horologe plus juste
que le ventre. Diogenes, interrogé à quelle heure
doibt l'homme repaistre , respondit : Le riche,
quand il aura faim; le paouvre, quand il aura de-
quoy. Plus proprement disent les medicins l'heure
canonicque estre :
Lever à cinq, dipner à neuf,
Soupper à cinq, coucher à neuf.
« La magie du célèbre roy Petosiris estoit
aultre. »
Ce mot n'estoit achevé, quand les officiers de
gueule dressèrent les tables et bufîetz, les couvri-
rent de nappes odorantes, assiettes, serviettes, sa-
lières, apportèrent tanquars, frizons, fiaccons, tasses,
hanatz, bassins, hydries. Frère Jan, associé des
maistres d'hostel, escarques, panetiers, eschansons,
escuyers tranchans, couppiers, credentiers, apporta
quatre horrifîcques pastez de jambons si grands
qu'il me soubvint des quatre bastions de Turin.
Vray Dieu, comment il y feut beu et guallé ? Hz
n'avoient encores le dessert, quant le vent ouest
PANTAGRUEL
norouest commença enfler les voiles, papefilz, mo-
risques et trinquetz, dont tous chantèrent divers
cantiques à la louange du treshault Dieu des cielz.
Sus le fruict, Pantagruel demanda : « Advisez,
amis, si vos doubles sont à plein resoluz. — Je ne
baisie plus, Dieu mercy, dist Rhizotome. — Je ne
dors plus en chien, dist Ponocrates. — Je n'ay plus
les yeulx esblouiz, respondit Gymnaste. — Je ne
suys plus à jeun, dist Eusthenes ; pour tout ce jour-
d'huy seront en sceureté de ma salive :
Aspicz,
Amphisbenes,
Anerudutes,
Abedessimons,
Alhartafz,
Ammobates,
Apimaos,
Alhatrabans,
Aractes,
Belettes ictides,
Boies,
Buprestes,
Cantharides,
Chenilles,
Crocodiles,
Crapaulx,
Catoblepes,
Cérastes,
Rabelais. IV.
Asterions,
Alcharates,
Arges,
Araines,
Ascalabes,
Attelabes,
Ascalabotes,
yEmorrhoides,
Basilicz,
Ichneumones,
Kesudures,
Lièvres marins,
Lizars chalcidiques,
Myopes,.
Manticores,
Molures,
Myagres,
Musaraines,
35
274 LIVRE IV, CHAPITRE LXIV
Cauquemares, Miliares,
Chiens enraigez, Megalaunes,
Çolotes, Ptyades,
Cychriodes, Porphyres,
Cafezates, Pareades,
Cauhares, Phalanges,
Couleffres, Penphredones,
Cuharsces, Pityocampes.
Chelhydres, Ruteles,
Croniocolaptes, Rimoires,
Chersydres, Rhagions,
Cenchrynes, Rhaganes,
Coquatris, Salamandres.
Dipsades, Scytales,
Domeses, Stellions,
Dryinades, Scorpenes,
Dracons, Scorpions,
Elopes, Selsirs,
Enhydrides, Scalavotins,
Fanuises, Solofuidars,
Galeotes, Sourds,
Harmenes, Sangsues,
Handons, Salfuges,
Icles, Solifuges,
larraries, Sepes,
Ilicines, Stinces,
Stuphes, Tarantoles,
Sabtins, Typholopes,
Sangles, Tetragnaties,
PANTAGRUEL oyS
Sepedons, Teristales,
Scolopendres, Vipères.
CHAPITRE LXV
Comment Pantagruel hauhe le temps avecques ses
domesticques .
^^^5^ quelle hiérarchie, demanda frère
Jan, de telz animaulx vénéneux met-
^tezvous la femme future de Panurge ^■
- Diz tu mal des femmes, respondit
Panurge, ho! guodelureau, moine, culpelé ? — Par
la guogue cenomanique, dist Epistemon, Euripides
escript, et le prononce Andromache, que contre
toutes bestes vénéneuses a esté, par l'invention des
humains et instruction des Dieux, remède profitable
trouvé. Remède jusques à praesent n'a esté trouvé
contre la maie femme. — Ce guorgias Euripides,
dist Panurge, tous jours a mesdict des femmes.
Aussi feut il parvangeance divine mangé des chiens,
comme luy reproche Aristophanes. Suivons. Qui ha,
si parle.
— Je urineray prsesentement , dist Epistemon,
tant qu'on vouldra. — J'ay maintenant, dist Xeno-
manes, mon estomach sabourré à profict de mes-
naige. Ja ne panchera d'un cousté plus que d'aul-
tre. — Il ne me fault , dist Carpalim , ne vin ne
pain ; trefves de soif, trefves de faim ! — Je ne suys
276 LIVRE IV, CHAPITRE LXV
plus fasché, dist Panurge, Dieu mercy, et vous. Je
suys guaj comme un papeguay, joyeulx comme un
esmerillon, alaigre comme un papillon. Véritable-
ment, il est escript par vostre beau Euripides, et le
dict Silenus, beuveur mémorable :
Furieux est, de bon sens ne jouist,
Quiconques boyt et ne s'en rejouist.
« Sans poinct de faulte nous doibvons bien louer
le bon Dieu, nostre créateur, servateur, conserva-
teur, qui par ce bon pain, par ce bon vin et frays,
par ces bonnes viandes, nous guerist de telles per-
turbations, tant du corps comme de l'ame, oultre
le plaisir et volupté que nous avons beuvans etman-
geans. Mais vous ne respondez poinct à la ques-
tion de ce benoist vénérable frère Jan, quand il a
demandé manière de haulser le temps?
— Puys, dist Pantagruel, que de ceste legiere
solution des doubtes propousez vous contentez,
aussi foys je. Ailleurs et un aultre temps nous en
dirons d'adventaige, si bon vous semble. Reste
doncques à vuider ce que a frère Jan propousé :
Manière de hausser le temps? Ne l'avons nous à
soubhayt haulsé. Voyez le guabet de la hune; voyez
les siflemens des voiles ; voyez la roiddeur des estailz,
des utacques et dts escoutes. Nous haulsans et vui-
dans les tasses, s'est pareillement le temps haulsé
par occulte sympathie de nature. Ainsi le haulserent
Athlas et Hercules, si croyez les saiges mytholo-
PANTAGRUEL
277
giens. Mais ilz le haulserent trop d'un demy degré,
Athlas pour plus alaigrement festoier Hercules son
hoste, Hercules pour les altérations précédentes
par les desers de Libye.
— Vray bis! dist frère Jan, interrompant lepro-
pous, j'ay ouy de plusieurs vénérables docteurs que
Tirelupin, sommelier de vostre bon père, espargne
par chascun an plus de dixhuyct cens pippesdevin,
pour faire les survenens et les domesticques boyre
avant qu'ilz ayent soif...
— Car, dist Pantagruel, continuant, comme les
chameaulx et dromadaires en la caravane boyvent
pour la soif passée, pour la soif praesente et pour la
soif future, ainsi feist Hercules. De mode que par
cestuy excessif haulsement de temps advint au ciel
nouveau mouvement de titubation et trépidation,
tant controvers et debatu entre les folz astrologues.
— C'est, dist Panurge, ce que l'on dict en pro-
verbe commun :
Le mal temps passe, et retourne le bon,
Pendent qu'on trinque autour de gras jambon...
— Et non seulement, dist Pantagruel, repaissans
et beuvans, avons le temps haulsé, mais aussi gran-
dement deschargé la navire; non en la façon seu-
lement que leut deschargée la corbeille de .(£sope,
sçavoir est, vuidans les victuailles, mais aussi nous
emancipans de jeusne. Car, comme le corps plus est
poisant mort que vif, aussi est l'homme jeun plus
278 LIVRE IV, CHAPITxIE LXV
terrestre et poisant que quand il a beu et repeu ; et
ne parlent improprement ceulx qui par long voyage
au matin beuvent et desjeunent, puys disent : a Nos
« chevaux n'en iront que mieulx. »
« Ne sçavez vous que jadis les Amycleens sus tous
dieux reveroient et adoroient le noble père Bac-
chus, et le nommoient Psila, en propre et con-
venente dénomination? Psila, en langue doricque,
signifie aesles ^ car, comme les oyseaulx par ayde de
leurs aesles volent hault en l'air legierement, ainsi
par l'ayde de Bacchus, c'est le bon vin friant et
délicieux, sont hault eslevez les espritz des humains,
leurs corps evidentement alaigriz, et assouply ce que
en eulx estoit terrestre. »
CHAPITRE LXVI
Comment prés l'isle de Ganabin au commandement
de Pantagruel feurent les Muscs saluées.
ONTiNUANT le bon vent et ces joyeulx
'propous, Pantagruel descouvrit au
(loing et apercent quelque terre mon-
tueuse, laquelle il montra à Xeno-
manes, et luy demanda : « Voyez vous cy davant
à orche ce hault rochier à deux crouppes bien
ressemblant au mons Parnasse en Phocide ? — Très-
bien, respondit Xenomanes. C'est l'isle de Gana-
bim. Y voulez vous descendre? — Non, dist Pan-
PANTAGRUEL
279
tagruel. — Vous faictes bien, dist Xenomanes. Là
n'est chose aulcune digne d'estre veue. Le peuple
sont tous voleurs et larrons. Y est toutesfoys vers
ceste crouppe dextre la plus belle fontaine du monde,
et au tour une bien grande forest; vos chormes y
pourront faire aiguade et lignade.
— C'est, dist Panurge, bien et doctement parlé!
Ha, da, da ! Ne descendons jamais en terre des vo-
leurs et larrons. Je vous asceure que telle est ceste
terre icy, quelles aultres foys j'ay veu les isles de
Cerq et Herm, entre Bretaigne et Angleterre, telle
que la Ponerople de Philippe en Thrace, isles des
forfans, des larrons, des briguans, des meurtriers et
assassineurs, tous extraictz du propre original des
basses fosses de la Conciergerie. Ne y descendons
poinct, je vous en prie. Croyez, si non moy, au
moins le conseil de ce bon et saige Xenomanes. Hz
sont, par la mort bœuf de boys! pires que les cani-
balles; ilz nous mangeroient tous vifs. Ne y descen-
dez pas, de grâce. Mieulx vous seroit en Averne
descendre. Escoutez. Je y oy par Dieu le tocque-
ceinct horrifîcque, tel que jadis souloient les Guas-
cons en Bourdeloys faire contre les guabelleurs et
commissaires, ou bien les aureilles me cornent.
Tirons vie de long. Hau ! Plus oustre!
— Descendez y, dist frère Jan, descendez y.
— Allons, allons, allons tous jours. Ainsi ne poyrons
nous jamais de giste. Allons. — Nous les sacmen-
terons trestous. Descendons. — Le diable y ay t part,
200 LIVRE IV, CHAPITRE I.XVI
dist Panurge. Ce diable de moine icy, ce moine de
diable enraigé ne crainct rien. Il est hazardeux
comme tous les diables, et poinct des aultres ne se
soucie. Il luy est advis que tout le monde est moine
comme luy. — Va, ladre verd, respondit frère Jan,
à tous les millions de diables qui te puissent ana-
tomizer la cervelle et en faire des entommeures!
Ce diable de fol est si lasche et meschant qu''il se
conchie à toutes heures de maie raige de paour. Si
tant tu es de vaine paour consterné, ne y descens
pas, reste icy avecques le baguaige, ou bien te va
cacher soubs la cotte hardie de Proserpine à travers
tous les millions de diables. »
A ces motz, Panurge esvanouytde la compaignie
et se mussa au bas dedans la soutte, entre les croustes,
miettes et chaplys du pain.
« Je sens, dist Pantagruel, en mon ame retrac-
tion urgente, comme si feust une voix de loing
ouye, laquelle me dict que ne y doibvons descen-
dre. Toutes et quantes foys qu'en mon esprit j'ay
tel mouvement senty, je me suys trouvé en heur
refusant et laissant la part dont il me retiroit; au
contraire, en heur pareil me suys trouvé suyvant la
part qu'il me poulsoit, et jamais ne m'en repenty.
— C'est, dist Epistemon, comme le D^mon de
Socrates, tant célébré entre les academicques. —
Escouttez doncques, dist frère Jan; ce pendent que
les chormes y font aiguade, Panurge là bas contre-
faict le loup en paille. Voulez vous bien rire? faictez
PANTAGRUEL 2<5I
mettre le feu en ce basilic que voyez prés le chas-
teau guaillard. Ce sera pour saluer les Muses de
cestuy mons Antiparnasse. Aussi bien se guaste la
pouldre dedans. — C'est bien dict, respondit Pan-
tagruel. Faictez moi icy le maistre bombardier
venir. »
Le bombardier promptement comparut. Panta-
gruel luy commenda mettre feu on basilic, et de
fraisches pouldres, en tout événement, le recharger.
Ce que feut sus l'instant faict. Les bombardiers des
aultres naufz, ramberges, guallions et gualleaces du
convoy, au premier deschargement du basilic qui
estoit en la nauf de Pantagruel, mirent pareillement
feu chascun en une de leurs grosses pièces chargées.
Croyez qu'il y eut beau tintamarre.
CHAPITRE LXVIî
Comment Panurge par maie paour se concilia, et du
grand chat Kodilardus pensoit que feust un dia-
bleteau.
'anurge, comme un boucq estourdy,
sort de la soutte en chemise, ayant seu-
lement un demy bas de chausses en
! jambe, sa barbe toute mouschetée de
miettes de pain, tenent en main un grand chat sou-
belin attaché à l'aultre demy bas de ses chausses, et,
remuant les babines comme un cinge qui cherche poulz
36
202 LIVRE IV, CHAPITRE LXVII
en teste, tremblant et clacquetant des dens, se tira
vers frère Jan, lequel estoit assis sus le portehaubant
de tribort, et dévotement le pria avoir de luv com-
passion, et le tenir en saulveguarde de son bragmart,
affermant et jurant par sa part de Papimanie qu'il
avoit à heure praesente veu tous les diables des-
chainez.
<( Agua, men emy, disoit-il, men frère, menpere
spirituel, tous les diables sont au jourd'hui de nopces.
Tu ne veids oncques tel apprest de bancquet infer-
nal. Voy tu la fumée des cuisines d'enfer?» Ce di-
soit monstrant la fumée des pouldres à canon dessus
toutes les naufz. « Tu ne veids oncques tant d'ames
damnées- Et sçaiz tu quoy? Agua, men emy, elles
sont tant douillettes, tantblondelettes, tant délicates,
que tu diroys proprement que ce feust ambrosie sty-
giale. J'aycuidé, Dieu me lepardoint, quefeussent
âmes angloyses. Et pense que à ce matin ayt esté
Tisle des Chevaulx , prés Escosse, par les seigneurs
de Termes et Dessay saccagée et sacmentée avecques
tous les Angloys qui l'avoient surprinse. »
Frère Jan à l'approcher sentoit je ne sçay quel
odeur aultre que de la pouldre à canon, dont il tira
Panurge en place, et apperceut que sa chemise estoit
toute foyreuse et embrenée de frays. La vertus reten-
trice du nerf qui restrainct le muscle nommé sphincter,
c'est le trou du cul, estoit dissolue par la véhémence
de paour qu'il avoit eu en ses phantasticques visions,
adjoinct le tonnoirre de telles canonnades, lequel
PANTAGRUEL 283
plus est horrificque parles chambres basses que n'est
sus le tillac. Car un des symptômes et accidens de
paour est que par luy ordinairement se ouvre le guis-
chet du serrail on quel est à temps la matière fécale
retenue.
Exemple en messere Pantolfe de la Cassine,
Senoys, lequel en poste, passant par Chambery, et
chés le saige mesnagier Vinet descendent, printune
fourche de l'estable , puys luy dist : « Da Koma in
qua io non son andato dtl corpo; di gratia, pigliain
mano questa forcha, et fa mi paura. » Vinet avecques
la fourche faisoit plusieurs tours d'escrime, comme
feignant le vouloir à bon essyant frapper. Le Senoys
luy dist : « Se tu non faialtramente, tu non fai nulla ;
pero sforzati di adoperarli piu guagliardamente . n
Adoncques Vinet de la fourche luy donna un si grand
coup entre col et collet, qu'il le jecta par terre à
jambes rebidaines. Puys, bavant et riant à pleine
gueule, luy dist : « Feste Dieu, Bayarl, cela s'appelle
Datum Camberiaci! » A bonne heure avoit le Senoys
ses chausses détachées, car soubdain il fianta plus
copieusement que n'eussent faict neuf beufles et qua-
torze archiprebstes de Hostie. En fin le Senoys gra-
cieusement remercia Vinet, et luy dist : « Io ti rin-
gratioj bel messere^ cosi facendo tu m'hai esparmiata
la spesa d'un servitiale. »
Exemple aultre on roy d'Angleterre Edouart le
quint. Maistre François Villon, banny de France,
s'estoit vers luy retiré ; il l'avoit en si grande pri-
284 LIVRE IV, CHAPITRE LXVII
vaulté repceu que rien ne luy celoit des menues
négoces de sa maison. Un jour le roy susdict, estant
à sesaffaires, monstra à Villon les armes de France
en paincture, et luy dist : « Voids tu quelle révé-
rence je porte à tes roys françoys ? Ailleurs n'ay je
leurs armoyriesque en ce retraict icy prés ma scelle
percée. — Sacre Dieu! respondit Villon, tant vous
estez saige, prudent, entendu et curieux de vostre
santé, et tant bien estez servy de vostre docte me-
dicin Thomas Linacer ! Il voyant que naturellement
sus vos vieulx jours estiez constippé du ventre, et
que journellement vous failloit au cul fourrer un
apothecaire, je diz un clystere, aultrement ne po-
vyez vous esmeutir, vous a faict icy aptement, non
ailleurs, paindre les armes de France, par singuliaire
et vertueuse providence, car seulement les voyant,
vous avez telle vezarde et paour si horrificque que
soubdain vous fiantez comme dixhuyct bonases de
Paeonie. Si painctes estoienten aultre lieu de vostre
maison, en vostre chambre, en vostre salle, en
vostre chapelle, en vos gualleries ou ailleurs, sacre
Dieu ! vous chiriez par tout sus l'instant que les
auriez veues, et croys que si d'abondant vous aviez
icy en paincture la grande Oriflambe de France, à
la veue d'icelle vous rendriez les boyaulx du ventre
par le fondement. Mais hen, hen, atque iterum
hen !
Ne suys je badault de Paris.
De Paris, diz je, auprès Pontoise,
PANTAGRUEL aSS
Et d'une chorde d'une toise
Sçaura mon coul que mon cul poise?
« Badault, dizje, mal advisé, mal entendu, mal
entendent, quand, venent icy avecques vous, m'es-
bahissoys de ce qu'en vostre chambre vous estez
faict vos chausses destacher? Véritablement je pen-
soys qu'en icelle, darriere la tapisserie, ou en la ve-
nelle du lict, fust vostre scelle persée. Aultrement
me sembloit le cas grandement incongru, soy ainsi
destacher en chambre pour si loing aller au retraict
lignagier. N'est ce un vray pensement de badault?
Le cas est faict par bien aultre mystère, de par
Dieu. Ainsi faisant, vous faictes bien. Jedizsi bien,
que mieulx ne sçauriez. Faictes vous à bonne heure,
bien loing, bien à poinct destacher. Car à vous en-
trant icy, n'estant destaché , voyant cestes armoy-
ries, notez bien tout, sacre Dieu ! le fond de vos
chausses feroit office de lazanon, pital, bassin fecal
et de scelle persée. »
Frère Jan, estouppant son nez avecques la main
guausche, avecques le doigt indice de la dextre
monstroit à Pantagruel la chemise de Panurge. Pan-
tagruel, le voyant ainsi esmeu, transif, tremblant
hors de propous, conchié et esgratigné des gryphes
du célèbre chat Rodilardus, ne se peut contenir de
rire, et luy dist : « Que voulez vous faire de ce
chat? — De ce chat? respondit Panurge; je me
donne au diable si je ne pensoys que feust un dia-
bleteau à poil follet, lequel nagueres j'avoys cap-
286 LIVRE IV, CHAPITRE LXVII
piettement happé en tapinois à belles mouffles d'un
bas de chausses, dedans la grande husche d'enfer.
Au diable sojt le diable 1 II m'a icy deschicqueté
la peau en barbe d'escrevisse. » Ce disant jecta bas
son chat.
« Allez, dist Pantagruel, allez, de par Dieu, vous
estuver, vous nettoyer, vous asceurer, prendre che-
mise blanche et vous revestir. — Dictez vous, res-
pondit Panurge, que j'ay paour? Pas maille. Je
sujs, par la vertus Dieu, plus couraigeux que si
j'eusse autant de mousches avallé qu'il en est mis
en paste dedans Paris depuys la feste sainct Jan jus-
ques à la Toussains. Ha, ha, ha, houay ! Que dia-
ble est cecy? Appeliez vous cecy foyre, bren,
crottes, merde, fiant, déjection, matière fécale,
excrément, repaire, laisse, esmeut, fumée, estront,
scybale ou spyrathe ? C'est, croy je, saphran d'Hi-
bernie. Ho, ho, hie ! C'est saphran d'Hibernie. Sela.
Beuvons ! «
Fin du quatriesme Livre des faicts et dicts heroicques
du noble Pantagruel.
BRIEFVE DECLARATION D AUCUNES DICTIONS
PLUS OBSCURES CONTENUES ON QUATRIESME
LIVRE DES FAICTS ET DICTS HEROICCIUES DE
PANTAGRUEL.
EN L'EPISTRE LIMINAIRE :
Mitologies, fabuleuses narrations. C'est une diction grecque.
Prosopopée, desguisement, fiction de personne.
TétricquCj rebours, rude, maussade, aspre.
Catonian, severe, comme feut Caton le censorin.
Catastrophe, fin, issue.
Canibales, peuple monstrueux en Africque , ayant la face
comme chiens, et abbayant en lieu de rire.
Misantropes , haissans les hommes, fuyans la compaignie
des hommes. Ainsi feut surnommé Timon Athénien. Cic,
4, Tuscul.
Agelastes, poinct ne rians, tristes, fascheux. Ainsi feut sur-
nommé Crassus , oncle de celuy Crassus qui feut occis
des Parthes, lequel en sa vie ne feut veu rire qu'une foys,
comme escripvent Lucillius, Cicero, 5, De Finibus, Pline,
lib. 7.
Iota, un poinct. C'est la plus petite lettre des Grecs. Cic, 3,
De Orat., Martial, lib. 2., 92; en l'évangile Matth., 5.
28b BRIEFVE DECLARATION
Thème, position, argument. Ce que l'on propose à discuter,
prouver et déduire.
Anagnoste, lecteur.
Evangile, bonne nouvelle.
Hercules Gaulloys, qui par son éloquence tira à soy les no-
bles François, comme descript Lucian. — - Alexicacos, dé-
fenseur, aydant en adversité, destournant le mal. C'est
un des surnoms de Hercules. Pausanias in Attica. En
mesmes effect est dict Apopompxus et Apotropxus.
ON PROLOGUE :
Sarcasme, mocquerie poignante et amere.
Satyricque mocquerie, comme est des antiques satyrographes
Lucillius, Horatius, Persius, Juvenalis. C'est une manière
de mesdire d'un chascun à plaisir, et blasonner les vices,
ainsi qu'on faict es jeux de la Bazoche par personnaiges
desguisez en satyres.
Ephémères fiebvres, lesquelles ne durent plus d'un jour na-
turel, sçavoir est 24 heures.
Dyscrasié, mal tempéré, de mauvaise complexion. Commu-
nément on dict biscarié en languaige corrompu.
MSt'o; |3to;, etc., vie non vie, vie non vivable.
Musaphiz , en langue turque et sclavonicque , docteurs et
prophètes.
Cahu, caha, motz vulgaires en Touraine. Tellement quel-
lement, que bien que mal.
Vertus de Styx. C'est un paluz en Enfer, scelon les poètes,
par lequel jurent les Dieux, comme escript Virgile, 6,
jEne'id. , et ne se perjurent. La cause est pour ce que
Victoire, fille de Styx, feut à Jupiter favorable en la ba-
taille des Geantz, pour laquelle recompenser Jupiter oc-
troya que les Dieux jurans par sa mère jamais ne faul-
droient, etc. Lisez ce qu'en escript Servius on lieu dessus
allégué.
d'aucunes dictions 289
Categoricque, pleine, aperte et résolue.
Solacisme, vicieuse manière de parler.
Période, révolution, clausule, fin de sentence.
Aber Keids, en allement, vilifiez. Bisso.
Nectar, vin des dieux, célèbre entre les poëtes.
Métamorphose, transformation.
Figure trigone sequilaterale, ayant troys angles en eguale dis-
tance un de l'autre.
Cyclopes, forgerons de Vulcan.
Tubilustre, on quel jour estoient en Rome benistes les trom-
pettes dédiées aux sacrifices, en la basse court des tail-
leurs.
Olympiades, manière de compter les ans entre les Grecs,
qui estoit de cinq en cinq ans.
An intercalaire, on quel escheoit le bissexte , comme est en
ceste présente année iSSz. Plinius, lib. 2, cap. 47.
Philautie, amour de soy.
Olympe, le ciel, ainsi dict entre les poëtes.
Mer Tyrhene, prés de Rome.
Appennin, les Alpes de Boloigne.
Tragœdies, tumultes et vacarmes excitez pour chose de pe-
tite valeur.
Pastophores, pontifes, entre les yEgiptiens.
Dodrental, long d'une demye coubtée, ou de neuf poulsées
romaines.
Microcosme, petit monde.
Marmes , merdigues, juremens de gens villageoys en Tou-
raine.
Ides de May, esquelles nasquit Mercure.
Massorethz, interprètes et glossateurs entre les Hebrieux.
St, st, st, une voix et sifflement par lequel on impose si-
lence. Terence en use en Plior., et Ciceron, De Oratore,
fueillet premier du livre, page seconde.
Rabelais. IV. $7
290 BRIEFVE DECLARATION
BacbuCj bouteille, en hebrieu , ainsi dicte du son qu'elle
faict quand on la vuide.
Vestales, fastes en l'honneur de la déesse Vesta en Rome.
C'est le septiesme jour de juing.
Thalasse, mer.
Fol. 2 , p. a. Hydrographie, charte marine.
— Pierre sphengitide , transparente comme
verre.
Fol. 4, p. a. Ccinctiire ardente, zone torride.
— L'aisseuil septentrional, pôle arctique.
— Parallèle, line droicte imaginée on ciel,
egualement distante de ses voisines.
Fol. 4 b. Medamothi, nul lieu, en grec.
— Phares, haultes tours, sus le rivaige de la
mer, esquelles on allume une lanterne on
temps qu'est tempeste sus mer, pour ad-
dresser les mariniers, comme vous povez
veoir à la Rochelle et Aigues-Morles.
— Philophanes , convoiteux de veoir et estre
veu.
— Philotheamon , convoiteux de veoir.
— Engys, auprès.
— Megiste, tresgrand.
Fol. 5 b. Idées, espèces et formes invisibles imaginées
par Platon.
— Atomes, corps petitz et indivisibles, par la
concurrence desquelz Epicurus disoit
toutes choses estre faictes et formées.
Unicornes, vous les nommez licornes.
Celoces , vaisseaulx legiers sus mer.
Gozal, en hebrieu pigeon, colombe.
Postérieur ventricule du cerveau. C'est la
mémoire.
Fol.
6
a
Fol.
7
a
Fol.
7
b.
Fol.
10
b.
D AUCUNES DICTIONS 2^1
Fol. i5 b. Deu Colas, faillon. Sont motz lorrains. De
par sainct Nicolas, compaignon.
Fol. 17 b. Si Dieu y eust pissé. C'est une manière de
parler vulgaire ei> Paris et par toute
France, entre les simples gens, qui esti-
ment tous les lieux avoir eu particulière
bénédiction , esquelz Nostre Seigneur
avoit faict excrétion de urine ou autre
excrément naturel , comme de la salive
est escript Joannis, Cj, Lutuin fecit ex
sputo.
— Le mal saiitct Eutrope. Manière de parler
vulgaire, comme le mal sainct Jehan, le
mal sainct Main, lemal sainct Fiacre. Non
que iceulx benoists sainctz ayent eu
telles maladies , mais pour ce qu'iiz en
guérissent.
Fol. 20 b. Cénotaphe, tombeau vuide , onquel n'est le
corps de celuy pour l'honneur et mé-
moire duquel il est érigé. Ailleurs est
dict sepulchre honoraire, et ainsi le
nomme Suétone.
— Ame moutonnière, mouton vivant et animé.
Fol. 2 5 a. Pantophle. Ce mot est extrait du grec tts-v-
zi-^zj).oi tout de liège.
Fol, 3o b. Rane gyrine, grenoille informe. Les gre-
noilles, en leur première génération, sont
dictes Gyrins, et ne sont qu'une chair
petite, noire, avecques deux grands œilz
et une queue. Dont estoient dictz les sotz
Gyrins. Plato, in Tlieeteto. Aristoph.,
Plin., lib. 9, cap. 5i, Aratus.
Fol. 02 a. Tragicque comcedie, farce plaisante au com-
mencement, triste en la fin.
Fol. 3 5 b. Croix osanniere , en poictevin, est la croix
ailleurs dicte Boysseliere , prés laquelle
292 BRIEFVE DECLARATION
au dimenche des Rameaux l'on chante :
Osanna filio David, etc.
Fol. 41 a. Ma di'a est une manière de parler vulguaire
en Touraine ; est toutesfois grecque : Ma
,. Aix, non par Juppiter ; comme Ne dea,
jVt A-^a, oui par Juppiter.
— L'or de Tholose, duquel parle Cic, lib. 3
De Nat. Deorum ; Aul. Gellius, lib. 3 ;
Justi., lib. 22 ; Strabo, lib. 4, porta mal-
heur à ceulx qui l'emportèrent, sçavoir ,
est Q; Cepio, consul romain, et toute<
son armée, qui tous, comme sacrilèges,
périrent malheureusement.
— Le cheval Seian, de Cn. Seius, -lequel porta
malheur à tous ceulx qui le possédèrent.
Lisez A. Gellius, lib. 3, cap. 9.
Fol. 44 a. Comme sainct Jan de la Palisse. Manière
de parler vulgaire par syncope, en lieu
de l'Apocalypse, comme Idolâtre pour
Idololatre.
— Les ferremens de la messe, disent les Poic-
tevins villageoys, ce que nous disons or-
nemens, et le manche de la paroece, ce
que nous disons le clochier, par méta-
phore assez lourde.
— Tohu et Bohii Hebrieu, déserte et non cul-
tivée.
Foi. 46 b. Sycophages, maschefigues.
Foi. 47 a. Nargues et Largues, noms faicts à plaisir.
— Telnniahin et Geleniabin. Dictions arabic-
ques, manne et miel rosat.
— Enig et Evig. Motz allemans, sans, avec-
ques. En la composition et appoincte-
ment du Langrauff d'Esse avecques l'em-
pereur Charles cinquiesme , on lieu de
d'aucunes dictions 293
Enig, sans détention de sa personne, feut
mis Evigj avecques détention.
Fol. 48 ScatophageSj maschemerdes, vivans de ex-
cremens. Ainsi est de Aristophanes in
Pluto, nommé iEsculapius, en mocquerie
commune à tous medicins.
Fol. 5o 6. Concilipetes , comme Romipetes, allans au
Concile.
Fol. 5 2 b. Teste Dieu plaine de reliques. C'est un des
sermens du Seigneur de la Roche du
Maine.
Fol. 5 5 6. Trois vases d'angonnages. Tuscan , trois
demis aulnes de bosses chancreuses.
Fol. 57 a. Celeusme, Chant pour exhorter les mari-
niers et leurs donner couraige.
Fol. 58 a. Ucalegon, non aydant. C'est le nom d'un
vieil Troian célébré par Homère, 3,
Iliad.
Fol. 59 a. Vague decumane, grande, forte, violente.
Car la dixiesme vague est ordinairement
plus grande en la mer oceane que les
autres. Ainsi sont par cy après dictes
Escrevisses decumanes, grandes, comme
Columella dict Poyres decumanes, et Fest.
Pomp., Œufs decumans. Car le dixiesme
est toujours le plus grand. Et, en un
camp. Porte decumane.
Fol. 62 6. Passato, etc. Le dangier passé est le sainct
mocqué.
— Macreons, gens qui vivent longuement.
— Macrobe, homme de longue vie.
— Hieroglyphicques , sacres sculptures. Ainsi
estoient dictes les lettres des antiques
saiges /Egyptiens, et estoient faictes des
imaiges diverses de arbres, herbes, ani-
maulx, poissons, oiseaulx, instrumens ,
= 94
BRIEFVE DECLARATION
par la nature et office desquelz estoit
représenté ce qu'ilz vouloient designer.
De icelles avez veu la divise de Mon
Seigneur l'Admirai en une ancre, instru-
ment trespoisant, et un Daulphin, pois-
son legier sur tous animaulx du monde;
laquelle aussi avoit porté Octavian Au-
guste , voulant designer : Haste toy len-
tement, fays diligence paresseuse ;' c'est à
dire expédie, rien ne laissant du néces-
saire. D'icelles entre les Grecs a escript
Orus Apollon. Pierre Colonne en a plu-
sieurs exposé en son livre tuscan inti-
tulé : Hypnerotomachia Polyphili.
Fol. 62 b. Obelisces. Grandes et longues aiguilles de
pierre , larges par le bas et peu à peu
finissantes en poincte par le hault. Vous
en avez à Rome, prés le temple de Sainct
Pierre, une entière, et ailleurs plusieurs
autres. Sus icelles, prés le rivage de la
mer, l'on allumoit du feu pour luyre aux
mariniers on temps de tempeste, et es-
toient dictes obeliscolychnies, comme cy
dessus, fol. 57 a.
— Pyramides. Grands bastimens de pierre ou
de bricque quarrez, larges par le bas et
aiguz par le hault, comme est la forme
d'une flambe de feu, ttû^. Vous en pour-
rez veoir plusieurs sus le Nil , prés le
Caire.
Fol. 63 b. Prototype, première forme, patron, mode!.
Fol. 64 b. Parasanges , entre les Perses, estoit une
mesure des chemins contenente trente
stades. Herodotus, lib. 2.
Fol. 71 b. Aguyon. Entre les Bretons et Normans ma-
riniers est vent doulx, serain et plaisant,
comme en terre est Zephyre.
d'aucunes dictions 295
Fol. 71 b. Confalonnier, porte-enseigne tuscan.
— Ichthyophages ^ gens vivans de poissons en
^Ethiopie inférieure , prés l'Océan occi-
dental. Ptolemée, lib. 4, cap. 9; Strabo,
lib. i5.
Fol. 78 b. Corybantier, dormir les œilz ouvers.
Fol. — Escrevisses decumanes, grandes. Cy-dessus a
esté exposé.
Fol. 82 a. Atropos, la Mort.
— Symbole, conférence, collation.
Fol. 82 b. Catadupes du Nil. Lieu en ^Etiopie onquel
le Nil tombe de haultes montaignes, en
si horrible bruyt que les voisins du lieu
sont presque tous sours , comme escript
Claud. Galen. L'evesque de Caramith,
celuy qui en Rome feut mon précepteur
en langue arabicque, m'a dict que l'on
oyt ce bruyt à plus de troys journées
loing , qui est autant que de Paris à
Tours. Voyez Ptol.; Ciceron, in Som.
Scipionis ; Pline, lib. 6, cap. 9, et Strabo.
Fol. 86 b. Une perpendiculaire. Les architectes disent
tombante à plomb, droictement pendente.
Fol. 88 a. Montigenes, engendrez es montaignes.
Fol. 90 b. Hypocriticque , faincte, desguisée.
Fol. 93 (1. Venus en grec a quatre syllabes, 'Ay/toJiT/;.
Vulcan en a trois, Hyphaistos.
— Ischies. Vous les appeliez sciaticques, her-
nies, ruptures du boyau devallant en la
bourse , ou par aiguosiié , ou carnosité ,
ou varices, etc.
— Hemicraines. Vous les appeliez migraines :
c'est une douleur comprenente la moytié
de la teste.
Fol. 102 a. Niphleseth, membre viril. Hebr.
296 BRIEFVE DECLARATION
Fol. 104 a. Ruach, vent ou esprit. Hebr.
— Herbes carminativeSj lesquelles ou consom-
ment ou vuident les ventositez du corps
humain.
Fol. *io5 a. Jambe adipodicque, enflée, grosse, comme
les avoil Œdipus le divinateur, qui en
grec signifie Piedenflé.
Fol. 106 a. ^olus, dieu des vents, selon les poètes.
— Sanctimoniales. A présent sont dictes non-
nains.
— Hypenemien , venteux. Ainsi sont dictz les
œufz des poulies et aultres animaulx
faictz sans copulation du masle, desquelz
jamais ne sont esclous poulletz, etc.
Arist., Pline, Columella.
Fol. 106 b. jEolipyle, porte d'iîiolus. C'est un instru-
ment de bronze clous, onquel est un petit
pertuys par lequel , si mettez eaue et
l'approchez du feu , vous voirez sortir
vent continuellement. Ainsi sont engen-
drez les vents en l'air et les ventositez es
corps humains , par eschauffemens ou
concoction commencée non parfaicte ,
comme expose Cl. Galen. Voyez ce que
en a escript nostre grand amy et seygneur
Monsieur Philander sus le premier livre
de Victruve.
— Bringuenarilles. Nom faict à plaisir, comme
grand nombre d'autres en cestuy livre.
— Lipothymie, défaillance de cœur.
— Paroxisme, accès.
Fol. 109 a. Tachor. Un fie au fondement. Hebr.
— Brouet. C'est la grande halle de Millan.
— Ecco lo fico, voilà la figue.
Fol. 1 lu a. Camp restile, portant fruict tous les ans.
D AUCUNES DICTIONS
Ï97
Fol. 117 a. Voix stentorée, forte et haulte comme avoit
Stentor, duquel escript Homère, 5, lliad.;
Juvenal, lib. i 3.
Fol. 117 b. Hypophetes, qui parlent des choses passées
comme prophètes parlent des choses fu-
tures.
— Uranopetes, descendues du ciel.
Fol. 118 6. Zoophore , portant animaulx. C'est en un
portai et aultres lieux ce que les architec-
tes appellent frize , entre l'architrave et
la coronice, onquel lieu l'on mettoit les
manequins, sculptures, escriptures et au-
tres divises à plaisir.
— rNÛ0I SEATT0:N, Congnois toy mesmes.
El, tu es. Plutarche a faict un livre singu-
lier de l'exposition de ces deux lettres.
Fol. 119 a. BiipeUs, descendens de Juppiter.
— Scholiastes, expositeurs.
Fol. 120 b. Archétype, original, protraict.
— Sphacelée, corrompue, pourrie, vermoulue.
Diction fréquente en Hippocrates.
Fol. 12Î a. Epode, une espèce de vers, comme en a
escript Horace.
Fol. 124 b. Paragraphe. Vous dictez parafe, corrom-
pans la diction, laquelle signifie un signe
ou note posée prés l'escripture.
— Ecstase, ravissement d'esprit.
Fol. 129 a. Aur/^ue énergie, vertus faisante couller l'or.
— Decreialictonez, meurtriers des Decretales.
C'est une diction monstrueuse, composée
d'un mot latin et d'un autre grec.
Fol. 129 b. Coro/a/reSj surcroistz, le parsus, ce que est
adjoinct.
Fol. i3i b. Promeconrfe, despansier, celerier, guardien,
qui serre et distribue le bien du seigneur.
38
298 BRIEFVE DECLARATION
Fol. i32 a. Terre sphragitide. Terra sigillata est nom-
mée des apothecaires.
Fol. i36 /;. Argentangiiie , esquinance d'argent. Ainsi
fut dict Demosthenes l'avoir quand pour
ne contredire à la requeste des ambassa-
deurs milesiens, desquelz il avoit receu
grande somme d'argent, il se enveloppa
le coul avecques gros drappeaulx et de
laine, pour se excuser d'opiner, comme s'il
eust eu l'esquinance. Plutarche et A. Gelli.
— Gaster, ventre.
Fol. 1 38 h. Druydes estoient les pontifes et docteurs des
anciens François, desquelz escript Cassar,
lib. 6, De Bello GalUco ; Cicer., lib. i,
De Divinat.; Pline, lib. 16, etc.
Fol. 1 39 b. Somates. Corps, membres.
Fol. 141 a. Engastrimythes, parlans du ventre.
— Gastrolatres, adorateurs du ventre.
— Sternomanles, divinans par la poictrine.
— Gaulle cisalpine, partie ancienne de Gaule,
entre les monts Cenis et le fîeuve Rubi-
con, prés Rimano, comprenenie Piedmont,
Montferrat, Astisane, Vercelloys, Millan,
Mantoue, Ferrare, etc.
Fol. 143 a. Dithyrambes, craepalocomes.
— Epxnons, chansons de yvroignes, en l'hon-
neur de Bacchus.
Olives colyinpades confictes.
Lasanon. Geste diction est là exposée.
Triscasciste, troys foys tresmauvaise.
Force tithanicque , des geantz.
Chaneph, hypocrisie. Hebr.
Syinpatie, compassion, consentement, sem-
blable affection.
Fol.
'44
Fol.
'47
Fol.
i5o
Fol.
I 52
Fol.
i54
Fol.
i6i
a.
Fol.
i6i
h.
Fol.
i63
b.
D AUCUNES DICTIONS 299
Fol. i55 a. Syinptoinatcs, accidens survenans aux ma-
ladies, comme mal de cousté , toux, dif-
ficulté de respirer, pleurésie.
Fol. 1 56 b. timbre decempedale , tombante sus le
dixiesme poinct en un quadrant.
— Parasite, bouffon, causeur, jongleur, cher"
chant ses repeues franches.
Ganabin, larrons. Hebr.
Ponerople, ville des meschants.
Ambrosie, viande des dieux.
— Stygiale, d'enfer, dict du fleuve Styx entre
les poëtes.
Fol. 164 a. Da Roma, etc. Depuys Rome jusques icy
je n'ay esté à mes affaires, de grâces,
prens en main ceste fourche et me fais
paour.
Fol. 164 6. Si tu non fay, etc. Si tu ne fais autrement,
tu ne fays rien , partant efforce toy de
besoigner plus gaillardement.
— Datuin Camberiaci, donné à Chambery.
— lo ti ringratio , etc. Je te remercie, beau
seigneur; ainsi faisant tu me as espargné
le coust d'un clystere.
Fol. i65 a. Bonases j animal de Peonie, de la grandeur
d'un taureau, mais plus trappe, lequel,
chassé et pressé, fiante loing de quatre
pas et plus. Par tel moyen se saulve,
bruslant de son fiant le poil des chiens
qui le prochassent.
Fol. 165 b. Lazanon. Ceste diction est exposée fol-
'47 ^-
— Pital, terrine de scelle persée. Tuscan, dont
sont dicts Pitalieri certains officiers , à
Rome, qui escurent les scelles persées
3oo BRIEFVE DECLARATION d'aUCUNES DICTIONS
des reverendissimes cardinaux estans en
conclaves resserrez pour élection d'un
nouveau pape.
Fol. 166 a. Par la vertus Dieu. Ce n'est jurement,
c'est assertion : moyennante la vertus de
Dieu. Ainsi est-il en plusieurs lieux de
ce livre, comme à Tholose preschoit frère
Quanbouis : « Par le sang Dieu nous
feusmes rachetez. Par la vertus Dieu nous
serons saulvez. »
Fol. 166 b. Scy baie, eitront endurcy.
— Spyrathe, crotte de chèvre ou de brebis.
— Sela, certainement. Hebr.
VARIANTES
Nous suivons le texte de l'édition de Paris, Michel Fezan-
dat, i55 2, (n-8, et nous empruntons hos Variantes : i° au
premier tirage du Prologue de l'édition in-8 de i 552, désigné
par B; 2° à l'édition publiée, en i 1 chapitres, à Lyon, i 5/^8,
in-i6, désignée par A. Pour la Biiefve Déclaration, nous
reproduisons l'édition de i563.
Page 22, ligne 4. B : Riche et triumphant royaulme.
— 43, 7. Ceinture ardente. A : zone torride.
— 4Î, 10. De l'aisseuil septentrional. A : du pôle arc-
trique.
— 44, 4. Ce chapitre manque dans l'édition de i 548.
— 56, 21. A : cestuy jour et les deux subsequens, ne
leur apparut terre ou chose autre nouvelle, car autresfois
avoient arré ceste roulte. Au quatriesme, ja...
— 57, 24. A ajoute : lequel avoit dedans la nauf grande
quantité de moutons.
— 57, 25. A : ce glorieux Dindenault.
— 57, 27. A : et portant lunettes à son bonnet.
3o2 VARIANTEb
Page 58, ligne 8. A : toutes les braguettes d'Asie et d'Afrique.
— 58, 19. A : j'avois biscoté ta femme.
— : 58, 2 3. A : forcluse toute subjection de braguettes.
— 58, 28. A : braguetier.
— 59, 18. A : Comment Panurge feit noyer en mer les
moutons et le marchand qui les conduisoit. Chapitre III. Ce
chapitre [II correspond aux chapitres VI, VII et VIII de i 5 5 2 .
— 59, 2 3. A : à Pantagruel et à frère Jean.
— 60, 24. Soit, A : je le croy.
— 65, 22. A : voyans et oyans,
— 69, 24. Veientes Heirusques, A : Vénitiens.
— 76, 19. Majesta... Tarabin. A : majesté, de vostre
excellence vous soyez le bien venu Tarabin.
— 79, 8. A : ou bien ours lybistides,
— 80, 19. A : le roy trouvoit mauvais qu'en sa cuisine
on trouvas! poëtes; le poëte monstroit...
— 80, 21. A : indécente y rencontrer les roys.
— 81, 17. A : pleins et refaictz du bon traictement du
roy Panigon, continuasmes...
— 82, 27. A : il aura du prestre, ou de l'advocat.
— 100, 12. A : l'escarcelle et gibessiere de son varlet.
— 100, 21. A ajoute : à coups de poing.
— 100, 22. A : frère Jean des Entomeures dist, par...
j'en sçauray présentement la vérité.
— 100, 2 5. A : mist la main en sa sacques, et en tira
dix escuz.
— 100, 28. A : oyant une grande turbe.
■ — loi, I I. A : c'estoit d'envie, et entendy.
— 101, 14. A : et disant que le rouge Muzeau.
VARIANTES 3o3
Page 101, ligne 28. A : nous sommes tous à vous; au-
tant en dirent à Panurge , autant à Gymnaste, et aultres ;
mais nul n'y vouloit entendre.
— 102, 24. A : doutant qu'elles fussent.
— 102, 29. A : tresbonne.
— io3, I. A : mené au gibet, pendu les deux plus
gens de bien.
— io3, 3. A : en tout l'isle.
— 104, 7. A : aux sedimens et...
— 104, 8. A : trois tonnes d'urine qu'il avoit faict ce
matin.
— 104, 29. A : les Gymnozophistes d'Indie, lesquelz...
— io5, 21. A : mourut par ruine et cheute.
— 106, 3. A : est prés la porte.
— 106, 10. A : Guignemauld, normand médecin, grand
avaleur de pois gris et berlandier tresinsigne.
— 106, II. A : par faulte d'avoir payé ses debtes et
pour avec un trancheplume de biés...
— 107, 10. A : fust Rifflandoille.
— 108, 8. A omet herinites, theatins, egnatins, ame-
deans, et ajoute : bénédictins.
— 109, 28. A: matagrabolisé.
— 109, 29. A : invocales deux enfans bessons de Leda,
et la cocque d'œuf dont ilz furent esclouz, et s'escria...
— I I 3 , 2 2 . A : bonnes gens, bous.
— II 3, 29. A : de confession.
— II 5, 20. A : qu'il vous face grand bien de jurer
ainsi.
— 116, 14. A : ho bougre, bredache de tous les diables
incubes, succubes et tout quand il y a.
— 116, 18. A : encore nous importune il par ses criries.
3o4 VARIANTES
Page II 6, ligne 26. A : dessus, isse.
— 116, 27. A : isse, isse, isse.
— 116, 27. A : isse.
— I 17, 18. A : je vous donne tout ce que j'ay, et m'y
jectez.
— 117, 27. A : si icy Ion boyroit bien tout debout, je
croy bien qu'ouy sans soy baisser.
— 118, 29. A : larus, larus.
— I 19, 8. A : des propos de frère Jean et de Panurge.
— ■ 121, 12. A : Amphion.
— 121, 14. A : au diable.
— 121, 16. A : si le clous de Seuillé ne fust ainsi perdu,
si je n'eusse que chanté contra hostium insidias, comme fai-
soient les autres diables de moines, sans secourir la vigne
contre les pillards de Lerné. Terre, terre ! s'escria Panta-
gruel. Ce passage est plus loin, page 128, ligne i-5.
— 122, i5, 17, 26. A : de prore. Isse, isse.
— 123, 2, 10, II, 18. A : Isse, isse.
— 12 3, 4. A : l'orage me semble minuer.
— I 2 5, 9. A : je dy ceste espèce de mort par naufrage,
estre, ou rien n'estre à craindre. Car...
— 12 5, 1 1 . A : la raison est baillée par les Pitagoriens,
pour ce que l'ame est feu et de substance ignée. Mourant
doncques l'homme en eau (élément contraire) leur semble
toutesfois, le contraire est vérité, l'ame estre entièrement
esteincte. De faict Aeneas...
— 127, 10. A : est part en la volunté des Dieux, part
en nostre arbitre propre.
— 127, I 3. A : et leur ayder au moyen et remède. Si
je n'en parle selon lesdecretz des mateologiens, ilz me par-
donneront, j'en parle par livre et authorité. Vous savez...
VARIANTES
3o5
Page 129, ligne 28-29. ^ • /^ '"^ donne... jusqu'à : de
ler/ie, manque ici; ce passage est plus haut, avec variantes.
Voir p. 121, lig. 16.
— I 3 1 , I I . A ■ pour brasier, fricasser et roustir.
— i3 2, 20. A : vray est que quia plus n'en dict. Ainsi
finit l'édition de Lyon, 1548.
Rabelais. IV.
39
I
TABLE
DU LIVRE QUATRIÈME
Pages.
Prologue du quart livre 3
Le quart livre i i
A Mon Seigneur Odet, cardinal de Chastillon. . . 1 3
Prologue de l'autheur 19
Chapitre I. Comment Pantagruel monta sus mer pour
visiter l'oracle de la Dive Bacbuc 39
Chapitre II. Comment Pantagruel en l'isle de Meda-
mothi achapta plusieurs belles choses 44
Chapitre III. Comment Pantagruel repceut Lettres de
son père Gargantua, et de l'estrange manière de
sçavoir nouvelles biensoubdain des pays estrangiers
et loingtains 47
Chapitre IV. Comment Pantagruel escript à son père
Gargantua et luy envove plusieurs belles et rares
choses 5 2
3o8 TABLE
Pages.
Chapitre V. Comment Pantagruel rencontra une nauf
de voyagers retournans du pays de Lanternois. . 56
Chapitre VI. Comment, le débat appaisé, Panurge
marchande avecques Dindenault un de ses moutons. Sg
Chapitre VII. Continuation du marché entre Panurge
et Dindenault 6 i
Chapitre VIII. Comment Panurge feist en mer noyer
le marchant et les moutons 66
Chapitre IX. Comment Pantagruel arriva en l'isle
Ennasin, et des estranges alliances du pays. ... 69-
Chapitre X. Comment Pantagruel descendit en l'isle
de Cheli, en laquelle regnoit le roy sainct Panigon. 7 5
Chapitre XI, Pourquoy les moines sont voluntiers en
cuisine 78
Chapitre XII. Comment Pantagruel passa procuration,
et de l'estrange manière de vivre entre les Chic-
quanous 81
Chapitre XIII. Comment, à l'exemple de maistre
François Villon, le seigneur de Basché loue ses gens. 87
Chapitre XIV. Continuation des Chicquanous daubbez
en la maison de Basché 92
Chapitre XV. Comment par Chicquanous sont renou-
velées les antiques coustumes des fiansailles. ... 95
Chapitre XVI. Comment par frère Jan est faict essay
du naturel des Chicquanous 99
Chapitre XVII. Comment Pantagruel passa les isles
de Thohu et Bohu, et de l'estrange mort de Brin-
guenarilles, avalleur de moulins à vent io3
Chapitre XVIII. Comment Pantagruel évada une
forte tempeste en mer 108
TABLE 309
Pages.
Chapitre XIX. Quelles contenences eurent Panurge ei
frère Jan durant la tempeste 112
Chapitre XX. Comment les nauchiers abandonnent les
navires au fort de- la tempeste 1 i 5
Chapitre XXI. Continuation de la tempeste et brief
discours sus testamens faictz en mer 119
Chapitre XXII. Fin de la tempeste 122
Chapitre XXIII. Comment, la tempeste finie, Panurge
faict le bon compaigncn 126
Chapitre XXIV. Comment par frère Jan Panurge est
déclaré avoir eu paour sans cause durant l'oraige. 129
Chapitre XXV. Comment, après la tempeste. Panta-
gruel descendit es isles des Macra;ons i32
Chapitre XXVI. Comment le bon Macrobe raconte à
Pantagruel le manoir et discession des heroes ... i 3 5
Chapitre XXVII. Comment Pantagruel raisonne sus
la discession des âmes heroïcques, et des prodiges
horrificques qui prascederent le trespas du feu sei-
gneur de Langey i 38
Chapitre XXVIII. Comment Pantagruel raconte une
pitoyable histoire touchant le trespas des heroes. . 142
Chapitre XXIX. Comment Pantagruel passa l'isle de
Tapinois, en laquelle regnoit Quaresmeprenant. . 145
Chapitre XXX. Comment par Xenomanes est anato-
misé et descript Quaresmeprenant 148
Chapitre XXXI. Anatomie de Quaresmeprenant quant
aux parties externes i 5o
Chapitre XXXII. Continuation des contenences de
Quaresmeprenant i55
Chapitre XXXIII. Comment par Pantagruel feut un
monstreux physetere apperceu prés l'isle Farouche. 160
3 I O TABLE
Pages.
Chapitre XXXIV. Comment par Pantagruel feut def-
faict le monstreux physetere 162
Chapitre XXXV. Comment Pantagruel descend en
l'isle Farouche, manoir antique des Andouilles. . . 166
Chapitre XXXVI. Comment par les Andouilles farou-
ches est dressée embuscade contre Pantagruel. . . 169
Chapitre XXXVII. Comment Pantagruel manda qué-
rir les capitaines Riflandouille et Tailleboudin,
avecques un notable discours sus les noms propres
des lieux et des persones 172
Chapitre XXXVIII. Comment Andouilles ne sont à
mespriser entre les humains 178
Chapitre XXXIX. Comment frère Jan se rallie avec-
ques les cuisiniers pour combattre les Andouilles. i8o
Chapitre XL. Comment par frère Jan est dressée la
truye, et les preux cuisiniers dedans enclous. ... 182
Chapitre XLI. Comment Pantagruel rompit les An-
douilles aux genoulx 187
Chapitre XLII. Comment Pantagruel parlemante
avecques Niphleseth, royne des Andouilles. ... 190
Chapitre XLIII. Comment Pantagruel descendit en
l'isle de Ruach igS
Chapitre XLIV, Comment petites pluyes abatent les
grans vents 196
Chapitre XLV. Comment Pantagruel descendit en
l'isle des Papefigues 199
Chapitre XLVI. Comment le petit diable feut trompé
par un laboureur de Papefîguiere 2o3
Chapitre XLVII. Comment le diable fut trompé par
une vieille de Papefîguiere 207
TABLE 3 I I
Pages.
Chapitre XLVIII. Comment 'Pantagruel descendit en
l'isle des Papimanes 209
Chapitre XLIX, Comment Homenaz, evesque des Pa-
pimanes, nous monstra les uranopetes Decretales. 2 i î
Chapitre L. Comment par Homenaz nous feut mon-
tré l'archétype d'un pape 217
Chapitre LI. Menuz devis, durant le dipner, à la
louange des Decretales 220
Chapitre LII. Continuation des miracles advenuz par
les Decretales 22?
Chapitre LUI. Comment, par la vertus des Decretales,
est l'or subtilement tiré de France en Rome ... 229
Chapitre LIV, Comment Homenaz donna à Panta-
gruel des poires de bon Christian 234
Chapitre LV. Comment en haulte mer Pantagruel
ouyt diverses paroUes dégelées 236
Chapitre LVI. Comment entre les parolles gelées Pan-
tagruel trouva des motz de gueule 240
Chapitre LVII. Comment Pantagruel descendit on ma-
noir de messere Gaster, premier maistre es ars du
monde 243
Chapitre LVIII. Comment, en la court du maistre
ingénieux, Pantagruel détesta les Engastrimythes et
les Gastrolatres 247
Chapitre LIX. De la ridicule statue appellée Manduce,
et comment et quelles choses sacrifient les Gastro-
latres à leur Dieu Ventripotent 25o
Chapitre LX. Comment, es jours maigres entrelardez,
à leur Dieu sacrifioient les Gastrolatres 254
Chapitre LXI. Comment Gaster inventa les moyens
d'avoir et conserver grain 259
3l2 TABLE
Pages.
Chapitre LXII. Comment Gaster inventoit art et moyen
de non estre blessé ne toucné par coups de canon. 262
Chapitre LXIII. Comment , prés l'isle de Chaneph ,
Pantagruel sommeilloit, et les problèmes propousez
à son réveil 267
Chapitre LXIV. Comment par Pantagruel ne feut res-
pondu aux problèmes propousez 270
Chapitre LXV. Comment Pantagruel haulse le temps
avecques ses domesticques 275
Chapitre LXVI. Comment, prés l'isle de Ganabin, au
commandement de Pantagruel feurent les Muses
saluées 278
Chapitre LXVII. Comment Panurge par maie paour
se concilia , et du grand chat Rodilardus pensoit
que feust un diableteau 281
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